S'il fallait relire en " catholique " ce qui s'est passé
en 10 ans au Carrefour Spirituel, il y en aurait à dire !
Lorsqu'en 1994, la direction des Cliniques nous a offert un local
dans le hall d'entrée afin de rendre l'aumônerie catholique
plus visible et accessible, et que nous avons souhaité puis
obtenu d'y offrir l'hospitalité aux autres traditions spirituelles,
nous étions loin d'imaginer où cela nous conduirait
!
Les lointains sont devenus proches
En quelques années, la population de Saint-Luc s'est fortement
diversifiée, tant en termes d'origines culturelles que philosophiques
ou religieuses. Il n'est plus possible à un catholique, pas
plus qu'à quiconque, de vivre en vase clos et de croire en
son Dieu comme si celui des autres n'existait pas. Un processus
est en marche, qui fera du dialogue avec les convictions des autres,
croyants et non croyants, une des coordonnées constitutives
de l'expérience religieuse.
"Catholique" : " tout homme "
L'adjectif " catholique " accolé à notre
Université et à ses cliniques a perdu son vieux sens
solitaire et retrouve peu à peu le beau sens d' " universel
" qu'il a dans notre Credo, sens pas si éloigné
de " universitaire ". Tel est bien le défi : s'ouvrir
à tout humain comme à un frère, surtout s'il
connaît la fragilité liée au temps de la maladie,
inventer un " être ensemble " nouveau, dans le respect
des convictions particulières. C'est déjà de
cette intuition qu'est né le Carrefour spirituel.
Le Christ lui-même n'a-t-il pas ouvert cette brèche
dans une identité trop clôturée sur elle-même
le jour où une païenne l'a en quelque sorte contraint
à passer la frontière et qu'il a reconnu en ce geste
inouï un appel venant de Dieu (Mt 15,21) ? L'Eucharistie en
tant que désir de communion et espérance du Royaume
de Dieu s'y trouvait déjà en germe.
Depuis ce jour, chaque disciple pourrait se re-connaître
à cette impatience qui est la marque d'un désir de
rencontre de Dieu : " L' autre me manque. sans lui, vivre ne
serait plus vivre ".
Catholique : " le tout de l'homme "
Nous avons peu à peu entendu une seconde invitation, pressante,
au travers du mot " catholique " : respecter le tout de
l'homme, l'humain dans toutes les dimensions de son être,
y compris bien sûr spirituelle, l'humain dans son unité
vécue et fragile. En deçà de nos différences,
représentants des religions et de la laïcité
y avons perçu une tâche prioritaire, commune à
tous, en collaboration étroite avec les soignants.
Des veilleurs au Carrefour
Dans un contexte à dominante rationnelle et technicienne,
efficace, de plus en plus marqué aussi par l'exigence économique
de performance, n'est-il pas essentiel, nous sommes-nous dit, vital
même, de prendre le temps d'arrêter, ne fût-ce
qu'un instant, la roue de la technique, afin d'ouvrir à autre
chose ? Et ce, tant pour les soignants que pour les patients.
Peu à peu, une équipe pluraliste s'est mise en place,
en mesure d'assurer bénévolement une bonne cinquantaine
d'heures d'accueil et d'écoute. Chaque permanent accepte
de laisser son identité propre en retrait et de se mettre
au service de l'autre, tel qu'il vient, sans prosélytisme.
Il se passe dans ces rencontres de bien belles choses, au point
qu'on ne sait pas toujours dire qui est l'hôte de qui - qui
donne ou qui reçoit ! Même s'il ne vient personne,
il nous apparaît de plus en plus qu'il est déjà
fort essentiel qu'un lieu dans la Clinique ne serve à rien,
sinon, un peu comme une veilleuse devant une icône, à
mettre en lumière ce qui constitue l'âme, le coeur.
Un lieu laboratoire
Dans ce modeste lieu d'accueil, se vit en petit ce qui se rencontre
dans les Unités de soins de tout l'hôpital. On apprend
à respecter l'autre comme il est, ainsi qu'à mieux
prendre la mesure de nos conditionnements personnels, de ce qui
perturbe l'accueil : jugements de valeurs, sentiment de supériorité,
condescendance, désir de " faire bien ", de dire
à l'autre ce qu'il devrait penser, peur de l'autre différent.
La liberté s'acquiert, peu à peu.
Un heureux sentiment de loyauté et d'amitié a grandi
entre les membres des sept traditions, jusqu'à l'humour libérateur.
L'aumônière anglicane a rejoint l'équipe catholique
afin d'être moins isolée. L'imam vient parfois à
nos partages d'Evangile ou apporte le thé. Un franc-maçon
nous invite à placer une croix dans un espace commun car
" vous êtes chez vous ". Une protestante accepte
d'assurer une homélie. Un juif nous invite à fêter
Hanoucca. Nous assurons ensemble des formations et, à toutes
occasions, favorisons la pluralité des convictions et leur
respect. Il ne nous serait plus imaginable qu'il en aille autrement.
Petite parcelle du Royaume, ici à Saint-Luc
Saint-Luc : Fête de tout le personnel
Parmi les réalisations, citons la création d'un
Espace de recueillement original destiné à tous. Citons
la fête de Saint-Luc devenue, pour une part, pluraliste.
Quel est le soignant qui n'a déjà ressenti l'abattement
ou la solitude, l'impression, de ne plus savoir le sens de ce qu'il
fait, de " fonctionner " sans cur ni âme à
l'ouvrage ? La fête de saint-Luc est devenue un moment pour
retrouver souffle en inscrivant les engagements professionnels diversifiés
dans une source partagée, pour dire ce qui a prix et saveur,
pour percevoir une solidarité profonde entre les membres
du personnel et les malades, pour s'offrir mutuellement une attention
bienveillante et recontacter ensemble le désir et la force
de faire reculer le malheur, de soulager ou de consoler.
Les patients sont nos maîtres
Très certainement, ceux qui nous ont le plus retournés
(convertis), ce sont les patients. A l'image de la cananéenne,
leur confiance, leurs appels et leurs cris parfois, leurs paroles
de sagesse, les gestes d'entraide, nous tirent hors de nos "
bulles " respectives de savoir ou de prétention. Ils
nous rendent à la foi plus humbles et plus universels, plus
émerveillés de la puissance de réaction dont
le Christ est capable en eux et à travers eux. Vie surgissante
qui ne nous a pas attendus pour se déployer ! Ils nous ont
fait percevoir en quelles profondeurs s'inscrit la vie spirituelle
et combien, en ces couches profondes, nous sommes frères,
fils et filles de l'Homme. Ce que " Lui " avait perçu
avant nous
Pour l'équipe d'aumônerie catholique
Abbé Guibert Terlinden.