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Témoin de l’Évangile
JEAN VANIER, FONDATEUR DE L’ARCHE
1. L'arche
2. Notre monde difficile
3. Blessures et guérison

4. Aimer c'est comprendre
5. La fécondité de l'échec
6. Descendre pour ne pas déchoir 


Introduction
: "Jésus serviteur…" Ce n'est pas un thème à "penser" intellectuellement mais à vivre concrètement. Certains de ceux qui suivent Jésus l'ont compris plus en profondeur que d'autres. Jean Vanier, le fondateur de "l'Arche", - qui accueille des handicapés pour vivre avec eux -, est un des grands témoins aujourd'hui de Jésus qui se met au service de ses frères, et qui sait que ce sont les enfants de son Père. Nous donnons ci-dessous quelques extraits d'une conférence que Jean Vanier a donnée en janvier de cette année aux sœurs de communautés contemplatives, avant de les aider à vivre symboliquement le Lavement des pieds, tel qu'il se vit à l'Arche et qui prend sens par tout ce qui y est vécu. Jean Vanier nous montre qu'on peut être celui qui lave les pieds, qui sert, dans la mesure où l'on se découvre soi-même en souffrance, ayant aussi besoin du service des autres.

1. "L'Arche"      "L'Arche est fondée sur l'insécurité. Nous accueillons des personnes qui sont dans une très grande pauvreté, qui portent une lourde croix. Or vous savez qu'il n'y avait pas grand monde à la Croix! Nous accueillons des personnes avec de très lourds handicaps, nous avons des problèmes financiers, nous manquons d'assistants… Nous ne savons pas non plus comment harmoniser vie privée et vie commune. Jamais nous n'y arriverons parfaitement. Si vous trouviez comment harmoniser vie privée et vie communautaire, cela me gênerait, car les pères et mères de famille n'y arrivent pas, eux non plus! L'important, c'est de vivre le positif et le négatif de nos vies et de nos communautés sous le regard de Jésus. L'important est de me demander ce que Jésus veut me dire aujourd'hui…

2. Notre monde difficile     Le monde dans lequel nous vivons est rempli de difficultés. Nous sommes constamment confrontés au problème de la relation entre l’idéal et le réel. Le réel peut être horrible : par exemple quelqu'un perd la tête; il a le droit de perdre la tête! Mais que va-t-on faire ? Nous voilà constamment confrontés à des réalités qui nous dépassent. Notre aujourd’hui est décisif et extraordinaire : soit on s’ouvre à une confiance plus grande et l’on devient plus saint, soit on se replie sur soi-même dans les larmes et le sentiment de culpabilité…
     
Devant la souffrance et notre propre incapacité, la tentation surgit de nous réfugier dans des spiritualités de fuite du réel. Or le message de Jésus nous envoie dans le monde, dans la souffrance, dans le réel… Il est normal qu’il y ait des souffrances nouvelles, des angoisses nouvelles! Toute la question est de savoir comment se tenir devant la souffrance, devant la croix. La croix est quelque chose d’impossible, de déroutant, d’angoissant. On a l’impression de s’être trompé de route. L’angoisse et l’effondrement psychologique surviennent. On est tenté de fuir. Écoutons l’invitation de Jésus de rester debout à la croix. Parfois c’est à la limite du possible ! Comment garder confiance, rester debout ?... Il n’y a pas de belles solutions !…

3. Blessures et guérison     
Blessure et guérison… Service... Vie fraternelle... Mystère du Lavement des pieds, mystère de la souffrance acceptée ensemble. Je voudrais l’aborder en évoquant la question des blessures dans nos communautés et quelles seraient les étapes d’une guérison possible. A l’Arche, nous rencontrons le découragement des personnes avec un handicap. Comment essayons-nous de les en sortir ?…
     
Ces personnes ne sont-elles pas également chacun(e) de nous ? La seule différence, c’est que nous estimons ne pas avoir de handicap. Il y a en nous un refus de croire que nous sommes profondément blessés. « J’ai eu peur, j’étais nu, et je me suis caché... »(Gn 3,10), la réponse d’Adam au Jardin de la Genèse s’applique à moi, à chacun(e) de nous. Nous découvrons nos fragilités, nos dépressions, notre manque de confiance, nos angoisses, nos colères, notre mortalité... Et nous risquons de nous cacher derrière le devoir, la folie, la maladie, l’humour... Nous découvrant vulnérables, nous nous protégeons comme nous le pouvons. Dans mes livres, je relate l’histoire de Moïse, de Jean et de tant d’autres enfants ou adultes avec un handicap. Le monde de découragement dans lequel ils vivent et le processus possible pour les aider à en sortir et à guérir nous concerne également; il concerne notre relation avec les autres, en communauté, partout …

     Les personnes ayant un handicap vivent dans la peur la plus profonde : l’angoisse. La peur a un objet, non l’angoisse. Ceci est quelque chose de diffus, un malaise, une agitation intérieure. On a le sentiment d’être seul et incompris. On croit qu’on n’a pas de place dans le groupe, la communauté, que l’on est abandonné, pas aimé, déprécié... Ayant perdu le sens de sa vie et son identité, on ne se sent pas désiré. Dès lors, on se juge mauvais et coupable.
     
Comment les aimer ? Qu'est-ce les aimer vraiment ? Serait-ce servir ? Oui, s’il s’agit de servir avec patience, bonté, délicatesse, tendresse... Aimer, c’est révéler : l’amour ne consiste pas tant à faire quelque chose qu’à révéler : « Tu es important, unique. Ta vie a du sens, tu es précieux pour Dieu ! ». Comment aimer de cette manière ? Par l’écoute, mais sans se laisser manger tout cru !… Il ne s’agit pas de protéger l’autre de la souffrance, mais de l’aider à la porter. Dès lors, comment être vrai dans la relation ? Attention, méfiez-vous de ceux qui ne vous embêtent pas, ne vous contredisent pas, vous approuvent en tout ! La relation juste est affaire de vérité… En fin de compte, le but de la relation est que chacun grandisse dans l’amitié de Jésus, choisi par lui pour être son bien-aimé.

4. Aimer c'est comprendre     
Aimer, c’est comprendre. Il est bon qu’autrui sache qu’il compte à mes yeux et que j’ai besoin de lui pour avancer dans la vie, progresser vers plus de liberté, de confiance, etc... Je me souviens du visage rayonnant de ce jeune avec un handicap lorsque je lui ai confié une situation difficile en lui demandant : « Veux-tu prier pour moi ? » Or notre tendance est de vouloir faire du bien, d’être du côté de ceux qui aident, qui donnent... Car le propre du vivant est de donner la vie, de la communiquer par la façon dont on aime. C’est le propre de tout vivant, même du plus démuni, du plus blessé ! Moi-même, comment vais-je exprimer ma frustration quand je me sens impuissant à aimer, à donner quelque chose de beau, de bon à l’autre ? Si l'autre n’a pas « besoin de moi » pour vivre et grandir ? Se sentir compris fait naître la confiance. Qu’est-ce que « donner sa vie », sinon oser dire à l’autre : « Je t’apprécie pour toi-même, tu es plus important que mes intérêts propres » ?
     
Aujourd’hui les psychothérapeutes déterminent davantage les forces positives qui habitent leurs patients. Sans jugement ni condamnation. Ayons ce regard confiant sur nous-même ou sur notre frère, regard qui aide les forces positives à prendre corps et à grandir pour être en meilleure harmonie avec le réel. Ceci est vrai également dans la vie communautaire. L’humilité consiste à oser dire à mon frère, à ma sœur, que j’ai besoin d’aide. Pour se laisser accompagner, il faut pouvoir s’ouvrir à quelqu’un qui ne jugera pas. Etre en confiance…

5. La fécondité de l'échec     
Comment être convaincu que la prière et l’échec dans la prière peuvent être féconds ? L’échec est source de vie. C’est le mystère de la croix de Jésus en chaque être. Mais on ne peut le dire à celui qui souffre. Comment aider celui que j’accompagne à le découvrir ? Je ne sais pas. C’est tellement impossible que seule la lumière de Dieu (dans tel événement, telle rencontre) peut faire tilt en lui : « Oui, le grain de blé qui meurt …» (Jn 12). Croire que la petite semence est germe de vie ! Croire que la dépression est germe de vie ! Comment aider la personne à vivre sa maladie mentale ? Comment aider la communauté quand ça va mal ? Avez-vous un psychothérapeute pour aider la communauté, la responsable, à porter tel ou tel cas complexe ? Nous avons besoin d’aide parce qu’aujourd’hui nous nous trouvons parfois confrontés à des situations difficiles. Il faut prier et faire prier...
     
Il y a danger de diviser le monde entre bons et mauvais. Cette division peut naître à l’intérieur du monde, de la communauté ou de moi-même. Or il n’y a pas d’un côté les bons et de l’autre les mauvais, mais des hommes et des femmes blessés et souffrants. Voyez dans l’Évangile de Luc : les bons ne sont pas bons et les mauvais sont bons : Lazare, le fils prodigue, la Samaritaine, le publicain, le pharisien ! Pour Jésus il n’y a pas de bons et de mauvais; il n’y a que des êtres humains souffrants ! J’ai été frappé par la rencontre d’Etty Hillesum avec un jeune officier de la Gestapo. Tandis que celui-ci criait, hurlait..., « j’étais prise, dit-elle, par une immense pitié pour lui, je n’avais aucune haine : je réalisais que c’était un jeune qui avait besoin d’aide ». Ni peur, ni haine, ni jugement : c’était un petit qui avait besoin d’aide, c’est tout !
     
Ce sentiment qui distinguent entre les bons et les mauvais était fortement ancré dans le Judaïsme et l’Église d’avant le Concile. Il est profondément culturel (« Hors de l’Église, pas de salut »), et conduit à des attitudes racistes. Avec l’œcuménisme et le dialogue interreligieux, cela a changé, mais cette tendance nous habite toujours (« notre groupe est le bon! »). La formation que j’ai reçue dans la marine militaire était de cet ordre : distinguer entre le bon et le mauvais. La théologie que j’ai faite ensuite était encore de découvrir la vérité en énonçant l’opposé. Comment faire le « grand passage » où peut se vivre en vérité cette affirmation: dans toute relation, je ne me trouve pas devant un être bon ou mauvais, mais devant un être souffrant, car nous sommes tous des blessés ?
     
Le fils aîné de la parabole de Luc est aussi blessé que le cadet. L’un des grands passages que l’Esprit Saint désire nous faire opérer serait notre entrée dans la miséricorde : « Soyez compatissants comme votre Père est compatissant, ne jugez pas et vous ne serez pas jugés, ne condamnez pas... » (Luc 6). Respecter les personnes, ce n’est pas croire qu’elles peuvent faire n’importe quoi, mais qu’elles ont droit au pardon, à la compréhension, à la compassion. Nous cherchons tous la guérison et avons besoin de construire un lieu où nous pourrons grandir dans la paix et la compassion.
     
L’Apôtre Pierre, d’un point de vue psychologique, est intéressant : il ne supporte ni la faiblesse ni la souffrance, il divise le monde entre bons et mauvais. Il ne supporte pas que le Messie soit perdant ! Pour lui, le Christ est le Messie victorieux des psaumes. Or Jésus lui répond : « Derrière moi, Satan ! Tu m’es un scandale ! »(Mat 16,23). Jésus apporte une toute nouvelle vision de la personne et de la relation, difficile à reconnaître et à assumer. Son message peut se résumer ainsi : toute personne est importante et nous sommes tous blessés. Nous avons terriblement peur d’être exclus, mis de côté, de tomber dans l’angoisse et en même temps nous avons terriblement besoin d’être honorés, reconnus par le groupe. On veut être « quelqu’un de bien » par rapport à... Et l’on croit que plus on monte dans la hiérarchie, plus on est proche de Dieu. Il y a des personnes dans l’Église qui mettent le Pape au-dessus de Jésus. Or Jésus est au plus bas (Jean 13). Jésus est en bas ! A nos pieds !

6. Descendre pour ne pas déchoir     
C’est d’une grande complexité. Cependant « descendre » fait partie du mouvement de notre vie et de notre croissance spirituelle. Dans la vie, il faut monter en grade, en estime, en efficacité, etc... Puis tout à coup surviennent l’humiliation et l’échec, nous nous révoltons ! « Pierre », nous le sommes tous, il représente tellement le cri de l’humanité et de notre culture ! Peu de gens croient aux personnes avec un handicap. Dans beaucoup de pays, dans certaines maisons, les handicapés sont torturés, non reconnus, comme s’ils n’avaient aucune émotion et ne ressentaient rien. Or, dit saint Paul : « Les plus faibles, les plus fous (ceux qui ne peuvent pas se conduire raisonnablement), sont choisis pour confondre les intelligents. Les membres faibles, indécents, sont nécessaires au corps et doivent être honorés ! » (1 Co 1,28ss; 1 Co 12,22ss). La culture est construite sur un autre modèle : monter/descendre. L’idéal est de « monter » en grade (avoir un plus gros salaire, un travail mieux reconnu...). L’horreur, c’est de « descendre », d’échouer. Ce modèle culturel a pénétré jusque dans l’Église... Maurice Zundel écrit : « Le moment le plus important dans l’Histoire de l’Humanité est celui où Dieu se met à genoux ». Si vous trouviez Jésus lavant les toilettes, quel scandale ! On comprend la réaction de Pierre. Le Mahatma Gandhi (qui admirait Jésus) n’avait pas beaucoup de temps pour travailler, mais il se réservait de nettoyer les toilettes... Quel est le sens pour aujourd’hui de « Jésus à genoux » ? C’est plus que le service. Il y a autre chose que le service. Quelque chose de tellement impossible à comprendre et à vivre ! Pour Pierre (et pour nous), qui a une vision pyramidale de la société, il faut monter vers le haut. Vers le bas, ce sont les inutiles, peut-être même les punis de Dieu ! Ne croyez pas que c’est fini ! Beaucoup disent : « Pourquoi perdez-vous votre temps avec les personnes qui ont un handicap ? » Or Jésus dit quelque chose de fort à Pierre : « Si je ne te lave pas les pieds, tu n’auras pas de part avec moi »( Jn 13,8) . C’est quelque chose d’entièrement nouveau, une parole d’exclusion de sa part. Jésus est blessé par l’humanité qui ne reconnaît pas le changement radical qu’il apporte.
     
Notre progrès spirituel doit nécessairement aller vers la mort, qu’on le veuille ou non. On ne peut y échapper, c’est inscrit dans nos gènes, c’est l’appauvrissement radical. Et c’est là que Jésus nous rejoint. Pierre nous révèle le côté impossible de l’Évangile. Nous le rejoignons dans sa peur de la radicalité évangélique. Oui à l’Évangile, disons-nous, mais comme la vie est complexe ! Comme il est impossible de vivre ce que nous croyons. Comment faire ? Ne rejetons pas les gens "incapables…". Dans l’Arche nous sommes très touchés par la Présence de Dieu dans les exclus, les petits ! Chemin qui ressemble à une Pâque, car quelque chose doit mourir en nous, dit Jésus. Je suis rempli de préjugés. Je suis fabriqué ainsi. Au cœur de la culture qui tranche en catégories bon/mauvais, idéal/pas idéal, Jésus me parle de mourir. On résiste de toutes ses forces, c’est normal! Si Jésus ne nous guérit pas, si rien ne bouge ni ne change, c’est son affaire. Faisons-lui confiance. Mais en ce qui nous concerne, il s’agit de nous jeter dans sa miséricorde et celle d’autrui. Si tu reconnais ton chaos intérieur, ta colère, ta faiblesse visible, tes préjugés, tu peux alors découvrir combien tu es aimé tel que tu es. Accepter d'être aimé ainsi, tel qu'on est, c'est devenir capable de laver les pieds comme Jésus.

Sr Myram et Sr Christine, osc
Adapté de la revue 'Vie Contemplative' de l’été 2002