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1.
"L'Arche" "L'Arche
est fondée sur l'insécurité. Nous accueillons des personnes qui
sont dans une très grande pauvreté, qui portent une lourde croix.
Or vous savez qu'il n'y avait pas grand monde à la Croix! Nous accueillons
des personnes avec de très lourds handicaps, nous avons des problèmes
financiers, nous manquons d'assistants… Nous ne savons pas non plus
comment harmoniser vie privée et vie commune. Jamais nous n'y arriverons
parfaitement. Si vous trouviez comment harmoniser vie privée et
vie communautaire, cela me gênerait, car les pères et mères de famille
n'y arrivent pas, eux non plus! L'important, c'est de vivre le positif
et le négatif de nos vies et de nos communautés sous le regard de
Jésus. L'important est de me demander ce que Jésus veut me dire
aujourd'hui…
2.
Notre monde difficile Le monde
dans lequel nous vivons est rempli de difficultés. Nous sommes constamment
confrontés au problème de la relation entre l’idéal et le réel.
Le réel peut être horrible : par exemple quelqu'un perd la tête;
il a le droit de perdre la tête! Mais que va-t-on faire ? Nous voilà
constamment confrontés à des réalités qui nous dépassent. Notre
aujourd’hui est décisif et extraordinaire : soit on s’ouvre à une
confiance plus grande et l’on devient plus saint, soit on se replie
sur soi-même dans les larmes et le sentiment de culpabilité…
Devant
la souffrance et notre propre incapacité, la tentation surgit de
nous réfugier dans des spiritualités de fuite du réel. Or le message
de Jésus nous envoie dans le monde, dans la souffrance, dans le
réel… Il est normal qu’il y ait des souffrances nouvelles, des angoisses
nouvelles! Toute la question est de savoir comment se tenir devant
la souffrance, devant la croix. La croix est quelque chose d’impossible,
de déroutant, d’angoissant. On a l’impression de s’être trompé de
route. L’angoisse et l’effondrement psychologique surviennent. On
est tenté de fuir. Écoutons l’invitation de Jésus de rester debout
à la croix. Parfois c’est à la limite du possible ! Comment garder
confiance, rester debout ?... Il n’y a pas de belles solutions !…
3. Blessures et guérison
Blessure
et guérison… Service... Vie fraternelle... Mystère du Lavement des
pieds, mystère de la souffrance acceptée ensemble. Je voudrais l’aborder
en évoquant la question des blessures dans nos communautés et quelles
seraient les étapes d’une guérison possible. A l’Arche, nous rencontrons
le découragement des personnes avec un handicap. Comment essayons-nous
de les en sortir ?…
Ces
personnes ne sont-elles pas également chacun(e) de nous ? La seule
différence, c’est que nous estimons ne pas avoir de handicap. Il
y a en nous un refus de croire que nous sommes profondément blessés.
« J’ai eu peur, j’étais nu, et je me suis caché... »(Gn
3,10), la réponse d’Adam au Jardin de la Genèse s’applique
à moi, à chacun(e) de nous. Nous découvrons nos fragilités, nos
dépressions, notre manque de confiance, nos angoisses, nos colères,
notre mortalité... Et nous risquons de nous cacher derrière le devoir,
la folie, la maladie, l’humour... Nous découvrant vulnérables, nous
nous protégeons comme nous le pouvons. Dans mes livres, je relate
l’histoire de Moïse, de Jean et de tant d’autres enfants ou adultes
avec un handicap. Le monde de découragement dans lequel ils vivent
et le processus possible pour les aider à en sortir et à guérir
nous concerne également; il concerne notre relation avec les autres,
en communauté, partout …
Les
personnes ayant un handicap vivent dans la peur la plus profonde
: l’angoisse. La peur a un objet, non l’angoisse. Ceci est quelque
chose de diffus, un malaise, une agitation intérieure. On a le sentiment
d’être seul et incompris. On croit qu’on n’a pas de place dans le
groupe, la communauté, que l’on est abandonné, pas aimé, déprécié...
Ayant perdu le sens de sa vie et son identité, on ne se sent pas
désiré. Dès lors, on se juge mauvais et coupable.
Comment
les aimer ? Qu'est-ce les aimer vraiment ? Serait-ce servir ? Oui,
s’il s’agit de servir avec patience, bonté, délicatesse, tendresse...
Aimer, c’est révéler : l’amour ne consiste pas tant à faire quelque
chose qu’à révéler : « Tu es important, unique. Ta vie a du sens,
tu es précieux pour Dieu ! ». Comment aimer de cette manière ? Par
l’écoute, mais sans se laisser manger tout cru !… Il ne s’agit pas
de protéger l’autre de la souffrance, mais de l’aider à la porter.
Dès lors, comment être vrai dans la relation ? Attention, méfiez-vous
de ceux qui ne vous embêtent pas, ne vous contredisent pas, vous
approuvent en tout ! La relation juste est affaire de vérité… En
fin de compte, le but de la relation est que chacun grandisse dans
l’amitié de Jésus, choisi par lui pour être son bien-aimé.
4. Aimer c'est comprendre
Aimer,
c’est comprendre. Il est bon qu’autrui sache qu’il compte à mes
yeux et que j’ai besoin de lui pour avancer dans la vie, progresser
vers plus de liberté, de confiance, etc... Je me souviens du visage
rayonnant de ce jeune avec un handicap lorsque je lui ai confié
une situation difficile en lui demandant : « Veux-tu prier pour
moi ? » Or notre tendance est de vouloir faire du bien, d’être du
côté de ceux qui aident, qui donnent... Car le propre du vivant
est de donner la vie, de la communiquer par la façon dont on aime.
C’est le propre de tout vivant, même du plus démuni, du plus blessé
! Moi-même, comment vais-je exprimer ma frustration quand je me
sens impuissant à aimer, à donner quelque chose de beau, de bon
à l’autre ? Si l'autre n’a pas « besoin de moi » pour vivre et grandir
? Se sentir compris fait naître la confiance. Qu’est-ce que « donner
sa vie », sinon oser dire à l’autre : « Je t’apprécie pour toi-même,
tu es plus important que mes intérêts propres » ?
Aujourd’hui
les psychothérapeutes déterminent davantage les forces positives
qui habitent leurs patients. Sans jugement ni condamnation. Ayons
ce regard confiant sur nous-même ou sur notre frère, regard qui
aide les forces positives à prendre corps et à grandir pour être
en meilleure harmonie avec le réel. Ceci est vrai également dans
la vie communautaire. L’humilité consiste à oser dire à mon frère,
à ma sœur, que j’ai besoin d’aide. Pour se laisser accompagner,
il faut pouvoir s’ouvrir à quelqu’un qui ne jugera pas. Etre en
confiance…
5. La fécondité de l'échec
Comment
être convaincu que la prière et l’échec dans la prière peuvent être
féconds ? L’échec est source de vie. C’est le mystère de la croix
de Jésus en chaque être. Mais on ne peut le dire à celui qui souffre.
Comment aider celui que j’accompagne à le découvrir ? Je ne sais
pas. C’est tellement impossible que seule la lumière de Dieu (dans
tel événement, telle rencontre) peut faire tilt en lui : « Oui,
le grain de blé qui meurt …» (Jn 12). Croire que la petite semence
est germe de vie ! Croire que la dépression est germe de vie ! Comment
aider la personne à vivre sa maladie mentale ? Comment aider la
communauté quand ça va mal ? Avez-vous un psychothérapeute pour
aider la communauté, la responsable, à porter tel ou tel cas complexe
? Nous avons besoin d’aide parce qu’aujourd’hui nous nous trouvons
parfois confrontés à des situations difficiles. Il faut prier et
faire prier...
Il
y a danger de diviser le monde entre bons et mauvais. Cette division
peut naître à l’intérieur du monde, de la communauté ou de moi-même.
Or il n’y a pas d’un côté les bons et de l’autre les mauvais, mais
des hommes et des femmes blessés et souffrants. Voyez dans l’Évangile
de Luc : les bons ne sont pas bons et les mauvais sont bons : Lazare,
le fils prodigue, la Samaritaine, le publicain, le pharisien ! Pour
Jésus il n’y a pas de bons et de mauvais; il n’y a que des êtres
humains souffrants ! J’ai été frappé par la rencontre d’Etty Hillesum
avec un jeune officier de la Gestapo. Tandis que celui-ci criait,
hurlait..., « j’étais prise, dit-elle, par une immense pitié pour
lui, je n’avais aucune haine : je réalisais que c’était un jeune
qui avait besoin d’aide ». Ni peur, ni haine, ni jugement : c’était
un petit qui avait besoin d’aide, c’est tout !
Ce
sentiment qui distinguent entre les bons et les mauvais était fortement
ancré dans le Judaïsme et l’Église d’avant le Concile. Il est profondément
culturel (« Hors de l’Église, pas de salut »),
et conduit à des attitudes racistes. Avec l’œcuménisme et le dialogue
interreligieux, cela a changé, mais cette tendance nous habite toujours
(« notre groupe est le bon! »). La formation
que j’ai reçue dans la marine militaire était de cet ordre : distinguer
entre le bon et le mauvais. La théologie que j’ai faite ensuite
était encore de découvrir la vérité en énonçant l’opposé. Comment
faire le « grand passage » où peut se vivre en vérité cette affirmation:
dans toute relation, je ne me trouve pas devant un être bon ou mauvais,
mais devant un être souffrant, car nous sommes tous des blessés
?
Le
fils aîné de la parabole de Luc est aussi blessé que le cadet. L’un
des grands passages que l’Esprit Saint désire nous faire opérer
serait notre entrée dans la miséricorde : « Soyez compatissants
comme votre Père est compatissant, ne jugez pas et vous ne serez
pas jugés, ne condamnez pas... » (Luc 6).
Respecter les personnes, ce n’est pas croire qu’elles peuvent faire
n’importe quoi, mais qu’elles ont droit au pardon, à la compréhension,
à la compassion. Nous cherchons tous la guérison et avons besoin
de construire un lieu où nous pourrons grandir dans la paix et la
compassion.
L’Apôtre
Pierre, d’un point de vue psychologique, est intéressant : il ne
supporte ni la faiblesse ni la souffrance, il divise le monde entre
bons et mauvais. Il ne supporte pas que le Messie soit perdant !
Pour lui, le Christ est le Messie victorieux des psaumes. Or Jésus
lui répond : « Derrière moi, Satan ! Tu m’es un scandale ! »(Mat
16,23). Jésus apporte une toute nouvelle vision de la personne
et de la relation, difficile à reconnaître et à assumer. Son message
peut se résumer ainsi : toute personne est importante et nous sommes
tous blessés. Nous avons terriblement peur d’être exclus, mis de
côté, de tomber dans l’angoisse et en même temps nous avons terriblement
besoin d’être honorés, reconnus par le groupe. On veut être « quelqu’un
de bien » par rapport à... Et l’on croit que plus on monte dans
la hiérarchie, plus on est proche de Dieu. Il y a des personnes
dans l’Église qui mettent le Pape au-dessus de Jésus. Or Jésus est
au plus bas (Jean 13). Jésus est en bas !
A nos pieds !
6. Descendre pour ne pas déchoir
C’est
d’une grande complexité. Cependant « descendre » fait partie du
mouvement de notre vie et de notre croissance spirituelle. Dans
la vie, il faut monter en grade, en estime, en efficacité, etc...
Puis tout à coup surviennent l’humiliation et l’échec, nous nous
révoltons ! « Pierre », nous le sommes tous, il représente tellement
le cri de l’humanité et de notre culture ! Peu de gens croient aux
personnes avec un handicap. Dans beaucoup de pays, dans certaines
maisons, les handicapés sont torturés, non reconnus, comme s’ils
n’avaient aucune émotion et ne ressentaient rien. Or, dit saint
Paul : « Les plus faibles, les plus fous (ceux
qui ne peuvent pas se conduire raisonnablement), sont choisis
pour confondre les intelligents. Les membres faibles, indécents,
sont nécessaires au corps et doivent être honorés ! »
(1 Co 1,28ss; 1 Co 12,22ss). La culture est construite sur
un autre modèle : monter/descendre. L’idéal est de « monter » en
grade (avoir un plus gros salaire, un travail mieux
reconnu...). L’horreur, c’est de « descendre », d’échouer.
Ce modèle culturel a pénétré jusque dans l’Église... Maurice Zundel
écrit : « Le moment le plus important dans l’Histoire de l’Humanité
est celui où Dieu se met à genoux ». Si vous trouviez Jésus lavant
les toilettes, quel scandale ! On comprend la réaction de Pierre.
Le Mahatma Gandhi (qui admirait Jésus) n’avait
pas beaucoup de temps pour travailler, mais il se réservait de nettoyer
les toilettes... Quel est le sens pour aujourd’hui de « Jésus à
genoux » ? C’est plus que le service. Il y a autre chose que le
service. Quelque chose de tellement impossible à comprendre et à
vivre ! Pour Pierre (et pour nous), qui a
une vision pyramidale de la société, il faut monter vers le haut.
Vers le bas, ce sont les inutiles, peut-être même les punis de Dieu
! Ne croyez pas que c’est fini ! Beaucoup disent : « Pourquoi perdez-vous
votre temps avec les personnes qui ont un handicap ? » Or Jésus
dit quelque chose de fort à Pierre : « Si je ne te lave pas les
pieds, tu n’auras pas de part avec moi »( Jn
13,8) . C’est quelque chose d’entièrement nouveau, une parole
d’exclusion de sa part. Jésus est blessé par l’humanité qui ne reconnaît
pas le changement radical qu’il apporte.
Notre
progrès spirituel doit nécessairement aller vers la mort, qu’on
le veuille ou non. On ne peut y échapper, c’est inscrit dans nos
gènes, c’est l’appauvrissement radical. Et c’est là que Jésus nous
rejoint. Pierre nous révèle le côté impossible de l’Évangile. Nous
le rejoignons dans sa peur de la radicalité évangélique. Oui à l’Évangile,
disons-nous, mais comme la vie est complexe ! Comme il est impossible
de vivre ce que nous croyons. Comment faire ? Ne rejetons pas les
gens "incapables…". Dans l’Arche nous sommes très touchés par la
Présence de Dieu dans les exclus, les petits ! Chemin qui ressemble
à une Pâque, car quelque chose doit mourir en nous, dit Jésus. Je
suis rempli de préjugés. Je suis fabriqué ainsi. Au cœur de la culture
qui tranche en catégories bon/mauvais, idéal/pas idéal, Jésus me
parle de mourir. On résiste de toutes ses forces, c’est normal!
Si Jésus ne nous guérit pas, si rien ne bouge ni ne change, c’est
son affaire. Faisons-lui confiance. Mais en ce qui nous concerne,
il s’agit de nous jeter dans sa miséricorde et celle d’autrui. Si
tu reconnais ton chaos intérieur, ta colère, ta faiblesse visible,
tes préjugés, tu peux alors découvrir combien tu es aimé tel que
tu es. Accepter d'être aimé ainsi, tel qu'on est, c'est devenir
capable de laver les pieds comme Jésus.
Sr
Myram et Sr Christine, osc
Adapté de la revue 'Vie Contemplative' de l’été 2002
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