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Le
Père Joseph Wresinki était un petit bonhomme, rondouillard, avec les jambes
arquées. Il était jovial et savait rire. C’est lui qui a fondé le Mouvement
ATD Quart Monde. C’est lui qui a donné un nom au peuple du Quart Monde.
Auparavant, les très pauvres n’avaient pas de nom. N’importe qui pouvait
parler d’eux n’importe comment et dire n’importe quoi, surtout s’il n’appartenait
pas au groupe des très pauvres. Les très pauvres, dans le meilleur des
cas, étaient vus comme des malchanceux, des exceptions, comme des cas
particuliers. En fait, le Père Joseph savait qu’ils appartenaient à une
véritable couche sociale, qu’ils avaient une expérience commune par delà
les frontières et les cultures, même si certains entraient et sortaient
de leur groupe.
Nombreuses
sont les personnes mal logées. Mais celles qui ont le moins de chance
de trouver un meilleur logement sont celles qui ont le revenu le plus
faible ou le plus irrégulier ou qui n’ont pas de revenus du tout. Nombreux
sont ceux qui ont le sida. Mais c’est une vue de l’esprit que de croire
que tous ceux qui ont le sida sont égaux. Les plus pauvres se retrouvent,
se reconnaissent, s’échangent des adresses mais aussi des réactions, des
attitudes. S’ils se mettent en ménage, ce sera bien souvent avec des personnes
qu’ils ont croisées, sur les mêmes chemins, qui partagent une expérience
semblable. Et ils auront bien peu de choses à offrir à leurs enfants…
sinon leur cœur et, pour certains, leur foi.
Le
Père Joseph était l’un d’eux. Il est né en terre de misère, à Angers en
France, en pleine guerre 14-18, dans une famille soupçonnée d’être allemande,
même si le papa était polonais d’origine. Il a connu la misère et l’exclusion.
Il n’a jamais fait d’études secondaires et s’il est arrivé à la fin du
primaire, c’est à cause de la ténacité de sa maman, ce n’est certainement
pas à cause de l’école. Et s’il a pu devenir prêtre un jour, c’est parce
qu’une famille d’agriculteurs de l’Aisne, a payé ses études, comme vocation
tardive. Cet homme, ce prêtre, nous dit avoir rencontré l’Evangile non
pas malgré le fait qu’il soit pauvre. Il dit qu’il l’a rencontré parce
qu’il était pauvre.
"Aller
vers l’Evangile avait été, depuis toujours, comme de retourner vers une
terre natale. Dans l’univers où allait et venait le Seigneur, je me retrouvais
chez moi, comme dans un environnement familier, tout à fait présent. Enfant
pauvre, grandissant dans un foyer où nous mangions rarement à notre faim,
auprès d’une mère constamment humiliée pour son dénuement, je retrouvais
dans l’entourage de Jésus, les visages et les voix des miens, comme je
ne les retrouvais pas à l’école ni parmi les habitants plus aisés du quartier
St Jacques où j’habitais. C’était dans le monde qui m’entourait, plutôt
que dans l’Evangile, que j’avais besoin de traduction" . (Père
Joseph Wresinski, Heureux, vous les pauvres, p.17, éd Cana, Paris 1984)
"Dans ma famille toujours
menacée de dislocation par le placement des enfants chez les Orphelins
d'Auteuil, auprès de ma mère dépendante de l'aumône et donc jamais libre
de ses gestes, grandissant à la lisière d'un quartier malfamé pour sa
misère et d'un autre, plus populaire, je découvris peu à peu ce que pouvait
être la foule entourant Jésus, ce que pouvait signifier sa parole pour
les uns et les autres. La Samaritaine, la Cananéenne, le bon larron, le
publicain au fond du temple, la femme faisant tant de bruits pour une
drachme retrouvée, tous et toutes m'étaient tellement familiers. La foule
des humbles, avec en permanence dans son sillage des misérables, toujours
en retard et se poussant, gênant tout le monde, exposant leurs plaies,
leur maladie, leur souffrance..., rien de tout cela ne me surprenait,
au contraire. J'avais l'impression de les avoir déjà rencontrés et c'était
exact. Les plus pauvres de la basse ville d'Angers, tantôt absorbés par
la foule, tantôt rejetés, refluant vers leur quartier, leurs mansardes,
leurs logements sur cour sans soleil ni sanitaire, ne me paraissaient
pas différents. Leur langage, leur comportement étaient les mêmes. Grâce
à eux, j'apprenais à être chez moi dans l'Evangile. Cette familiarité
n’était pas une question de l’espace ou de l’époque où naissaient les
hommes, mais de leur condition sociale dans le monde de leur temps. C’était
d’être pauvre ou de condition aisée qui faisait la différence : les uns
comprenaient ou même pouvaient bondir de joie ; les autres n’y étaient
pas du tout, ils pouvaient critiquer les paroles, les miracles, refuser
de les entendre et d’y croire". (Heureux, vous les pauvres, p.18-19)
"Je n’avais pas à chercher, à imaginer ceux vers qui semblaient aller
si souvent les pas et le regard du Seigneur. Les boiteux, les aveugles,
ceux qui pleuraient de honte ou se précipitaient derrière Jésus sans prévoir
d’emmener quelques nourritures, je les connaissais. Je peux dire que je
leur dois l’évangile. Non pas du tout d’en maîtriser toutes les complexités
historiques et spirituelles, ni de savoir en faire une exégèse détaillée
satisfaisante à l’intelligence. Je dois à ces hommes et à ces femmes tellement
malmenés, parfois rendus méconnaissables par la misère, de me sentir comme
en permanence dans l'Evangile, le Seigneur juste au delà du tournant d'une
ruelle, ses préférés autour de moi, son esprit partout, un miracle toujours
sur le point de se produire". (Heureux, vous les pauvres, pp.19-20)
"Les plus pauvres,
mieux que nos frères plus favorisés, nous introduisent à la contemplation,
à la méditation. Ils font cesser nos critiques et nos raisonnements pour
laisser la place au mystère de l’amour dont l’Evangile est la plus parfaite
histoire vivante". (Heureux, vous les pauvres, p. 20)
Ce
n’est pas d’abord par ses études que le Père Joseph a connu l’Evangile,
mais par la vie. Et cette vie était la vie d’un très pauvre. Il a rencontré
l’Eglise par le bas, comme le font les pauvres depuis toujours, à l’insu
bien souvent de ceux qui ne connaissent pas la même vie qu’eux et qui
n’imaginent pas que les très pauvres peuvent avoir un autre regard qu’eux.
"J’ai d’abord rencontré
l’Eglise par les hommes et les femmes qui la représentaient dans mon quartier :
le curé de la paroisse, un très saint homme qui, plus tard, devint mon
évêque ; les religieuses du Bon Pasteur où j’étais enfant de chœur avant
mes cinq ans. C’était une Eglise dont j’ai parlé ailleurs (Les Pauvres
sont l’Eglise), une Eglise pauvre, souvent diffamée, sans la moindre superbe
à mes yeux d’enfant. Elle respectait ma mère dans son extrême misère comme
ne le faisaient pas toujours les voisins, ni surtout les notables qui
l’employaient comme femme de ménage. La prière, la confiance en Dieu le
Père, je les apprenais de ma mère elle-même, immobile sur sa chaise le
soir, dans le taudis que nous occupions, demandant au Seigneur des solutions
qui, sûrement, devaient relever du miracle, dans la pauvreté où nous nous
trouvions. Peut-être lui demandait-elle simplement de l’aider à supporter
les problèmes sans solutions, à savoir s’en accommoder, songeant « qu’il
y avait toujours plus pauvre encore que soi » ? J’appris ainsi l’Eglise,
humble elle-même et respectant les plus humbles. Dieu, un Père capable
de comprendre et d’aider, pour moi ne faisait aucun doute". (Heureux,
vous les pauvres, p.18)
" Dans ma jeunesse,
il y a un moment où j’ai pris distance d’avec l’Eglise. J’apprenais un
métier, celui de pâtissier, j’entrais dans le monde. A dix-huit ans, à
travers la lutte jociste, j’ai recommencé à prier, à songer à libérer
mes frères. C’est alors que j’ai pensé devenir prêtre. Prier dans l’Eglise,
offrir l’Eucharistie, c’était vouloir apporter l’Evangile à mes frères,
à tous ceux qui avaient vécu la même vie que ma mère. Et combattre pour
eux, pour que jamais plus une famille ne fut semblable à la mienne, c’était
devenir prêtre de Jésus-Christ mort et ressuscité. Vous ne pouvez imaginer
combien ce temps fut merveilleux. Je savais que ma vie s’inscrivait dans
un projet éternel, que les pauvres seraient évangélisés et que je contribuerais
à changer le cœur des hommes. Car pour moi tout était lié. Avoir retrouvé
la foi, ce n’était pas seulement trouver le sens du combat—je l’avais—mais
c’est vouer ma vie à Jésus-Christ". (Les Pauvres sont l’Eglise,
p.44, éd. Centurion, Paris, 1983)
"C’est
en luttant parmi les plus pauvres et en donnant priorité à leur regard,
qu’un jour je me suis réveillé d’Eglise ; tellement d’Eglise que je pensais
qu’il fallait que je sois prêtre. Nul n’est prêtre sans une sorte d’attachement
viscéral à Jésus-Christ. A lui, non pas comme symbole, mais comme réalité
vivante de ce que le monde vit et que les plus pauvres autour de nous
expriment et espèrent. Le prêtre est obligé, d’une façon ou d’une autre,
de vouloir mouler sa vie dans celle de Jésus Christ. Autrement il ne reste
pas prêtre. Et la vie du Seigneur dans le monde, c’est l’enfant né dans
un lieu où ne pouvait naître que les enfants de ces marginaux qu’étaient
les bergers. Sa vie est celle de la famille sans argent, sans logement,
expulsée ; celle de l’homme sans travail, celle de l’homme ridiculisé
même dans sa souffrance et dont on dit que sa douleur est bien de sa faute.
Pour Jésus, ce fut une faute qui le conduisit au Golgotha : celle de trop
aimer les hommes". (Les pauvres sont l’Eglise, p 46)
"Même jeune garçon, habitant
un taudis rue St Jacques, je n’imaginais pas que Dieu ou l’Eglise puisse
m’inviter à demeurer inactif. Pour vivre l’Evangile, il me semblait au
contraire que tout devait changer, dans la vie de ma mère, dans le quartier,
dans nos relations avec les riches. A ce changement je croyais avoir à
contribuer, je ne voyais même pas qui le provoquerait, sinon les pauvres
eux-mêmes". (Extrait d’une interview
reprise dans une cassette audio, publiée par le journal La Vie et intitulée
Rencontre avec le Père J. Wresinski).
" L’Eglise n’est pas pour
autant une cour des miracles, une communauté tournée sur elle-même. Elle
est l’être même du Seigneur qui, pauvre lui-même, a voulu que les plus
pauvres soient les défenseurs des droits de Dieu, donc des droits de l’homme,
qu’ils aiment assez pour sacrifier leur vie pour tous les hommes. Jésus
n’a pas simplement rappelé les droits de tous les hommes parce qu’ils
sont fils de Dieu. Il a voulu, grâce aux pauvres, créer la contagion de
l’amour. Car l’amour fait l’impasse sur ce qui entrave, bloque, empêche
l’essentiel. L’Eglise est le Seigneur qui, par amour, se fait misérable,
ridiculisé, persécuté et exclu. Pour lui, les droits de l’homme se fondent
dans l’amour, sinon ils sont duperie et oppression détournée".
(Les pauvres sont l’Eglise, p.26)
A
cause de son histoire et de son engagement, le Père Joseph a offert aux
croyants l’apport des plus pauvres dans la lecture de l’Evangile, dans
la compréhension du Christ et dans l’engagement à offrir l’amour au monde.
Les plus pauvres ne sont certes pas les seuls croyants, ni les seules
personnes engagées, loin de là. Mais jusqu’à présent, ils étaient comme
en marge de l’Eglise et des Eglises. Le Père Joseph les a remis au cœur.
Il ne nie pas l’apport des exégètes, il leur offre la collaboration des
familles qui sont capables de témoigner d’un aspect méconnu de la vie.
André
Modave
Volontaire du Mouvement ATD Quart Monde,
prêtre,
14 avril 2002
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