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«
Qui est mon prochain ? »
Matthieu,
Marc et Luc rapportent tous les trois le grand commandement, où il est
question notamment du prochain (Mt 22,34-40; Mc 12,28-34; Lc 10,25-28).
Mais Luc ajoute une parabole où le prochain est également mentionné (Lc
10,29-37). Nous examinerons les deux textes de Luc, où il est question
de prochain : l’échange entre un légiste et Jésus où figure le grand commandement,
et la parabole du bon Samaritain qui le suit. Les chrétiens ont un sens
du mot « prochain » différent de celui qu'avaient les Juifs du temps de
Jésus. L’échange entre un légiste et Jésus fera ressortir toute la problématique
entourant la notion de prochain. Car, avant d’interroger Jésus, le légiste
avait une idée très précise sur la notion de prochain : tout fils faisant
partie d’Israël. L’échange découvrira une autre dimension : le prochain
est également l’étranger, dans ses divers sens.
1ère
situation :
vv. 25-28 v. 25 : un légiste, Maître
Première figure que
nous rencontrons : un légiste. Il n’est pas déterminé. Tout ce que nous
pouvons dire de lui, c’est qu’il est comparable à un docteur de la Loi.
Il pose une question à Jésus, comme on la pose à un maître. Ainsi, dès
ce verset, s’établit une relation de disciple à maître entre le légiste
et Jésus . Mais le légiste, par cette question : « Que dois-je faire pour
avoir en héritage la vie éternelle ? », entend aussi mettre Jésus à l’épreuve,
il lui tend un piège. Donc, dès le verset 25, une contradiction apparaît:
d’un côté, le légiste prend Jésus pour un maître et, de l’autre, il entend
le mettre à l’épreuve.
v. 26 :
la Loi
Mais Jésus ne répond
pas à la question, il renvoie le légiste à son propre savoir, la Loi.
Il lui demande ce que dit le rouleau de la Loi. Jésus établit de la sorte
une double relation : entre lui-même et la Loi, d’une part, entre le légiste
et la Loi, de l’autre. – Jésus joue effectivement son rôle de maître,
bien qu’il ne réponde pas à la question du légiste.
v. 27
Accédant à la demande
de Jésus, le légiste cite le livre de la Loi. Il y lit deux lois : "Tu
aimeras le Seigneur ton Dieu…" (Dt 6,5) et "tu aimeras ton prochain…"
(Lv 19,18). « Tu » renvoie à n’importe qui, et donc aussi au légiste.
Le légiste peut s’y identifier. « Seigneur ton Dieu » est un composant
clair. Il s’agit de Dieu qui est dans les cieux, le Maître, le Créateur.
« Ton prochain », par contre, est vague. On ne sait pas très bien
qui on peut désigner par ce composant, quoiqu'il contienne la notion de
proche. Dans la tête du légiste, toutefois, cette notion peut sembler
évidente : suivant Lv 19,18 (et autres), le prochain est tout fils du
peuple et non l’étranger. Enfin, le dernier composant de la loi, comme
« toi-même », est clair. C’est, comme « tu », n’importe
qui d’entre nous.
« Tu » est le sujet
de la loi d’amour. En revanche, « Seigneur ton Dieu », « ton
prochain », « toi-même » sont les objets de la loi d’amour.
Ils sont placés après le verbe comme compléments. A la demande de Jésus,
le légiste répond ainsi à sa question. S'il joue bien le rôle de disciple,
cependant sa réponse ne met pas Jésus à l’épreuve. La contradiction continue...
L'Evangile lie les
deux commandements. Cette fusion, chez Luc, est le fait du légiste, alors
que, chez Matthieu et chez Marc, elle est le fait de Jésus. La fusion
avait déjà eu lieu dans l’enseignement rabbinique et Jésus l'avait peut-être
faite sienne, ou bien le légiste savait que Jésus en était l’auteur et
simplement citait ce qu’il avait entendu.
2ème
situation : vv. 29-37
v. 29 :
Lui (= Un légiste), Jésus (= Maître)
Nous retrouvons
implicitement dans ce verset les mêmes figures principales que dans les
vv. 25-28. Apparemment, le légiste ne se satisfait pas de cette situation :
avoir répondu lui-même à sa propre question et n’avoir pas pu mettre Jésus
à l’épreuve. Il veut se justifier. Prenant dans la deuxième partie de
la loi la notion de « prochain », il pose une nouvelle question : « Qui
est mon prochain ? ». Il entend remettre Jésus au défi.
v. 30 :
Un homme, Jérusalem, Jéricho, des brigands
Mais, à cette reprise
de l’échange, Jésus ne répond pas non plus à la question. Il la retourne.
Il va procéder en deux étapes. Il va raconter une parabole. Puis il reformulera
la question.
Jésus commence donc par
raconter une parabole. Il a sans doute un message à transmettre, sinon
pourquoi la raconter. En premier lieu, il met en relation « un homme en
voyage», qu’il ne détermine pas –et « des brigands », qu’il
ne détermine pas non plus. Ceux-ci déshabillent l’homme, le rouent de
coups, puis ils le laissent à demi-mort.
Jésus indique aussi dans
ce verset vers où va l’homme et où a lieu le brigandage : quelque part
sur la route menant de Jérusalem à Jéricho. De cette indication de lieu,
nous pouvons présumer peut-être la nationalité juive et de l’homme et
des malfaiteurs.
v. 31 :
Par hasard, un prêtre, ce chemin
Ensuite, Jésus
veut mettre en relation avec l’homme, « un prêtre ». L’homme détroussé,
laissé à demi-mort, demande des soins, il n’est pas l’unique voyageur,
avant et après lui, il y a eu – et aura – indubitablement d’autres voyageurs,
qui peuvent avoir tous un comportement différent face à cet homme dévêtu
et blessé.
De façon indéterminée,
Jésus dit que le prêtre « descendait par ce chemin ». Il vient
de Jérusalem. En effet, le chemin qui mène de Jérusalem à Jéricho, descend.
Nous pouvons aussi déterminer sa classe sociale; il fait partie de la
classe des prêtres/grands-prêtres, qui font des sacrifices. Le prêtre
voit l’homme blessé et dévêtu, mais il passe outre. On peut s’interroger
à bon droit sur le comportement du prêtre. D’après Nb 19,11, tout fils
d’Israël qui touche un cadavre d’homme, est impur durant sept jours.
Et Lv (21,1ss) concerne plus particulièrement les prêtres : tout prêtre
qui touche un mort parmi les siens est impur, à moins que le mort soit
son parent le plus proche : sa mère, son fils, sa fille ou son frère.
Peut-être le prêtre a-t-il estimé que l’homme qui se trouvait blessé sur
le bord de la chaussée était un cadavre. Il passait là "par hasard".
v. 32 :
Un lévite, ce lieu
Après le prêtre, Jésus
met en relation avec le blessé un « lévite ». « Pareillement
un lévite... voyant [l’homme allongé et couvert de plaies], passa outre ».
D’emblée, Jésus dit que l’attitude du lévite est semblable à celle du
prêtre. En effet, comme lui, il voit l’homme dévêtu et blessé mais passe
outre, il ne s’arrête pas.
Un lévite n’accomplit
aucun sacrifice, il paraît plutôt comme un servant du prêtre (cfr Nb 3,7-8).
En dépit de cette différence, vu qu’il exerce son activité également au
sein du Temple, les lois de pureté s’appliquent tout naturellement aussi
à lui. A la suite du prêtre, et comme lui, il a dû estimer que l’homme
dévêtu et blessé au bord du chemin était un cadavre.
v. 33
Un Samaritain
Après « un prêtre »
et « un lévite », « un Samaritain » – figure tout
aussi indéterminée – que Jésus fait maintenant entrer en scène. Jésus
dit premièrement qu’il est en voyage. Ensuite, comme le prêtre et le lévite,
le Samaritain voit l’homme dévêtu et blessé. Mais Jésus tient à son sujet
une toute autre parole. Il fait observer que le Samaritain ne passe pas
outre, mais qu’à la vue de l’homme blessé, il est pris de compassion,
il est remué jusqu’aux entrailles, comme le dit le texte grec. Le Samaritain
a assurément un mouvement du coeur, il bande les blessures de l’homme
dévêtu et blessé, le hisse sur sa bête et l’amène à l’hôtellerie de façon
à ce que le gérant continue à le soigner. Aux yeux de Jésus, le Samaritain
s’est montré comme une aide pour l’homme dévêtu et blessé, comme un adjuvant,
comme quelqu’un qui a contribué à sa remise sur pied. On peut se poser
la question : pourquoi Jésus fait-il appel à un Samaritain comme troisième
passant? Les Samaritains étaient considérés par les Juifs comme des hérétiques
et des schismatiques. Des correligionnaires enfoncés dans le mal, les
« pires des pécheurs ». Dès lors, voulant montrer l’antagonisme – le prêtre,
le lévite : les justes , Jésus a fait appel après à un Samaritain, un
« pécheur ».
v. 34
hôtellerie
Alors qu'il mentionne
seulement le prêtre et le lévite, Jésus consacre plusieurs détails au
sujet du Samaritain. Ainsi, au verset 34, Jésus rapporte comment il soigne
les blessures de l’homme dévêtu et blessé : tout en pansant, il verse
de l’huile et du vin. Le Samaritain aseptise et masse. Dans le même verset,
Jésus dit la manière dont il amène l’homme à l’hôtellerie : en le faisait
monter sur sa propre monture. Enfin, au v.35, Jésus indique le montant
– deux deniers – que remet le Samaritain à l’hôtelier. Une somme d’une
certaine valeur. Toutes ces précisions indiquent que le Samaritain est
sans doute un négociant.
v. 35
le lendemain, l’hôtelier
Avec le verset 35, Jésus achève son
récit. Le Samaritain va maintenant vaquer à ses occupations. Il prend
congé de l’homme dévêtu et blessé en faisant cette recommandation au gérant
de l’hôtel : « Prends soin de lui. ». « Le lendemain » est
une indication de temps pour montrer que le soin apporté par le Samaritain
envers l’homme blessé s’est effectué pendant une certaine durée. Quant
à « l’hôtelier », il est un prolongement de la figure du « Samaritain ».
Il prend le relais pour les soins quand le Samaritain quitte l’hôtellerie
pour continuer son voyage.
vv. 36-37
Maintenant, Jésus a terminé
sa parabole. Procédant de la même façon qu’au v.26, il reformule à son
tour la question, car il a sa propre idée sur la le sens à donner au 'prochain'
: "Qui du prêtre, du lévite, du Samaritain te semble s’être montré le
prochain de l’homme tombé au milieu de brigands ? ». Il veut que le légiste
réponde, ici aussi, lui-même à la question. Ce que fait précisément le
légiste, subissant de nouveau lui-même l’épreuve. Il répond : "Celui qui
a exercé la miséricorde envers lui", se gardant toutefois de nommer le
Samaritain.
2.
Un double enseignement
Au
début du récit, dans la seconde partie du commandement, que le légiste
a lu à la demande de Jésus, il est écrit : "Tu aimeras ton prochain
comme toi-même". Mais après cela Jésus n’avait pas répondu à la question
du légiste : "Qui est mon prochain ?". Au terme de la parabole,
Jésus ne répond pas encore à la question, mais la retourne, il demande au
légiste : "Qui s’est comporté comme le prochain de cet homme réduit
à l’état d’impuissance et laissé pour mort ?" Et le légiste a répondu :
le Samaritain, "celui qui a pratiqué la miséricorde envers lui".
Tenant compte de la manière de présenter la question, Françoise Dolto,
à qui nous empruntons ici cette analyse moins courante, se demande : à
qui s’adresse en fin de compte le commandement de l’amour "tu aimeras
ton prochain"? Ne serait-ce pas, d’une manière implicite, que c'est
au blessé de la parabole que Jésus adresse le premier commandement? D’une
manière implicite, Jésus ne lui demande-t-il pas d’aimer son 'prochain',
puisque le Samaritain s'est montré être le 'prochain' du blessé.
Dès lors, si le blessé
met en pratique la seconde partie du commandement, s’il entend aimer effectivement
son prochain, comment le blessé pourra-t-il se montrer à l'égard du Samaritain
son 'prochain', comme un 'débiteur, un esclave, complètement dépendant'
ou bien comme 'librement aimant' ? Librement aimant, à n’en pas douter.
En effet, le texte est sur ce point éclairant : les premiers soins accomplis,
le Samaritain se retire, il donne deux deniers à l’hôtelier avec des recommandations,
il continue son chemin, il ne demande rien à l’homme qu’il a sauvé, bref
il part sans exiger de l’homme quoi que ce soit. Dès lors, si le blessé
doit se montrer librement aimant à son égard, comment pourra-t-il régler
sa dette d’amour, de reconnaissance, envers l’étranger qui l’a sauvé?
Il ne pourra la régler, s’il en a les moyens et du temps disponible, qu’en
faisant de même avec d’autres, il se mettra au service d’autres personnes.
Le Samaritain a lancé – ou transmis – un courant d’amour. Le blessé transmettra
à son tour le courant d’amour.
Ainsi, la parabole apporte
deux lumières sur notre manière de nous comporter. Premièrement, si nous
avons bénéficié de l’aide d’un frère lorsque nous étions dans la difficulté,
nous devons aimer à vie celui qui nous a aidé à en sortir, même s’il est
étranger (inconnu). Mais lui rendre ce qu'il nous a donné, nous ne pourrons
souvent le faire que vis-à-vis de quelqu'un d'autre : si nous voyons nous-mêmes
un frère dans la difficulté, il nous faudra payer notre dette en aidant
cet autre frère dans la mesure de nos possibilités, en ne lui tournant
pas le dos.
Françoise
Dolto a cherché une raison pour laquelle le prêtre et le lévite n’ont
pas su se mettre au service de l’homme blessé et tenu pour mort. Selon
elle, du fait qu’ils n’étaient pas des négociants, transportant des marchandises
qui peuvent susciter la convoitise, ils ne pouvaient pas se reconnaître
en cet homme allongé et blessé au bord de la route, ils ne pouvaient pas
s’identifier à lui. Ce n’est à notre avis pas la meilleure raison. En
effet, sur quel critère s’appuie-t-elle pour avancer qu’aucun prêtre,
aucun lévite, n’a jamais fait l’objet d’attaque de la part des voleurs ou
que les voleurs ne les détroussaient pas eux aussi ? Il faut à mon avis
chercher la raison ailleurs. Comme nous l’avons déjà fait savoir dans
la première partie de l’article, le prêtre et le lévite croyaient probablement
avoir affaire en cet homme blessé à un cadavre, ils craignaient en le
touchant de contracter une souillure rituelle, qui les rendrait impropre
au culte, d’où ils se sont écartés.
A la fin de notre article,
nous posons tout de même cette question : Jésus a-t-il jugé le prêtre
et le lévite? Si je m’en tiens exclusivement au texte, je réponds que
non. Jésus ne fait que rapporter des faits. Cependant, un auteur émet
un certain jugement sur les relations sociales par les personnages qu’il
choisit. Dans cette parabole, qui illustre la notion de prochain, Jésus
a mis en scène en face du blessé un prêtre, un lévite et un Samaritain,
soit des frères ennemis. Les Juifs portaient vraiment un regard hostile
à l’égard des Samaritains. Jésus veut montrer qu'il peut arriver qu'un
"juste" ne puisse « sentir » celui qu'il considère comme pécheur, tandis
qu'un pécheur peut agir autrement. Le "prochain" ne dépend donc pas de
sa proximité religieuse, il est tout être humain.
"Je veux
la miséricorde et non le sacrifice", dit Jésus deux fois dans l’évangile
de Matthieu (Mt 9,13 et 12,7). La parabole nous interroge sur notre compassion
active, mais aussi sur la manière dont les convictions religieuses risquent
de passer pour nous avant l'amour actif et le service de tout prochain.
Henri
Voisin
(1) Fr. Dolto, La foi à l'épreuve de la psychanalyse,
tome 1, coll. Points, texte intégral, éd. du Seuil, Paris 1977,
p.149.
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