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POURQUOI LIRE LA BIBLE ?1.
"
La lecture de l'Évangile ne doit être permise que le moins
possible, surtout en langue moderne et dans les pays soumis à votre
autorité. Le très peu qui est lu généralement
à la messe devrait suffire et il faudrait défendre à
quiconque d'en lire plus. Tant que le peuple se contentera de ce peu,
vos intérêts prospéreront, mais dès l'instant
qu'on voudra en lire plus, vos intérêts commenceront à
en souffrir. (
) En effet, quiconque examine diligemment l'enseignement
de la Bible et le compare à ce qui se passe dans nos églises
trouvera bien vite les contradictions et verra que nos enseignements s'écartent
souvent de celui de la Bible et plus souvent encore s'opposent à
celle-ci. (
) Il est donc nécessaire que la Bible soit enlevée
et dérobée des mains du peuple avez zèle, toutefois
sans provoquer de tumulte. " 2..
Tels sont les conseils que les cardinaux
donnaient en 1550 au pape Jules III, dans un contexte de polémique
anti-protestante. Luther, Calvin et les autres ont fondé la nécessité
d'une réforme de l'Église sur la lecture de la Bible, qui
révélait trop de contradictions entre l'Évangile
et les usages comme avec les doctrines du catholicisme. Les cardinaux
en tirent une leçon : pour sauvegarder l'Église et sa haute
hiérarchie, il faut cesser autant que possible de lire les Écritures.
Leur cynisme n'échappera à personne : il s'agit de sauver
le pouvoir ecclésiastique de la puissance subversive de l'Évangile
! Cependant, pour celle ou celui qui se demande aujourd'hui " pourquoi
lire la Bible ? ", ce texte ne manque pas d'intérêt.
Même si l'on cherche à en empêcher la lecture, il est
un " très peu " qui paraît inévitable ;
surtout, cette lecture a des effets puissants non seulement au niveau
personnel mais aussi sur le plan de la vie en Église.
1.
Depuis toujours, les chrétiens lisent la Bible
À
partir du XVIe siècle jusqu'à une période pas si
lointaine (nos parents et grands-parents l'ont connue ou s'en souvenaient
encore), la lecture de la Bible était - en pratique sinon en droit
- interdite aux catholiques ordinaires. Cependant, même les cardinaux
de l'an 1550 ont dû faire une concession : on n'a jamais cessé
de lire la Bible en ses deux Testaments lors de la liturgie eucharistique.
On n'en lisait que quelques passages, on la lisait en latin (que
presque personne ne comprenait) et on la commentait peu : après
l'Évangile, le prêtre prononçait un sermon sur un
sujet de morale ou de doctrine. Bref, l'usage liturgique était
un organe témoin fossilisé, et la Bible servait surtout
de réservoir d'arguments pour une théologie pensée
en dehors d'elle. Quant au peuple catholique, il n'était guère
nourri par les Écritures, à la différence du peuple
protestant. En ayant perdu l'habitude, il n'en éprouvait même
plus le besoin. C'est peut-être parce que nous sommes encore les
héritiers de cette situation que nous nous posons la question :
" mais pourquoi donc lire la Bible ? "3.
Il faut remonter à l'époque
fondatrice du christianisme. Lorsque les communautés chrétiennes
se réunissaient pour la fraction du pain (nom que
l'on donnait à l'eucharistie), elles faisaient évidemment
mémoire de Jésus, de ses paroles et de ses actes (ce
qui deviendra les évangiles), mais elles prolongeaient aussi
l'usage juif de la synagogue : on lisait les Écritures, c'est-à-dire
la Torah de Moïse, les Prophètes et les autres Écrits.
Il y a bien eu la réaction d'un Marcion (Rome, IIe siècle),
qui voulait supprimer cet usage au nom de la nouveauté chrétienne
et aussi d'un anti-judaïsme militant. Cependant la " Grande
Église " a toujours tenu à honorer l'héritage
des Écritures reçues du judaïsme. Et cela pour des
raisons fondamentales de fidélité aux choix de Jésus
lui-même.
Certains l'ont oublié : Jésus
était juif, et tous ses premiers disciples l'étaient aussi.
Il n'a jamais voulu rompre, ni avec la foi de ses ancêtres, ni avec
la Torah (cf. Mt 5,17-20). Il n'a d'ailleurs jamais
voulu fonder une religion nouvelle, mais nous avons de bonnes raisons
de penser qu'il a tenté de régénérer le judaïsme
par un retour à ses sources fondamentales ; c'est pour cela, par
exemple, qu'il s'est entouré d'un groupe de Douze disciples, qui
représentent les douze tribus d'Israël. Jésus était
lui-même lecteur des Écritures, comme en témoigne
en particulier la scène inaugurale de son ministère à
la synagogue de Nazareth (Lc 4).
Cependant la personnalité de Jésus
posait question, et l'on s'interrogeait sur son mystère. Pour trouver
réponse à l'énigme, avant et après l'événement
pascal, la communauté des disciples n'avait qu'une seule ressource
: interroger les Écritures. On ne peut comprendre Jésus
qu'en lisant la Bible ! Ne serait-il pas le prophète de la fin
des temps annoncé par Moïse ? le nouvel Élie ? le Messie
qu'évoquent tant de textes ? le fils de Dieu dont parle le Ps 2
? Jésus lui-même semble s'être identifié avec
la figure du fils d'humain du livre de Daniel (7,14), aux
prophètes persécutés comme Jérémie,
au personnage mystérieux du Serviteur qui donne sa vie pour les
péchés d'autrui (Is 53). Dans le récit
d'Emmaüs, c'est de cette manière qu'il ouvre les disciples
à la foi pascale :
" commençant par Moïse et par tous les prophètes,
il leur expliqua dans toutes les Écritures ce qui le concernait
" (Lc 24,27).
Tous les discours kérygmatiques des Actes des Apôtres, à
commencer par celui de Pierre au jour de la première Pentecôte
chrétienne (chap. 2), prennent appui sur
le témoignage du Premier Testament. Pour comprendre Jésus
et la profondeur de son mystère, il n'y a qu'un seul chemin possible
: lire les Écritures !
Depuis toujours, la lecture des textes bibliques
tient donc une place importante au cur de toute liturgie chrétienne.
Quand une communauté se rassemble au nom de Jésus-Christ,
elle commence tout naturellement par faire mémoire : elle se souvient
de son Seigneur, elle redit la profondeur de son mystère et elle
l'éclaire en déroulant la longue fresque qui le précède
dans la conscience israélite. Cette mémoire vive fait l'unité
du groupe et donne sens à son action. La liturgie est le lieu natif
de la lecture des Écritures. Celles-ci n'y sont pas reçues
comme des textes informatifs qui conféreraient un savoir, mais
comme un témoignage de foi dans le Dieu de Jésus-Christ,
une parole livrée à une communauté de croyants pour
qu'elle en vive.
Cette liturgie a été peu à
peu corsetée, voire pétrifiée, jusqu'à la
situation évoquée par les cardinaux : une parole réduite
à quelques textes et rendue inoffensive ou insignifiante. La réforme
adoptée dans la foulée du Concile Vatican II a rendu à
la lecture biblique une place meilleure : choix de textes étoffé,
cohérence (relative) des formulaires liturgiques
de chaque dimanche et de l'année entière, homélie
comprise comme reprise actualisée des lectures bibliques qui précèdent
Cette réforme marque un progrès considérable, même
si beaucoup reste à faire.
2. Le récit
qui fait l'identité chrétienne
Le
christianisme n'est pas d'abord un corps de doctrines ou de valeurs morales.
Ce qui fait son identité première, c'est une mémoire
ou, si l'on préfère, un récit. Avoir conscience d'appartenir
à un peuple qui a une histoire. C'est d'ailleurs sur un socle analogue
que se fonde la solidarité familiale, tribale ou nationale : non
seulement l'intérêt commun, les liens du sang ou de la proximité
géographique, mais aussi et surtout la mémoire commune de
ce qui a été vécu ensemble.
"
Souviens-toi ! N'oublie pas ! "
C'est ce que répète le Deutéronome. La Bible est
le livre de la mémoire commune des israélites, puis des
chrétiens. Nous ne pouvons pas raconter l'histoire des grands ancêtres
sans vibrer à leurs aventures, éprouver avec eux la peur,
le désir, la frustration, l'espérance. Le plus important
n'est pas que nous sachions si Adam et Ève, Abraham ou Moïse
ont existé et ce que peut en dire l'historien : cela, c'est un
savoir qui rassure ou inquiète mais qui, par lui-même, n'apprend
pas à vivre. S'il est vrai qu'une enquête historique sérieuse
et honnête est indispensable à la crédibilité
de la parole croyante, l'érudition savante est un leurre. Il est
plus important, de savoir - consciemment ou non, peu importe - nous reconnaître
en Adam, l'" Humain " et Ève, la " Vivante ",
de pouvoir dire comme le font les juifs "Avraham avînou, Abraham,
notre père ". Lorsque nous lisons l'Exode, ce n'est pas pour
être informés de ce qui se passait dans les années
1200 avant notre ère, mais pour y découvrir notre propre
destinée : il nous faut passer de l'esclavage à la liberté,
faire l'apprentissage d'une Loi qui tout à la fois contraint et
fait vivre
Les oracles des prophètes ou la réflexion
des sages ne servent plus à rien si ce n'est pas à nous
qu'ils s'adressent. Quant aux Psaumes, ils ne sont que des mots creux
si nous n'en faisons pas notre propre prière. Le récit fondateur
ne fonctionne que si nous l'écoutons avec foi, c'est-à-dire
avec une confiance fondamentale : voilà une parole - la Parole
par excellence - qui nous concerne et qui fait la vérité
en nous.
Le cur du récit qui fonde le
christianisme, ce sont les quatre évangiles, avec leur convergence
fondamentale et leur diversité. On y ajoutera le livre des Actes
des Apôtres, qui forme une seule uvre avec l'évangile
de Luc et raconte comment l'Esprit qui dynamisait Jésus a dynamisé
de la même manière les premières communautés
de ses disciples. Il est intéressant de noter que les Évangiles
ne se contentent pas de raconter la vie publique du Maître : ils
accordent une grande place au groupe des disciples et à ses relations
avec Jésus, avant et après l'événement pascal.
Que signifie " être disciple " de cet homme-là,
devenu pour nous le Ressuscité ? C'est encore la question que se
pose aujourd'hui toute communauté chrétienne digne de ce
nom, car c'est celle de son identité même. Mc 3,14-15 répond
:
" Il en établit
douze pour être avec lui et pour les envoyer prêcher, avec
pouvoir de chasser les démons ".
Être avec lui : nouer avec le Christ une relation personnelle profonde.
Prêcher et délivrer les gens de leurs démons : faire
ce qu'il faisait, avec la cohérence des paroles et des actes. Voilà
le programme de base du christianisme et de tout chrétien, jusqu'à
la fin des temps. Pour y être fidèles, il est impératif
de lire et de relire sans cesse le récit fondateur, avec cur,
avec foi, avec intelligence et honnêteté. Voilà pourquoi,
en définitive, on ne célèbre jamais l'eucharistie
sans ouvrir le livre des Évangiles. Par-delà les usages
établis depuis des siècles, par-delà les modes et
les habitudes de pensée, par-delà la cristallisation de
l'expérience chrétienne en des formules dogmatiques ou des
règles de droit, il est vital pour les disciples de Jésus-Christ
et leurs communautés de revenir à la source et de rouvrir
sans cesse le Livre.
3. Puissance de la
Parole
Il
s'agit donc de lire et de relire sans cesse. Pas seulement recevoir un
" message " qu'il serait possible de résumer en quelques
formules, mais dérouler et parcourir le chemin du récit,
en se laissant porter par lui, en l'écoutant de toutes nos oreilles.
Pas non plus lire " par procuration ", en confiant ce soin à
des érudits ou à un Magistère qui en ferait le résumé
: le récit est toujours plus riche, plus complexe, plus près
de la vie qu'une théorie, et chacun ne peut lire qu'avec ses propres
yeux, avec ses propres questions, avec sa propre expérience humaine
et spirituelle. La Bible n'est pas le développement d'une idée,
mais expressions multiples de l'expérience vécue, désir
de comprendre, débat et questionnement, contemplation et indignation.
Lire, mais pas dans n'importe quel but, et
donc pas n'importe comment. Il est vital de lire, non pour devenir des
érudits (certains groupes bibliques risquent cette dérive),
mais pour que le texte nous transforme. Les méthodes sont multiples
et la plupart sont légitimes, mais toutes sont relatives à
une même finalité : nous délivrer de nos idées
toutes faites ou de nos conditionnements pour réécouter
avec finesse et intelligence ce que dit le texte. Nous pouvons lire seuls,
mais il est plus riche de lire ensemble, à quelques-uns : l'un
attirera l'attention sur un aspect auquel il est sensible, l'autre soulignera
d'autres éléments, et ainsi chacun apprend à lire
aux autres. A condition, bien sûr, que nul ne s'approprie le monopole
de " la vérité " sur le texte.
Celui
ou celle qui désire s'ouvrir à une spiritualité chrétienne
se doit d'entrer " en travail de lecture " des Écritures.
Aux premiers temps de l'Église et aujourd'hui encore dans certaines
communautés, cette démarche est aussi naturelle que la respiration.
Aujourd'hui, pour la plupart, elle suppose une décision personnelle,
et elle demande temps et patience, car il s'agit d'entrer dans le "
monde de la Bible ", d'en devenir les familiers, de se laisser toucher
par elle. En tout cas, elle n'est jamais terminée : celui qui croit
avoir fait le tour du sujet, avoir tout compris, n'avoir plus rien à
recevoir, celui-là n'a sans doute pas encore compris grand-chose.
Les
cardinaux de l'an 1550 redoutaient la puissance de la Parole et voulaient
s'en préserver. Ils avaient vu comment le retour à la Bible
change la vie non seulement de l'individu, mais aussi celle de toute communauté
chrétienne, comment il conduit à s'interroger sur la manière
de croire et de vivre, sur l'enseignement et les pratiques ecclésiales.
Au-delà des grands Réformateurs du XVIe siècle, ils
auraient pu se souvenir de saint Benoît, qui donnait à la
lectio divina une place essentielle dans la vie des communautés
monastiques, ou encore de saint François d'Assise, qui a voulu
accorder totalement sa vie à l'Évangile.
Beaucoup
plus près de nous, il est certain que le renouveau de l'Église
ouvert - encore trop timidement - par le Concile Vatican II n'aurait jamais
eu lieu sans le mouvement de redécouverte de la Bible qui s'est
peu à peu répandu à partir du début du XXe
siècle. Ecclesia semper reformanda, " l'Église doit
toujours être réformée ", dit un vieil adage.
Mais aucune réforme saine et durable ne sera possible si elle n'est
pas, d'une manière ou d'une autre, retour courageux aux sources
fondatrices dont la Bible est l'expression.
4. Le plaisir de
lire
Tout ce qui précède
souligne pourquoi lire la Bible est important pour les chrétiens
et leurs communautés. Il faut aussitôt ajouter que le Livre
n'est pas leur propriété. D'autres aussi en sont les lecteurs
attentifs. Le cinéma, le roman, la musique et la peinture s'en
inspirent de mille manières. C'est un fait : des personnes de plus
en plus nombreuses s'intéressent à la Bible en dehors de
tout projet judéo-chrétien. Elles en éprouvent l'épaisseur
d'expérience humaine et elle ont du plaisir à la lecture
4.. Et c'est très bien ainsi. Pour lire la Bible, faut-il se justifier,
faire état d'une nécessité ? Peut-être que
la seule raison décisive, que l'on soit chrétien ou non,
est celle-ci : il faut aimer la lire ! Pas pour l'utiliser à ceci
ou cela, pas parce que c'est un devoir, pas en lui demandant des comptes,
mais simplement en ayant le désir de l'écouter, de la laisser
nous interroger et peut-être nous mettre en crise. Les mystiques
en témoignent : ils ne demandent rien à la Bible, mais ils
se laissent altérer par elle, ils ont soif de recevoir cette Parole.
Et la Parole, effectivement, opère en eux son travail. Aimer, désirer
: voilà ce qui ne se commande guère. Aimer gratuitement,
désirer s'ouvrir à l'autre : ce mouvement n'est-il pas inscrit
au cur même de l'expérience d'Alliance dont la Bible
témoigne ?
Jacques
Vermeylen
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1 Merci à Bernard Van Meenen et Claude Lichtert,
qui ont relu une version provisoire de ce texte : leurs remarques et suggestions
m'ont permis de l'améliorer d'une manière significative.
2 Ce texte, cité d'après S. GRAWEZ et Th. TILQUIN (L'Appel
293, janvier 2007, p. 6), provient de la Bibliothèque Nationale
de Paris. Il est répertorié sous le n° 1089, vol. 2,
pp. 641-650 (Fonds latin, n° 12558, année 1550).
3. Je m'en tiens ici à une problématique d'Europe occidentale.
La question se pose d'une manière différente en Afrique
noire, par exemple.
4. Cet intérêt se trouve à la base de La Bible. Nouvelle
traduction, éd. Bayard, Paris, et Médiaspaul, Montréal,
2001.
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