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Pourquoi lire la Bible ?

Nous nous demandons : pouruqoi lire la Bible
Quelle est l'importance de la Bible pour la vie, pour la foi,
pour la culture, pour la maturation de notre foi ?

1. Depuis toujours les Chrétiens lisent la Bible
2. Le récit qui fait l'originalité chrétienne

3. Puissance de la Parole
4. Le plaisir de lire

POURQUOI LIRE LA BIBLE ?1.

             " La lecture de l'Évangile ne doit être permise que le moins possible, surtout en langue moderne et dans les pays soumis à votre autorité. Le très peu qui est lu généralement à la messe devrait suffire et il faudrait défendre à quiconque d'en lire plus. Tant que le peuple se contentera de ce peu, vos intérêts prospéreront, mais dès l'instant qu'on voudra en lire plus, vos intérêts commenceront à en souffrir. (…) En effet, quiconque examine diligemment l'enseignement de la Bible et le compare à ce qui se passe dans nos églises trouvera bien vite les contradictions et verra que nos enseignements s'écartent souvent de celui de la Bible et plus souvent encore s'opposent à celle-ci. (…) Il est donc nécessaire que la Bible soit enlevée et dérobée des mains du peuple avez zèle, toutefois sans provoquer de tumulte. " 2..
            
Tels sont les conseils que les cardinaux donnaient en 1550 au pape Jules III, dans un contexte de polémique anti-protestante. Luther, Calvin et les autres ont fondé la nécessité d'une réforme de l'Église sur la lecture de la Bible, qui révélait trop de contradictions entre l'Évangile et les usages comme avec les doctrines du catholicisme. Les cardinaux en tirent une leçon : pour sauvegarder l'Église et sa haute hiérarchie, il faut cesser autant que possible de lire les Écritures. Leur cynisme n'échappera à personne : il s'agit de sauver le pouvoir ecclésiastique de la puissance subversive de l'Évangile ! Cependant, pour celle ou celui qui se demande aujourd'hui " pourquoi lire la Bible ? ", ce texte ne manque pas d'intérêt. Même si l'on cherche à en empêcher la lecture, il est un " très peu " qui paraît inévitable ; surtout, cette lecture a des effets puissants non seulement au niveau personnel mais aussi sur le plan de la vie en Église.

1. Depuis toujours, les chrétiens lisent la Bible
             À partir du XVIe siècle jusqu'à une période pas si lointaine (nos parents et grands-parents l'ont connue ou s'en souvenaient encore), la lecture de la Bible était - en pratique sinon en droit - interdite aux catholiques ordinaires. Cependant, même les cardinaux de l'an 1550 ont dû faire une concession : on n'a jamais cessé de lire la Bible en ses deux Testaments lors de la liturgie eucharistique. On n'en lisait que quelques passages, on la lisait en latin (que presque personne ne comprenait) et on la commentait peu : après l'Évangile, le prêtre prononçait un sermon sur un sujet de morale ou de doctrine. Bref, l'usage liturgique était un organe témoin fossilisé, et la Bible servait surtout de réservoir d'arguments pour une théologie pensée en dehors d'elle. Quant au peuple catholique, il n'était guère nourri par les Écritures, à la différence du peuple protestant. En ayant perdu l'habitude, il n'en éprouvait même plus le besoin. C'est peut-être parce que nous sommes encore les héritiers de cette situation que nous nous posons la question : " mais pourquoi donc lire la Bible ? "3.
            
Il faut remonter à l'époque fondatrice du christianisme. Lorsque les communautés chrétiennes se réunissaient pour la fraction du pain (nom que l'on donnait à l'eucharistie), elles faisaient évidemment mémoire de Jésus, de ses paroles et de ses actes (ce qui deviendra les évangiles), mais elles prolongeaient aussi l'usage juif de la synagogue : on lisait les Écritures, c'est-à-dire la Torah de Moïse, les Prophètes et les autres Écrits. Il y a bien eu la réaction d'un Marcion (Rome, IIe siècle), qui voulait supprimer cet usage au nom de la nouveauté chrétienne et aussi d'un anti-judaïsme militant. Cependant la " Grande Église " a toujours tenu à honorer l'héritage des Écritures reçues du judaïsme. Et cela pour des raisons fondamentales de fidélité aux choix de Jésus lui-même.
            
Certains l'ont oublié : Jésus était juif, et tous ses premiers disciples l'étaient aussi. Il n'a jamais voulu rompre, ni avec la foi de ses ancêtres, ni avec la Torah (cf. Mt 5,17-20). Il n'a d'ailleurs jamais voulu fonder une religion nouvelle, mais nous avons de bonnes raisons de penser qu'il a tenté de régénérer le judaïsme par un retour à ses sources fondamentales ; c'est pour cela, par exemple, qu'il s'est entouré d'un groupe de Douze disciples, qui représentent les douze tribus d'Israël. Jésus était lui-même lecteur des Écritures, comme en témoigne en particulier la scène inaugurale de son ministère à la synagogue de Nazareth (Lc 4).
            
Cependant la personnalité de Jésus posait question, et l'on s'interrogeait sur son mystère. Pour trouver réponse à l'énigme, avant et après l'événement pascal, la communauté des disciples n'avait qu'une seule ressource : interroger les Écritures. On ne peut comprendre Jésus qu'en lisant la Bible ! Ne serait-il pas le prophète de la fin des temps annoncé par Moïse ? le nouvel Élie ? le Messie qu'évoquent tant de textes ? le fils de Dieu dont parle le Ps 2 ? Jésus lui-même semble s'être identifié avec la figure du fils d'humain du livre de Daniel (7,14), aux prophètes persécutés comme Jérémie, au personnage mystérieux du Serviteur qui donne sa vie pour les péchés d'autrui (Is 53). Dans le récit d'Emmaüs, c'est de cette manière qu'il ouvre les disciples à la foi pascale :
" commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur expliqua dans toutes les Écritures ce qui le concernait " (Lc 24,27).

Tous les discours kérygmatiques des Actes des Apôtres, à commencer par celui de Pierre au jour de la première Pentecôte chrétienne (chap. 2), prennent appui sur le témoignage du Premier Testament. Pour comprendre Jésus et la profondeur de son mystère, il n'y a qu'un seul chemin possible : lire les Écritures !
            
Depuis toujours, la lecture des textes bibliques tient donc une place importante au cœur de toute liturgie chrétienne. Quand une communauté se rassemble au nom de Jésus-Christ, elle commence tout naturellement par faire mémoire : elle se souvient de son Seigneur, elle redit la profondeur de son mystère et elle l'éclaire en déroulant la longue fresque qui le précède dans la conscience israélite. Cette mémoire vive fait l'unité du groupe et donne sens à son action. La liturgie est le lieu natif de la lecture des Écritures. Celles-ci n'y sont pas reçues comme des textes informatifs qui conféreraient un savoir, mais comme un témoignage de foi dans le Dieu de Jésus-Christ, une parole livrée à une communauté de croyants pour qu'elle en vive.
            
Cette liturgie a été peu à peu corsetée, voire pétrifiée, jusqu'à la situation évoquée par les cardinaux : une parole réduite à quelques textes et rendue inoffensive ou insignifiante. La réforme adoptée dans la foulée du Concile Vatican II a rendu à la lecture biblique une place meilleure : choix de textes étoffé, cohérence (relative) des formulaires liturgiques de chaque dimanche et de l'année entière, homélie comprise comme reprise actualisée des lectures bibliques qui précèdent… Cette réforme marque un progrès considérable, même si beaucoup reste à faire.

2. Le récit qui fait l'identité chrétienne
             Le christianisme n'est pas d'abord un corps de doctrines ou de valeurs morales. Ce qui fait son identité première, c'est une mémoire ou, si l'on préfère, un récit. Avoir conscience d'appartenir à un peuple qui a une histoire. C'est d'ailleurs sur un socle analogue que se fonde la solidarité familiale, tribale ou nationale : non seulement l'intérêt commun, les liens du sang ou de la proximité géographique, mais aussi et surtout la mémoire commune de ce qui a été vécu ensemble.
                        " Souviens-toi ! N'oublie pas ! "
C'est ce que répète le Deutéronome. La Bible est le livre de la mémoire commune des israélites, puis des chrétiens. Nous ne pouvons pas raconter l'histoire des grands ancêtres sans vibrer à leurs aventures, éprouver avec eux la peur, le désir, la frustration, l'espérance. Le plus important n'est pas que nous sachions si Adam et Ève, Abraham ou Moïse ont existé et ce que peut en dire l'historien : cela, c'est un savoir qui rassure ou inquiète mais qui, par lui-même, n'apprend pas à vivre. S'il est vrai qu'une enquête historique sérieuse et honnête est indispensable à la crédibilité de la parole croyante, l'érudition savante est un leurre. Il est plus important, de savoir - consciemment ou non, peu importe - nous reconnaître en Adam, l'" Humain " et Ève, la " Vivante ", de pouvoir dire comme le font les juifs "Avraham avînou, Abraham, notre père ". Lorsque nous lisons l'Exode, ce n'est pas pour être informés de ce qui se passait dans les années 1200 avant notre ère, mais pour y découvrir notre propre destinée : il nous faut passer de l'esclavage à la liberté, faire l'apprentissage d'une Loi qui tout à la fois contraint et fait vivre… Les oracles des prophètes ou la réflexion des sages ne servent plus à rien si ce n'est pas à nous qu'ils s'adressent. Quant aux Psaumes, ils ne sont que des mots creux si nous n'en faisons pas notre propre prière. Le récit fondateur ne fonctionne que si nous l'écoutons avec foi, c'est-à-dire avec une confiance fondamentale : voilà une parole - la Parole par excellence - qui nous concerne et qui fait la vérité en nous.
            
Le cœur du récit qui fonde le christianisme, ce sont les quatre évangiles, avec leur convergence fondamentale et leur diversité. On y ajoutera le livre des Actes des Apôtres, qui forme une seule œuvre avec l'évangile de Luc et raconte comment l'Esprit qui dynamisait Jésus a dynamisé de la même manière les premières communautés de ses disciples. Il est intéressant de noter que les Évangiles ne se contentent pas de raconter la vie publique du Maître : ils accordent une grande place au groupe des disciples et à ses relations avec Jésus, avant et après l'événement pascal. Que signifie " être disciple " de cet homme-là, devenu pour nous le Ressuscité ? C'est encore la question que se pose aujourd'hui toute communauté chrétienne digne de ce nom, car c'est celle de son identité même. Mc 3,14-15 répond :
       " Il en établit douze pour être avec lui et pour les envoyer prêcher, avec pouvoir de chasser les démons ".
Être avec lui : nouer avec le Christ une relation personnelle profonde. Prêcher et délivrer les gens de leurs démons : faire ce qu'il faisait, avec la cohérence des paroles et des actes. Voilà le programme de base du christianisme et de tout chrétien, jusqu'à la fin des temps. Pour y être fidèles, il est impératif de lire et de relire sans cesse le récit fondateur, avec cœur, avec foi, avec intelligence et honnêteté. Voilà pourquoi, en définitive, on ne célèbre jamais l'eucharistie sans ouvrir le livre des Évangiles. Par-delà les usages établis depuis des siècles, par-delà les modes et les habitudes de pensée, par-delà la cristallisation de l'expérience chrétienne en des formules dogmatiques ou des règles de droit, il est vital pour les disciples de Jésus-Christ et leurs communautés de revenir à la source et de rouvrir sans cesse le Livre.

3. Puissance de la Parole
     
       Il s'agit donc de lire et de relire sans cesse. Pas seulement recevoir un " message " qu'il serait possible de résumer en quelques formules, mais dérouler et parcourir le chemin du récit, en se laissant porter par lui, en l'écoutant de toutes nos oreilles. Pas non plus lire " par procuration ", en confiant ce soin à des érudits ou à un Magistère qui en ferait le résumé : le récit est toujours plus riche, plus complexe, plus près de la vie qu'une théorie, et chacun ne peut lire qu'avec ses propres yeux, avec ses propres questions, avec sa propre expérience humaine et spirituelle. La Bible n'est pas le développement d'une idée, mais expressions multiples de l'expérience vécue, désir de comprendre, débat et questionnement, contemplation et indignation.
             
Lire, mais pas dans n'importe quel but, et donc pas n'importe comment. Il est vital de lire, non pour devenir des érudits (certains groupes bibliques risquent cette dérive), mais pour que le texte nous transforme. Les méthodes sont multiples et la plupart sont légitimes, mais toutes sont relatives à une même finalité : nous délivrer de nos idées toutes faites ou de nos conditionnements pour réécouter avec finesse et intelligence ce que dit le texte. Nous pouvons lire seuls, mais il est plus riche de lire ensemble, à quelques-uns : l'un attirera l'attention sur un aspect auquel il est sensible, l'autre soulignera d'autres éléments, et ainsi chacun apprend à lire aux autres. A condition, bien sûr, que nul ne s'approprie le monopole de " la vérité " sur le texte.
     
         Celui ou celle qui désire s'ouvrir à une spiritualité chrétienne se doit d'entrer " en travail de lecture " des Écritures. Aux premiers temps de l'Église et aujourd'hui encore dans certaines communautés, cette démarche est aussi naturelle que la respiration. Aujourd'hui, pour la plupart, elle suppose une décision personnelle, et elle demande temps et patience, car il s'agit d'entrer dans le " monde de la Bible ", d'en devenir les familiers, de se laisser toucher par elle. En tout cas, elle n'est jamais terminée : celui qui croit avoir fait le tour du sujet, avoir tout compris, n'avoir plus rien à recevoir, celui-là n'a sans doute pas encore compris grand-chose.
              Les cardinaux de l'an 1550 redoutaient la puissance de la Parole et voulaient s'en préserver. Ils avaient vu comment le retour à la Bible change la vie non seulement de l'individu, mais aussi celle de toute communauté chrétienne, comment il conduit à s'interroger sur la manière de croire et de vivre, sur l'enseignement et les pratiques ecclésiales. Au-delà des grands Réformateurs du XVIe siècle, ils auraient pu se souvenir de saint Benoît, qui donnait à la lectio divina une place essentielle dans la vie des communautés monastiques, ou encore de saint François d'Assise, qui a voulu accorder totalement sa vie à l'Évangile.
      
       Beaucoup plus près de nous, il est certain que le renouveau de l'Église ouvert - encore trop timidement - par le Concile Vatican II n'aurait jamais eu lieu sans le mouvement de redécouverte de la Bible qui s'est peu à peu répandu à partir du début du XXe siècle. Ecclesia semper reformanda, " l'Église doit toujours être réformée ", dit un vieil adage. Mais aucune réforme saine et durable ne sera possible si elle n'est pas, d'une manière ou d'une autre, retour courageux aux sources fondatrices dont la Bible est l'expression.

4. Le plaisir de lire
               
Tout ce qui précède souligne pourquoi lire la Bible est important pour les chrétiens et leurs communautés. Il faut aussitôt ajouter que le Livre n'est pas leur propriété. D'autres aussi en sont les lecteurs attentifs. Le cinéma, le roman, la musique et la peinture s'en inspirent de mille manières. C'est un fait : des personnes de plus en plus nombreuses s'intéressent à la Bible en dehors de tout projet judéo-chrétien. Elles en éprouvent l'épaisseur d'expérience humaine et elle ont du plaisir à la lecture 4.. Et c'est très bien ainsi. Pour lire la Bible, faut-il se justifier, faire état d'une nécessité ? Peut-être que la seule raison décisive, que l'on soit chrétien ou non, est celle-ci : il faut aimer la lire ! Pas pour l'utiliser à ceci ou cela, pas parce que c'est un devoir, pas en lui demandant des comptes, mais simplement en ayant le désir de l'écouter, de la laisser nous interroger et peut-être nous mettre en crise. Les mystiques en témoignent : ils ne demandent rien à la Bible, mais ils se laissent altérer par elle, ils ont soif de recevoir cette Parole. Et la Parole, effectivement, opère en eux son travail. Aimer, désirer : voilà ce qui ne se commande guère. Aimer gratuitement, désirer s'ouvrir à l'autre : ce mouvement n'est-il pas inscrit au cœur même de l'expérience d'Alliance dont la Bible témoigne ?
                                                                                                                 Jacques Vermeylen
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1 Merci à Bernard Van Meenen et Claude Lichtert, qui ont relu une version provisoire de ce texte : leurs remarques et suggestions m'ont permis de l'améliorer d'une manière significative.
2 Ce texte, cité d'après S. GRAWEZ et Th. TILQUIN (L'Appel 293, janvier 2007, p. 6), provient de la Bibliothèque Nationale de Paris. Il est répertorié sous le n° 1089, vol. 2, pp. 641-650 (Fonds latin, n° 12558, année 1550).
3. Je m'en tiens ici à une problématique d'Europe occidentale. La question se pose d'une manière différente en Afrique noire, par exemple.
4. Cet intérêt se trouve à la base de La Bible. Nouvelle traduction, éd. Bayard, Paris, et Médiaspaul, Montréal, 2001.