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2. Écriture et Réécritures
Qui a écrit la Bible?

Qui a écrit la Bible ? Pendant de longs siècles, la réponse à cette question paraissait évidente, tant pour les Chrétiens que pour les Juifs: chaque livre biblique est l'œuvre d'un auteur humain inspiré par Dieu. Le Pentateuque (de la Genèse au Deutéronome) était attribué à Moïse, comme les livres d'Isaïe, de Jérémie ou d'Ézéchiel aux prophètes des mêmes noms ou encore les quatre évangiles à Matthieu, Marc, Luc et Jean, etc... Telle était l'opinion traditionnelle, à laquelle bien des croyants restent attachés aujourd'hui et qui a permis une lecture savoureuse et nourrissante du Livre.

    1. Croisssance du texte biblique ?
    2. Explication de cette croissance
   
    3. Fidélité créatrice
    4. L'histoire lieu de la révélation divine

          A partir du XVIIe siècle, cependant, la critique historique et littéraire a montré que la pensée traditionnelle contenait une part de naïveté: on a relevé dans les textes divers anachronismes, puis d'autres indices qui ont obligé à formuler de nouvelles hypothèses. Aujourd'hui, l'immense majorité des "savants" - de toutes les confessions chrétiennes aussi bien que du monde juif - s'accordent au moins sur ceci: la plupart des livres bibliques ne sont pas l'œuvre "personnelle" de personnages connus, mais plutôt le résultat d'un long et obscur travail de réflexion et d'écriture effectué en bonne partie par des communautés et des écrivains "anonymes". Dans plus d'un cas, ce travail de maturation, d'écriture et de réécriture a pu prendre des siècles. Le livre d'Isaïe, par exemple, rapporte évidemment la prédication du prophète du VIIIe siècle, mais il comprend aussi des matériaux beaucoup plus récents, dont les plus jeunes ne remontent sans doute pas au-delà du IIIe siècle.
    Cette manière d'aborder l'Écriture n'est pas familière à tous les chrétiens. C'est pourquoi je voudrais tenter de répondre brièvement à quelques questions qu'elle pose: faut-il parler ici de simples hypothèses de travail, ou cette théorie peut-elle être considérée comme solide? L'évolution des textes ne serait-elle pas l'indice d'un manque de respect ou de fidélité des scribes? Enfin, tout ceci a-t-il un intérêt et est-il conciliable avec la foi en l'inspiration divine de la Bible?

Aujourd'hui, l'immense majorité des "savants" de toutes confessions, - aussi bien que dans le monde juif - s'accordent sur ceci : la plupart des livres bibliques ne sont pas l'oeuvre "personnelle" de personnages connus, mais plutôt le résultat final d'un long et obscur travail de réflexion et de réécriture... comme la lente germination d'une plante...
                 Jacques Vermeylen

1.Pourquoi parler d'une "croissance" des livres bibliques?
     Si les exégètes en sont peu à peu arrivés à discerner dans les livres bibliques plusieurs niveaux littéraires, c'est tout simplement parce que la lecture attentive des textes a mis en évidence divers phénomènes. Je m'en tiendrai ici à des exemples de l'Ancien Testament, mais on pourrait trouver des choses assez semblables dans le Nouveau.
      * Dès le XIIe siècle, on a remarqué certains anachronismes. Par exemple, le chap. 34 du Deutéronome rapporte la mort de Moïse et déclare ensuite: "Il ne s'est plus levé en Israël de prophète pareil à Moïse" (v. 10). Comment attribuer pareil texte à Moïse lui-même, comme le fait pourtant la tradition? De même, le prophète Isaïe a vécu au VIIIe siècle; à partir du chap. 40 de son livre, cependant, l'horizon historique n'est plus du tout celui du VIIIe siècle, mais bien plutôt celui du VIe ou du Ve siècle, et le nom de Cyrus, qui conquit Babylone en 539, est même cité deux fois (44,28; 45,1).
      * Une deuxième étape a été la découverte de doublets dans le Pentateuque: certains épisodes sont racontés deux ou même trois fois, avec, cependant des divergences plus ou moins importantes. On a remarqué, par exemple, que les récits qui rapportent l’action de « Yahvé » (le Seigneur, dans la Traduction oecuménique de la Bible) ont souvent pour parallèle un autre récit semblable, qui évite cependant le nom "Yahvé" et utilise à la place le mot "Élohim Dieu"; les textes en "Yahvé" et en "Élohim" ont chacun leur propre accentuation théologique. Un exemple classique est celui du double renvoi d'Agar par Abraham et Sara en Gen 16 (récit en "Yahvé") et Gen 21,8-21 (récit en "Élohim").
      * D'autres observations mettent en évidence des ruptures dans la narration. Par exemple, le récit de l'envoi en mission de Moïse est raconté en Ex 3-4 puis à nouveau en Ex 6-7. En 6,12, Moïse demande: "Les Israélites ne m'ont pas écouté. Comment Pharaon m'écouterait-il, moi qui n'ai pas la parole facile?" Or, aux vv. 13-30, on a tout un développement qui ne répond pas à cette question, et la réponse ne vient qu'en 7,1-2: "Le Seigneur dit à Moïse: 'Vois, j'ai fait de toi un dieu pour Pharaon, et Aaron ton frère sera ton prophète. Toi, tu lui diras tout ce que je t'ordonnerai, et Aaron ton frère le répétera à Pharaon'". L'étroit parallèle avec Ex 4,10-16 le confirme sans ambiguïté: dans un état antérieur du texte, 7,1-2 suivait 6,12, et la matière intermédiaire a été introduite ensuite par un rédacteur ultérieur ou le tout est écrit par un écrivain postérieur qui avait son idée à lui.
      * Des phénomènes analogues de rupture peuvent encore être relevés en grand nombre tant sur le plan du style et du rythme poétique. Par exemple, les grands prophètes de l'époque royale (Amos, Osée, Isaïe, Jérémie, etc.) s'expriment généralement par des oracles au rythme bien frappé; pourtant certains passages de leurs livres, comme Am 9,7-10, n'ont pas de rythme décelable.
      * Les manques de cohérence ou d'homogénéité relevés ci-dessus vont le plus souvent de pair avec des différences sur le plan des orientations théologiques ou politiques, ou tout simplement sur celui des centres d'intérêt. Tout ceci n'est pas douteux: ce sont des faits littéraires indiscutables. Le problème est de leur donner une interprétation correcte, et c'est ici qu'on entre dans le domaine des hypothèses. Celles-ci sont, pour l'essentiel au moins, de quatre types:
          - Réduisant la portée des faits littéraires rapportés ci-dessus, quelques-uns estiment qu'ils ne sont pas l'indice d'une pluralité d'auteurs, mais résultent de procédés rédactionnels conscients. Ils s'en tiennent donc à l'attribution traditionnelle des livres bibliques. Même s'il est vrai que certaines tensions du texte actuel peuvent avoir été voulues, cette position ne semble pas tenable globalement; elle repose plus sur un a priori dogmatique que sur l'examen du dossier littéraire.
          - D'autres reconnaissent que le texte peut avoir connu toute une histoire littéraire, mais estiment ne pas devoir s'y arrêter: seul compte à leurs yeux le texte biblique définitif, avec sa structure et ses modes d'expression. C'est ce texte-là, et lui seul, qui nous est directement accessible, et c'est lui que nous lisons aujourd'hui, indépendamment des circonstances historiques qui l'ont vu naître. Derrière cette position, il y a, me semble-t-il, un jugement négatif porté sur l'histoire: tout retour sur le passé relèverait de l'archéologie et empêcherait de lire le texte biblique "aujourd'hui". Il reste vrai, cependant, que l'étude de la formation du texte ne dispense pas de lire et de chercher à comprendre celui-ci dans son état final( car l'auteur du texte actuel n'est pas un naïf, il a un art souvent très fin et un but qu'il s'agit de décoder).
          - Prenant au sérieux les observations littéraires énumérées plus haut, l'exégèse "classique" s'est efforcé d'en rendre compte aussi honnêtement que possible. Après une première période de tâtonnements, un modèle s'est imposé, à partir de la fin du XIXe siècle: aussi bien le Pentateuque que les livres historiques et prophétiques seraient une compilation de plusieurs sources écrites, réunies ensuite par des rédacteurs. A la base du livre de Jérémie, par exemple, se trouveraient quatre documents: la "source A" rassemblant les oracles poétiques du prophète, la "source B" rapportant les récits en prose sur les souffrances du prophète, la  "source ", comprenant les oracles en prose, et la "source D" correspondent aux promesses des chap. 30-31. Ces différents documents auraient été enfin assemblés pour former le livre de Jérémie actuel. Cette théorie "des documents" empruntait ses images à la mécanique. Bientôt, cependant, ce modèle est apparu comme insuffisant, car il était trop rigide et laissait bon nombre d'observations littéraires sans explication satisfaisante.
           - Aujourd'hui, on s'oriente de plus en plus nettement vers un nouveau modèle, qui emprunte plutôt ses images à la botanique. Le texte biblique est comparable à une plante, qui ne sort de terre qu'après un long travail de germination souterraine, puis connaît ensuite un développement progressif. Au point de départ ne se trouve pas l'écrit, mais une tradition orale parfois séculaire: ainsi, les prophètes furent avant tout des orateurs et ce n'est qu'exceptionnellement qu'ils ont fixé par écrit leur parole; de même, les récits du Pentateuque ou les commandements du Décalogue ont d'abord circulé pendant des générations à l'état oral avant d'être rassemblés dans un document. Une fois commencé, ce travail d'écriture s'étend à son tour sur plusieurs siècles. En effet, le texte "de base" reçu des générations précédentes est complété, puis complété encore plusieurs fois à la lumière des événements nouveaux et des questions qu'ils posent à la foi d'Israël. Ce mouvement de "boule de neige" ne s'arrête qu'au moment où le livre est considéré comme "livre saint" et rangé ainsi dans le "Canon des Écritures"; ce phénomène a lieu au temps d'Esdras (vers l'an 400) pour le Pentateuque, vers l'an 200 pour les premiers recueils historiques (de Josué aux livres des Rois) et les grands prophètes, et enfin au Ier siècle de notre ère pour les livres poétiques et les autres écrits. Désormais, les compléments et commentaires se feront en dehors des livres saints eux-mêmes, devenus "intouchables". Ce processus d'écriture et de réécriture permet dans presque tous les cas d'expliquer le texte biblique avec ses répétitions, ses contradictions ou ses ruptures apparentes.

2. Cette explication s'impose-t-elle?

     Le processus de formation du texte biblique par réécritures successives a été reconnu depuis longtemps déjà pour les livres prophétiques, puis la littérature historique. En ce qui concerne le Pentateuque, ce n'est qu'à partir de 1975 que l'hypothèse "des documents" a été remise en question; si l'unanimité est loin d'être acquise, on s'orientait généralement vers de nouvelles théories où l'on parle d'une "histoire des rédactions" du texte. Bien sûr, de très nombreux éléments restent discutés: dans quel milieu, dans quel contexte historique telle strate littéraire a-t-elle vu le jour? À quelle rédaction faut-il attribuer tel chapitre, telle phrase? Au-delà de ces discussions de détails, une unanimité se fait peu à peu parmi les exégètes quant au processus fondamental de la production des textes. Mais est-on bien sûr de ne pas se tromper? Les manuscrits bibliques les plus anciens que nous possédons - notamment deux exemplaires du livre d'Isaïe trouvés à Qumrân et remontant sans doute au IIe siècle av. J.-C. - présentent déjà le texte "complet" de nos Bibles modernes. Le procédé de réécriture des textes est pourtant une réalité presque certaine, comme l'attestent à la fois la littérature mésopotamienne et les anciennes traductions grecques de la Bible. L'analyse dite narrative prend fait et cause pour le texte actuel comme le plus apte à nous permettre une recherche nouvelle. Cette nouvelle recherche est extrêmement fructueuse.

     Il n'est pas étonnant que nous n'ayons aucun texte "provisoire" d'un des livres bibliques en voie de formation: les matériaux utilisés (papyrus, puis parchemin) étaient très fragiles, et seules les conditions climatiques exceptionnelles de Qumrân ont permis de retrouver les célèbres "manuscrits de la mer Morte". En Mésopotamie, cependant, c’était sur des tablettes d’argile que les textes étaient écrits, et les archéologues en ont retrouvé des bibliothèques entières, avec parfois les mêmes récits à différents stades de leur élaboration. Le meilleur exemple est celui de l'épopée de Gilgamesh, dont on possède plusieurs exemplaires plus ou moins fragmentaires. Du plus ancien (XXIe siècle av. Jésus-Christ) jusqu'aux plus récents (VIIe siècle), on peut observer une croissance régulière de la narration, dans laquelle de nouveaux éléments sont progressivement introduits ( 1).

     Une autre indication, plus directe celle-ci, est donnée par la Septante (LXX), c'est-à-dire l'ancienne version grecque de l'Ancien Testament. Dans plusieurs livres bibliques, en effet, la LXX présente un texte plus court que la Bible hébraïque: un certain nombre de passages, en effet, sont omis. Or, il se fait que ces omissions correspondent souvent à ce que la critique littéraire reconnaît comme éléments "ajoutés" au texte de base: il est tout à fait probable que le traducteur a eu sous les yeux un texte hébreu qui ne comportait pas encore toute la matière du livre actuel(2). A défaut de preuves formelles, qu'il ne faut pas attendre dans ce domaine, nous possédons donc assez d'indices pour affirmer que l'hypothèse d'une croissance organique des livres bibliques par réécritures successives est non seulement vraisemblable, mais très probablement exacte.

3.Une fidélité créatrice

     On pourrait croire que le procédé de la réécriture est le signe d'une infidélité du rédacteur par rapport au texte dont il a hérité: ne veut-il pas l'altérer, en changer la portée? Bien au contraire, nous pouvons y reconnaître la marque d'une fidélité scrupuleuse, mais créatrice.

     La preuve de cette volonté d'être fidèle est inscrite dans le texte: jamais, nous n'avons l'indice d'une censure, mais les auteurs ont toujours travaillé par additions. C'est d'ailleurs pour cette raison que les textes présentent tant d'aspérités: si les auteurs avaient pris la liberté d'effacer les éléments qui les gênaient, s'ils avaient tout réécrit selon leur propre fantaisie, nous n'aurions qu'un texte lisse, homogène, et il serait impossible de reconstituer une histoire de sa rédaction.

     Cette fidélité est créatrice, comme l'est d'ailleurs sans doute toute fidélité authentique. La réécriture des textes procède d'un double mouvement. Le plus souvent, elle a lieu en période de crise grave, au moment où Israël ou la communauté croyante est affronté à des questions vitales: par exemple au lendemain de la prise de Jérusalem et de la ruine du temple par Nabuchodonosor en 587. Le choc des événements secoue la foi d'Israël: comment mettre encore sa confiance dans le Seigneur, alors qu'il a visiblement rejeté son propre peuple? Pour répondre à cette question, Israël va relire les Écritures, et notamment la parole des grands prophètes: n'avaient-ils pas prévenu Israël qu'il devait se convertir, renoncer à ses idoles et à son injustice sociale, s'il voulait échapper au grand châtiment que le Seigneur lui préparait? La lecture des prophètes le montrait: la catastrophe n'est pas imputable à la prétendue injustice de Dieu, mais à l'infidélité chronique d'Israël. La méditation des Écritures éclaire donc l'événement et permet de lui donner un sens, de le vivre dans la foi. En retour, le texte s'éclaire: enfin, on comprend qu'il parlait de l'aujourd'hui, et c'est pourquoi on va l'enrichir de nouveaux éléments. Dans les récits du Pentateuque et des livres historiques, on montrera à toute occasion ce qu'on vient de découvrir: le Seigneur veut le bien de son peuple et récompense tout acte de fidélité; lorsqu'il punit, c'est en toute justice. En somme, le moteur de ce processus, c'est la conviction que le texte biblique n'est pas une chose morte, un vieux grimoire, mais au contraire un livre qui parle sans cesse de l'aujourd'hui, une parole vivante.

4.L'histoire, lieu de la révélation divine

     En définitive, ce qui fait le plus grand obstacle à cette manière d'aborder l'Écriture, c'est la conviction de se trouver en présence d'un phénomène trop peu "surnaturel": la Bible n'est-elle pas réduite à une parole trop "humaine", trop liée à l'histoire? Ce serait oublier que l'histoire est précisément, pour Israël comme pour les chrétiens, le lieu par excellence des merveilles de Dieu : la délivrance de l'esclavage d'Égypte, le don de la Loi au Sinaï, le retour de la captivité babylonienne et l'action de Jésus. Ce souvenir mène à un engagement de vie, à un renouvellement de la fidélité, alors qu'"oublier" équivaut à renier Dieu (voir par exemple Deut 8,2-6; 9,7 - 10,13). L'histoire ainsi envisagée n'est pas archéologie, mais fondement essentiel de la relation présente avec Dieu. C'est à travers les pesanteurs humaines et non en dehors d'elles que, peu à peu, Dieu a révélé son visage d'amour. La Bible ne témoigne pas d'autre chose: la présence et l'action mystérieuse du Tout-Autre dans les événements "terre à terre" de l'histoire humaine.

Jacques Vermeylen

(1). Voir J.H. TIGAY, The Evolution of Pentateuchal Narratives in the Light of the Evolution of Gilgamesh Epic, dans J.H. TIGAY (éd.) Empirical Models for Biblical Critiscism, Philadelphie, 1985, pp 21-52.
(2). Voir par exemple J.LUST, The Story of David and Goliath in Hebraw and Greek, dans Ephemerides Theologicae Lovaniensis (1983); P.M. BOGAERT , De Baruch à Jérémie, les deux rédactions conservées du livre de Jérémie, dans Le livre de Jérémie, Le prophète et son milieu…, Louvain 1981. —