1.
Travail forcé et génocide
L'histoire
d'Israël s'ouvre avec le livre de l'Exode. Une grande famille d'
"hébreux" s'est installée aux confins de l'Égypte
(Ex. 1,1-5). Ce sont les "fils de Jacob"
ou ''fils d'Israël''. Il faut savoir que le mot "hébreu"
ne désigne pas un peuple, mais une classe sociale de marginaux,
des gens qui n'ont pas de terre, qui font la razzia, qui ne sont pas
intégrés à la société. Pour les Égyptiens
riches de leur culture prestigieuse, c'est une troupe d'immigrés
barbares avec lesquels on n'a que des ennuis. Bref, des indésirables.
Des non-citoyens. Des gens incontrôlables, qu'il faut mater.
Le pouvoir égyptien - sans doute
le célèbre pharaon Ramsès II, au XIIIe siècle
avant notre ère - prend des mesures radicales. On réquisitionne
les hommes pour le travail forcé : ils vont devoir construire
des villes nouvelles, à la limite du désert
(Ex 1,11-14), et ce travail sera de plus en plus dur, jusqu'à
devenir un véritable esclavage (5,6-18).
Malgré cette violence, le nombre des Israélites grandit,
et les Égyptiens prennent peur. Comme si cette troupe dépenaillée
les menaçait ! Bientôt, Pharaon ordonne que tous les enfants
mâles soient tués a la naissance (1, 16.22).
Cette fois, 1'objectif est clair : il s'agit d'empêcher les Israélites
de former un peuple. C'est un génocide, même si l'on prend
soin de ne pas se priver d'une main-d'uvre gratuite.
2.
Les hommes se soumettent
Face
à cette situation, comment réagissent les hommes israélites?
Ils courbent l'échine sans rien dire. Que peuvent-ils faire,
face à la puissance égyptienne? Seul, Moïse réagit.
Il tue l'Égyptien qui frappe un de ses frères hébreux
(2,11-12), puis il veut arbitrer une bagarre (v.
13). Il faut s'unir face à l'oppresseur ! Mais les Israélites
rejettent celui qui veut les libérer: "Qui t'a constitué
notre chef?" (v. 14). Et Moïse doit
fuir. Plus tard, lorsqu'il va trouver Pharaon pour lui demander "laisse
partir mon peuple" et que celui-ci alourdit le travail des Israélites,
ceux-ci s'en prennent, encore une fois, à Moïse (5,21).
Ils préfèrent subir leur sort, plutôt que de prendre
le risque de l'insurrection. En vérité, ils croient la
libération impossible.
3.
Des femmes refusent l'intolérable
Aux
chapitres 1 et 2 du livre de l'Exode, il y a douze femmes : les accoucheuses
Shiphra et Pua (1,15), la fille de Lévi
(2,1), la sur de Moïse (2,4),
la fille de Pharaon (2,5) et les sept filles du
prêtre de Madian (2,16). Seules, les femmes
font acte de résistance. Les femmes tiennent souvent, dans le
récit biblique, un rôle mineur. Or, le narrateur insiste:
sans l'intervention courageuse de ces femmes, chacune à sa manière,
le peuple d'Israël aurait été anéanti, et
l'Exode n'aurait jamais eu lieu ! Même si la figure masculine
de Moïse domine le livre de l'Exode, la libération est l'uvre
commune des hommes et des femmes. Dont la propre fille de Pharaon et
sept Madianites ! La première intervention des femmes est celle
des accoucheuses (1,15-20). Pour sauver les enfants
nouveaux-nés, elles mentent effrontément à Pharaon.
Quelle est leur motivation? Le verset 17 parle de leur "crainte
de Dieu ", c'est-à-dire leur fidélité à
ce Dieu qui veut faire vivre son peuple. Il est permis de parler ici
d'un acte de citoyenneté responsable: quand la loi est au service
de la mort ou de l'asservissement, celui (ou celle) qui transgresse
se met du côté d'une loi plus fondamentale, celle qui appelle
à vivre.
Comment ne pas comprendre la mère et la sur qui
veulent soustraire le petit Moïse à la mort qui l'attend
(2,1-4) ? Plus étonnante est la conduite
de la propre fille de Pharaon, qui désobéit à
l'ordre de son père et prend ainsi un risque personnel majeur.
Elle agit par compassion humaine (2,6). Cette
fois, ce n'est plus la solidarité familiale ou clanique qui joue,
mais une solidarité qui franchit les frontières. Déjà,
elle anticipe la conduite de Jésus, qui transgressera plus d'une
fois la loi, par compassion pour ceux qu'il rencontre et par souci de
libération.
4.
Les libératrices de la Bible
Les
femmes de la Bible ne sont pas toutes de paisibles ménagères.
Outre celles qui viennent d'être évoquées, on pourrait
citer de nombreuses figures à la forte stature. En particulier:
* Tamar, qui se fait passer pour une prostituée pour obtenir
justice (Gn 38);
* Rahab, la prostituée de Jéricho, qui cache les
espions israélites et permet ainsi l'entrée du peuple
en terre promise (Jos 2);
* Ruth l'étrangère, qui épousera Booz, ancêtre
du roi David (livre de Ruth);
* Suzanne, qui confond ses agresseurs et leur perversité
(Dn 13) ;
* Esther, (femme du roi Assuérus, nièce
de Mardochée), qui sauve les Israélites alors que
le ministre Aman a décidé d'exterminer tout le peuple
(livre d'Esther);
* Judith, qui assassine Holopherne et délivre ainsi Jérusalem
d'une menace mortelle (livre de Judith);
* La Shulamite, qui chante son amour dans le Cantique des Cantiques.
Dans la Bible, les femmes sont souvent
plus subversives que les hommes, et c'est également vrai pour
le Nouveau Testament. La construction de la cité ne se fera pas
sans elles!
JacquesVermeylen