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Jésus rencontre la Samaritaine (Jean 4)

Le quatrième évangile présente une succession de rencontres de Jésus tout à fait remarquables et de récits symboliques du monde sacramentel. Impossible, en quelques pages, de découvrir toute la richesse du récit de la rencontre entre Jésus et la femme de Samarie. Ces quelques pages n'ont d'autre but que de donner envie de relire le texte et de permettre d'y entrer plus avant.

1. Le contexte de la rencontre
2. Le mystère de l'eau
3. Les étonnements


4. Les niveaux de signification
5. D'autres parallèles
6. La manière typique de Jean dans ses récits

1. Le contexte de la rencontre
        Quelques indices étonnants nous sont donnés par le contexte du récit. Il est bon de s'en souvenir en le lisant. Relevons les indices qui peuvent nous éclairer.
- Le chapitre 2 de l'évangile de Jean raconte la rencontre de la mère de Jésus et de son fils lors des noces de Cana. Jésus y appelle sa mère "Femme". La femme dans la Bible est aussi "fille de Sion", ville de Dieu et peuple aimé par Dieu; Marie est ici plus qu'elle-même, elle est la "fille de Sion", le peuple dans la Première Alliance qui espère qu'enfin la Vigne de Dieu donnera le vrai vin attendu par Dieu. Jusqu’à maintenant en effet, comme le dit Isaïe, les hommes n'ont pas donné le vin que le Maître de la vigne attendait.
"Mon Ami avait une vigne sur un coteau fertile, il l'entoura de soins… il en espérait du vin, elle lui donna du verjus… La vigne du Seigneur Sabaoth, c'est la maison d'Israël…Il en attendait la justice et c'est le cri d'effroi" (Isaïe 5,1-7).
        Marie peut bien dire "Ils n'ont pas de vin". Jésus répond : "Mon heure n'est pas encore venue…".Si Marie demande aux serviteurs :"Faites tout ce qu'il vous dira" (Jean 2,5), c'est comme une avance sur le moment de l'"Heure" de Jésus au moment de sa passion. Jésus dira à la Dernière Cène : "Je suis la vigne et vous êtes les sarments, celui qui demeure en moi porte beaucoup de fruit". Tout l'évangile de Jean nous prépare à cette "heure" de Jésus à la croix. Marie y sera encore la "femme". Jésus lui dit : "Femme, voilà ton fils", elle devient mère de tous les disciples de Jésus, de tout le nouveau peuple de Dieu (Jn 19,26). Les femmes dans Jean , comme en maints endroits de la Bible, représentent plus qu'elles-mêmes. Les récits de Jean sont donc profondément symboliques.
        - Au chapitre 3, Nicodème, le pharisien juif, est venu "de nuit". Il représente les savants des "Écritures", l'élite d'Israël qui espérait "Celui qui doit venir". Jésus lui parle d'une "nouvelle naissance" "naître d'eau et d'Esprit", ce qui nous oriente vers le baptême. Ce même chapitre 3 se termine avec les affirmations que Jésus "est venu pour sauver, non pour condamner" (Jn 3,17), et que "les hommes qui font la vérité viennent à la lumière" (Jn 3,21). Ces détails ne sont pas sans lien avec le chapitre suivant.
        - En effet, au chapitre 4, c'est la lumière, midi, le plein jour. Arrive une Samaritaine qui "fera la vérité". Une femme. Si le chapitre 2 nous parlait des noces, le chapitre 4, en nous racontant une rencontre avec une femme près d'un puits, fait allusion aux grands moments préparatoires des noces de la Première Alliance : le puits où le serviteur d'Abraham rencontre la future femme d'Isaac (Gn 24), le puits de Jacob et sa rencontre avec Rachel sa future épouse (Gn 29), la rencontre de Moïse avec la fille de Jéthro, au puits de Madian, nouveau récit de puits, annonce des noces (Ex 1,15 ss)… Qui donc, dans le récit du chapitre 4, va épouser cette Samaritaine, ce peuple des Samaritains qu'elle représente en tant que "femme" ? Ce peuple "qui n'a pas de mari" (Jn 4,17), qui va "naître" un jour de la foi et du baptême (Jn 4,17-18; Ac 8) ? Un tout petit trait du chapitre 4 nous oriente encore vers ces rencontres annonciatrices de noces. La femme raconte aux Samaritains ce que Jésus lui a dit : "Venez voir un homme qui m'a dit…", rappel discret de la parole de Rébecca : "C'est ainsi que cet homme m'a parlé…" (Gn 24,30).

2. Le mystère de l'eau
        Comme aux puits cités plus haut, c'est l'homme qui prend l'initiative, Jésus demande à boire à la femme. Mais de l'eau du puits de Jacob, Jésus va passer à l'eau qui donne la vie. Le baptême est sous-jacent à ce récit - il va d'ailleurs servir d'une première clé d'enseignement pour les catéchumènes pendant de longs siècles - . L'eau, signe de la nouvelle naissance, est l'eau de la vie éternelle. Cette promesse de la vie éternelle qu'apporte Jésus est étendue à Samarie et non plus seulement à Israël.
        Le symbolisme de l'eau est très présent et riche dans la Bible. Si l'eau peut être le signe du mal, comme lors du déluge et l'épisode de la Mer Rouge, elle est le plus souvent signe de la vie. Les nomades dans le désert savent que si leur soif n'est pas étanchée, c'est la mort. Ils connaissent le prix de l'eau : l'eau c'est la vie. Il nous est impossible de relever tous les textes. Retenons-en quelques uns plus significatifs sans pouvoir ici les développer. "Donne-nous de l'eau à boire" dit le peuple lors du jour de la tentation à Meriba (Ex 17,2). "Le Seigneur vous donne de l'eau dans la détresse" (Is 30,20). "Venez aux eaux, vous tous qui avez soif…" (Is 55,1). "Vous puiserez de l'eau avec joie aux sources du salut" (Is 12,3).

         L'eau est aussi le signe des temps messianiques, de l'abondance, de la fertilité et de la transformation des déserts en sources jaillissantes (par exemple Is 35) . Il n'est pas étonnant que le femme en arrive à se dire "Le messie doit venir…" (Jn 4,25). Il y a vraiment plus en ce chapitre 4 qu'une anecdote ! Tant de passages de la Bible sont présents en cette rencontre.

3. Les étonnements
        Le récit souligne plusieurs étonnements, nés des tabous dépassés par Jésus ou de ses paroles. - Jésus parle à une femme, les disciples s'en étonnent à leur retour au v.27. Mais ils n'osent lui en parler. - Jésus est Juif et il parle à une Samaritaine et celle-ci s'en étonne elle-même au v.9. A chaque étonnement de la femme, Jésus répond en l'invitant à aller plus loin dans sa découverte. "Seigneur, tu n'as pas de seau et le puits est profond! D'où l'as-tu cette eau vive ?... Serais-tu plus grand, toi, que notre père Jacob?"… Ces mentions ne sont pas innocentes. L'Évangile est écrit afin de faire naître chez les lecteurs aussi l'étonnement et la reconnaissance des nouveautés apportées par Jésus.

4. Les niveaux de signification
         Jean aime le jeu des oppositions d'images ou de niveaux de signification. Nous retrouvons ce trait à plusieurs endroits essentiels de son évangile. Ici Jésus demande à boire à la Samaritaine; il demande l'eau du puits de Jacob où vient puiser la femme. Ce puits est appelé 'source' au v.6, c'est donc une eau vive et non dormante. Au v.10, Jésus lui annonce qu'elle-même va demander à boire, "si tu connaissais le don de Dieu et le nom de Celui qui te parle, tu lui aurais demandé et il t’aurait donné de l’eau vive". Au v.15, la Samaritaine, en effet, demande à boire à Jésus; il s'agit de "l'eau vive" du v.10. La première eau désaltère pour un moment, puis renaît la soif; la seconde désaltère de telle sorte que l'on n'a plus jamais soif, au contraire, cette eau jaillit en vie éternelle.
         Ce jeu de signification à deux niveaux se retrouve au chapitre 6, dans le discours sur le pain de vie : la manne ou les pains partagés, le pain vivant descendu du ciel et le pain que Jésus sera lui-même dans l'eucharistie. Au chapitre 9, c'est la guérison de l'aveugle de naissance : il recouvre la vue mais ceux qui ne sont pas aveugles ne voient pas. Au chapitre 11, le thème s'élargit de la vie et la mort physiques à la vie qui ne finit pas pour celui qui croit. Au chapitre 12, Jésus parle du grain qui meurt et donne la vie, de même que celui qui perd sa vie pour Jésus la trouve…

5. D'autres parallèles
         Comme on le voit, les parallèles sont nombreux entre ces récits johanniques. Ce ne sont pas seulement des comparaisons simples, ils nous invitent à découvrir dans toute réalité un en dedans, une signification, qui fait de la réalité une parabole de ce qui est caché et ne trouve que des mots humains pour se dire. Nous sommes donc en droit d'aller au-delà de l'anecdotique pour comprendre le récit de la rencontre au puits de Jacob. Si Marie, comme l'avons vu plus haut, représente le peuple Israël, et la "femme" dont nous ne connaissons pas le nom, le peuple des Samaritains, un autre parallèle est fait par Jésus même entre Jérusalem et le mont Garizim. L'un et l'autre peuples sont appelés à dépasser les lieux pour "adorer Dieu en esprit et en vérité" (Jn 4,24).
Relevons encore, dans la démarche de la Samaritaine vis-à-vis de ses frères de race (Jn 4,28), le parallèle avec la démarche de Marie de Magdala, apôtre de ses frères à la résurrection : "Va dire à mes frères que je monte vers mon Père qui est aussi votre Père" (Jn 20,17).
          L'épisode du retour des disciples qui proposent à Jésus la nourriture achetée à la ville permet un nouveau parallèle entre la nourriture terrestre des disciples et la nourriture de la volonté de Dieu. "Rabbi, mange." – "J'ai à manger une nourriture que vous ne connaissez pas."Sur quoi les disciples se dirent entre eux :"Quelqu'un lui aurait-il donné à manger ?". Jésus leur dit : "Ma nourriture, c'est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé et d'accomplir son œuvre." (Jn 4,31-34). Nous retrouvons ici le jeu des deux niveaux de signification, bien souligné par la question des disciples.

6. La manière typique de Jean dans ses récits
         La plupart des indices que nous avons relevés sont mis en valeur par Jean lui-même, comme dans tout son évangile. Les rencontres sont des dialogues où l'étonnement, l'ironie chercheuse, la non-compréhension, permettent à Jésus d'expliciter son point de vue. Les paroles de ses interlocuteurs reflètent les questions qui se pressent dans l'esprit et le cœur des chrétiens auditeurs ou lecteurs de l'évangile de Jean. Jean est souvent appelé "le théologien". Sa théologie ne se réalise pas à coups de raisonnements et de démonstrations mais par ces récits vivants, ces dialogues, ces notations multiples qui introduisent, si nous le voulons bien, à pénétrer toujours plus loin dans le mystère de Jésus. Ils sont comme les "Venez et vous verrez" de Jésus aux premiers disciples qui le suivaient (Jn 1,37).

Sr Marie-Philippe Schùermans