1.
Le contexte de la rencontre
Quelques indices étonnants
nous sont donnés par le contexte du récit. Il est bon de s'en souvenir en
le lisant. Relevons les indices qui peuvent nous éclairer.
- Le chapitre 2 de l'évangile de Jean raconte la rencontre de la mère de
Jésus et de son fils lors des noces de Cana. Jésus y appelle sa mère "Femme".
La femme dans la Bible est aussi "fille de Sion", ville de Dieu et peuple
aimé par Dieu; Marie est ici plus qu'elle-même, elle est la "fille de Sion",
le peuple dans la Première Alliance qui espère qu'enfin la Vigne de Dieu
donnera le vrai vin attendu par Dieu. Jusqu’à maintenant en effet, comme
le dit Isaïe, les hommes n'ont pas donné le vin que le Maître de la vigne
attendait.
"Mon Ami avait une vigne sur un coteau fertile, il l'entoura de soins…
il en espérait du vin, elle lui donna du verjus… La vigne du Seigneur Sabaoth,
c'est la maison d'Israël…Il en attendait la justice et c'est le cri d'effroi"
(Isaïe 5,1-7).
Marie peut bien dire "Ils
n'ont pas de vin". Jésus répond : "Mon heure n'est pas encore venue…".Si
Marie demande aux serviteurs :"Faites tout ce qu'il vous dira"
(Jean 2,5), c'est comme une avance sur le moment de l'"Heure" de
Jésus au moment de sa passion. Jésus dira à la Dernière Cène : "Je suis
la vigne et vous êtes les sarments, celui qui demeure en moi porte beaucoup
de fruit". Tout l'évangile de Jean nous prépare à cette "heure" de Jésus
à la croix. Marie y sera encore la "femme". Jésus lui dit : "Femme, voilà
ton fils", elle devient mère de tous les disciples de Jésus, de tout
le nouveau peuple de Dieu (Jn 19,26). Les femmes dans
Jean , comme en maints endroits de la Bible, représentent plus qu'elles-mêmes.
Les récits de Jean sont donc profondément symboliques.
- Au chapitre 3, Nicodème,
le pharisien juif, est venu "de nuit". Il représente les savants des "Écritures",
l'élite d'Israël qui espérait "Celui qui doit venir". Jésus lui parle d'une
"nouvelle naissance" "naître d'eau et d'Esprit", ce qui nous oriente
vers le baptême. Ce même chapitre 3 se termine avec les affirmations que
Jésus "est venu pour sauver, non pour condamner" (Jn
3,17), et que "les hommes qui font la vérité viennent à la lumière"
(Jn 3,21). Ces détails ne sont pas sans lien avec
le chapitre suivant.
- En effet, au chapitre
4, c'est la lumière, midi, le plein jour. Arrive une Samaritaine qui "fera
la vérité". Une femme. Si le chapitre 2 nous parlait des noces, le chapitre
4, en nous racontant une rencontre avec une femme près d'un puits, fait
allusion aux grands moments préparatoires des noces de la Première Alliance
: le puits où le serviteur d'Abraham rencontre la future femme d'Isaac (Gn
24), le puits de Jacob et sa rencontre avec Rachel sa future épouse
(Gn 29), la rencontre de Moïse avec la fille de Jéthro,
au puits de Madian, nouveau récit de puits, annonce des noces (Ex
1,15 ss)… Qui donc, dans le récit du chapitre 4, va épouser cette
Samaritaine, ce peuple des Samaritains qu'elle représente en tant que "femme"
? Ce peuple "qui n'a pas de mari" (Jn 4,17),
qui va "naître" un jour de la foi et du baptême (Jn
4,17-18; Ac 8) ? Un tout petit trait du chapitre 4 nous oriente encore
vers ces rencontres annonciatrices de noces. La femme raconte aux Samaritains
ce que Jésus lui a dit : "Venez voir un homme qui m'a dit…", rappel
discret de la parole de Rébecca : "C'est ainsi que cet homme m'a parlé…"
(Gn 24,30).
2.
Le mystère de l'eau
Comme aux puits cités
plus haut, c'est l'homme qui prend l'initiative, Jésus demande à boire
à la femme. Mais de l'eau du puits de Jacob, Jésus va passer à l'eau qui
donne la vie. Le baptême est sous-jacent à ce récit - il va d'ailleurs
servir d'une première clé d'enseignement pour les catéchumènes pendant
de longs siècles - . L'eau, signe de la nouvelle naissance, est l'eau
de la vie éternelle. Cette promesse de la vie éternelle qu'apporte Jésus
est étendue à Samarie et non plus seulement à Israël.
Le symbolisme de l'eau
est très présent et riche dans la Bible. Si l'eau peut être le signe du
mal, comme lors du déluge et l'épisode de la Mer Rouge, elle est le plus
souvent signe de la vie. Les nomades dans le désert savent que si leur
soif n'est pas étanchée, c'est la mort. Ils connaissent le prix de l'eau
: l'eau c'est la vie. Il nous est impossible de relever tous les textes.
Retenons-en quelques uns plus significatifs sans pouvoir ici les développer.
"Donne-nous de l'eau à boire" dit le peuple lors du jour de la
tentation à Meriba (Ex 17,2). "Le Seigneur vous
donne de l'eau dans la détresse" (Is 30,20).
"Venez aux eaux, vous tous qui avez soif…" (Is 55,1).
"Vous puiserez de l'eau avec joie aux sources du salut" (Is
12,3).
L'eau est aussi
le signe des temps messianiques, de l'abondance, de la fertilité et de
la transformation des déserts en sources jaillissantes (par
exemple Is 35) . Il n'est pas étonnant que le femme en arrive à
se dire "Le messie doit venir…" (Jn 4,25).
Il y a vraiment plus en ce chapitre 4 qu'une anecdote ! Tant de passages
de la Bible sont présents en cette rencontre.
3.
Les étonnements
Le récit souligne plusieurs
étonnements, nés des tabous dépassés par Jésus ou de ses paroles. - Jésus
parle à une femme, les disciples s'en étonnent à leur retour au v.27.
Mais ils n'osent lui en parler. - Jésus est Juif et il parle à une Samaritaine
et celle-ci s'en étonne elle-même au v.9. A chaque étonnement de la femme,
Jésus répond en l'invitant à aller plus loin dans sa découverte. "Seigneur,
tu n'as pas de seau et le puits est profond! D'où l'as-tu cette eau vive
?... Serais-tu plus grand, toi, que notre père Jacob?"… Ces mentions
ne sont pas innocentes. L'Évangile est écrit afin de faire naître chez
les lecteurs aussi l'étonnement et la reconnaissance des nouveautés apportées
par Jésus.
4.
Les niveaux de signification
Jean aime le jeu
des oppositions d'images ou de niveaux de signification. Nous retrouvons
ce trait à plusieurs endroits essentiels de son évangile. Ici Jésus demande
à boire à la Samaritaine; il demande l'eau du puits de Jacob où vient
puiser la femme. Ce puits est appelé 'source' au v.6, c'est donc une eau
vive et non dormante. Au v.10, Jésus lui annonce qu'elle-même va demander
à boire, "si tu connaissais le don de Dieu et le nom de Celui qui te
parle, tu lui aurais demandé et il t’aurait donné de l’eau vive".
Au v.15, la Samaritaine, en effet, demande à boire à Jésus; il s'agit
de "l'eau vive" du v.10. La première eau désaltère pour un moment, puis
renaît la soif; la seconde désaltère de telle sorte que l'on n'a plus
jamais soif, au contraire, cette eau jaillit en vie éternelle.
Ce jeu de signification
à deux niveaux se retrouve au chapitre 6, dans le discours sur le pain
de vie : la manne ou les pains partagés, le pain vivant descendu du ciel
et le pain que Jésus sera lui-même dans l'eucharistie. Au chapitre 9,
c'est la guérison de l'aveugle de naissance : il recouvre la vue mais
ceux qui ne sont pas aveugles ne voient pas. Au chapitre 11, le thème
s'élargit de la vie et la mort physiques à la vie qui ne finit pas pour
celui qui croit. Au chapitre 12, Jésus parle du grain qui meurt et donne
la vie, de même que celui qui perd sa vie pour Jésus la trouve…
5.
D'autres parallèles
Comme on le voit,
les parallèles sont nombreux entre ces récits johanniques. Ce ne sont
pas seulement des comparaisons simples, ils nous invitent à découvrir
dans toute réalité un en dedans, une signification, qui fait de la réalité
une parabole de ce qui est caché et ne trouve que des mots humains pour
se dire. Nous sommes donc en droit d'aller au-delà de l'anecdotique pour
comprendre le récit de la rencontre au puits de Jacob. Si Marie, comme
l'avons vu plus haut, représente le peuple Israël, et la "femme" dont
nous ne connaissons pas le nom, le peuple des Samaritains, un autre parallèle
est fait par Jésus même entre Jérusalem et le mont Garizim. L'un et l'autre
peuples sont appelés à dépasser les lieux pour "adorer Dieu en esprit
et en vérité" (Jn 4,24).
Relevons encore, dans la démarche de la Samaritaine vis-à-vis de ses frères
de race (Jn 4,28), le parallèle avec la démarche
de Marie de Magdala, apôtre de ses frères à la résurrection : "Va dire
à mes frères que je monte vers mon Père qui est aussi votre Père"
(Jn 20,17).
L'épisode
du retour des disciples qui proposent à Jésus la nourriture achetée à
la ville permet un nouveau parallèle entre la nourriture terrestre des
disciples et la nourriture de la volonté de Dieu. "Rabbi, mange." –
"J'ai à manger une nourriture que vous ne connaissez pas."Sur quoi les
disciples se dirent entre eux :"Quelqu'un lui aurait-il donné à manger
?". Jésus leur dit : "Ma nourriture, c'est de faire la volonté de celui
qui m'a envoyé et d'accomplir son œuvre." (Jn 4,31-34).
Nous retrouvons ici le jeu des deux niveaux de signification, bien souligné
par la question des disciples.
6.
La manière typique de Jean dans ses récits
La plupart des indices
que nous avons relevés sont mis en valeur par Jean lui-même, comme dans
tout son évangile. Les rencontres sont des dialogues où l'étonnement,
l'ironie chercheuse, la non-compréhension, permettent à Jésus d'expliciter
son point de vue. Les paroles de ses interlocuteurs reflètent les questions
qui se pressent dans l'esprit et le cœur des chrétiens auditeurs ou lecteurs
de l'évangile de Jean. Jean est souvent appelé "le théologien". Sa théologie
ne se réalise pas à coups de raisonnements et de démonstrations mais par
ces récits vivants, ces dialogues, ces notations multiples qui introduisent,
si nous le voulons bien, à pénétrer toujours plus loin dans le mystère
de Jésus. Ils sont comme les "Venez et vous verrez" de Jésus aux
premiers disciples qui le suivaient (Jn 1,37).
Sr
Marie-Philippe Schùermans
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