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Abygayil, ou la voix de la sagesse

Nous connaissons de la Bible seulement quelques récits entendus dans notre enfance. Mais nous ne connaissons pas les femmes de la Bible ni leur rôle. Le récit de Jacques Vermeylen est passionnant. Les femmes ne sont pas si bêtes qu'on veut bien le dire!!! C'est une véritable saga.

1. Roi de pique, roi de coeur
2. La voix de la sagesse
3. Conclusion : la sagesse d'Abigayil change la violence de David
     Le récit du chapitre 25 du premier livre de Samuel se déroule à Maôn, une localité située dans la montagne de Judée, à la limite du désert de Juda. Le roi Saül traque sans répit David, qu’il regarde comme un dangereux concurrent. David a rassemblé une troupe armée de 400 hommes, qui vivent en imposant des taxes aux riches propriétaires de la région. Il fait demander sa part à Nabal, un homme de Caleb, brutal et malfaisant, occupé à la tonte de son troupeau (vv. 2-9) *1. Nabal refuse d’offrir quoi que ce soit (vv. 10-12), et David prend la décision de l’attaquer avec ses hommes (v. 13). C’est alors qu’intervient Abigayil, la jolie femme de Nabal. Elle rassemble de quoi nourrir la troupe de David et s’en va à la rencontre de ce dernier, pour le dissuader de tuer son mari (vv. 14-35). David se laisse fléchir, et c’est Yhwh lui-même qui fait justice : quelques jours plus tard, Nabal meurt (vv. 36-39a) ; quant à David, il épouse Abigayil (vv. 39b-42). La péricope s’achève par une notice sur les autres mariages de David (vv. 43-44).

1. Roi de cœur et roi de pique

        Comme Robert P. Gordon l’a souligné, Nabal (= «Fou») est ici l’alter ego de Saül : il possède 3000 moutons (v. 2) comme Saül commande 3000 hommes (24,3 ; 26,2), il se distingue lui aussi par sa brutalité (v. 3) et son hostilité à David, il organise un « festin de roi » (v. 36) et parle comme un partisan de Saül. David se comporte, lui aussi, comme un roi : il offre au peuple une protection et prélève l’impôt en contrepartie (vv. 5-8) ; Abigayil reconnaît en lui le fondateur d’une dynastie durable (v. 28). C’est dans la perspective de la concurrence entre deux pouvoirs « royaux » qu’il faut lire tout le chapitre. Quant à Abigayil, elle agit à l’insu de son mari (v. 19), exactement comme Jonathan avait pris l’initiative d’attaquer un poste philistin à l’insu de son père (14,1). Ainsi, 1 S 25 peut se comprendre comme une sorte d’allégorie du long récit opposant Saül et David dans son ensemble : Nabal représente le roi Saül, Abigayil figure Jonathan (fils aîné et héritier présomptif de Saül), et David est là avec sa prétention au pouvoir royal.
          La réponse de Nabal exprime son refus non seulement d’aider David, mais aussi de le reconnaître dans sa dignité quasi-royale : « Qui est David, qui est le fils de Jessé ? », (v. 10) ; « Des gens qui viennent on ne sait d’où », (v. 11). Abigayil, au contraire, annonce à David que « Yhwh lui assurera une maison durable » (v. 28) : il s’agit ici de la fondation de la dynastie davidique, dont la stabilité sera promise par le prophète Natan (2 S 7,11b.16a) ; dans la même ligne, elle déclare au v. 30 que Yhwh établira David « chef » sur Israël. La mort de Nabal sanctionne moins son manque de générosité que son refus de voir en David l’élu de Yhwh : c’est le sort qui attend ceux qui lui font opposition (v. 29). En d’autres termes, il faut être « fou » pour s’opposer à David. Par ailleurs, David n’a pas versé le sang de Nabal, comme il en avait d’abord l’intention. Le récit oppose ainsi deux royautés concurrentes : la première, malfaisante, est condamnée par Yhwh ; la seconde, au contraire, est bienfaisante et promise à un long avenir.

2. La voix de la sagesse

         Il serait pourtant trop simple de déclarer que David est non-violent, alors que Nabal, « double » de Saül, ne songe qu’au meurtre (cf. v. 3). Au point de départ, c’est David, et lui seul, qui veut verser le sang ! Sûr de sa supériorité morale (v. 21 ; cf. vv. 7-8) *2, il a l’intention de tuer celui qui s’oppose à lui, avec tous les siens (vv. 13.22 ; cf. v. 34). Lui aussi est habité par un instinct de violence homicide ! En cela, il est bien le fils de Saül (cf. 24,12.17), auquel il ressemble plus qu’il ne le veut le faire paraître.
         Pour que David renonce à la violence, il faudra l’intervention de la femme de Nabal. Abigayil est la parfaite antithèse de son mari : s’il est « fou », comme son nom même le dit, elle est « bonne d’intelligence » (v. 3), s’il est brutal, elle est douce et prêche la douceur. Après avoir entendu ses paroles, David lui dira : « béni soit ton bon sens » (v. 33). Le récit des livres de Samuel mettra encore en scène deux autres femmes « avisées » : la citoyenne anonyme de Teqoa utilisée par Joab pour obtenir de David le retour d’Absalom à Jérusalem (2 S 14,1-24) et celle d’Abel-Beth-Maaka, qui convaincra la population de la ville de se rallier à David et de tuer Shéba, leader d’une rébellion (2 S 20,14-22). Les trois femmes ont en commun leur pragmatisme et leur éloquence : chacune d’entre elles propose un chemin d’apaisement ou de moindre mal, chacune réussit à convaincre son interlocuteur ou son auditoire. Dans le même contexte des récits davidiques, un homme est également qualifié de « avisé, sage » : il s’agit de Yonadab, qui donne à Amnon le conseil de feindre la maladie afin de pouvoir attirer chez lui Tamar, sa demi-sœur dont il est amoureux. Cette fois, le conseil s’avère peu judicieux, car ce stratagème sera le point de départ d’un terrible drame ; il faut pourtant reconnaître que Yonadab a su convaincre Amnon.
         Abigayil, épouse du Fou, incarne donc la sagesse. Le fou avait refusé de ravitailler David et ses hommes (v. 11) ? Elle, au contraire, leur fait parvenir du pain, des moutons, des outres de vin, du grain rôti et des raisins secs (v. 18), et c’est à l’insu de son mari qu’elle agit ainsi (v. 19). Le fou avait traité David d’esclave fugitif (v. 10) ? Elle se jette à ses pieds, se déclarant sa servante (v. 24).
         Ce qu’Abigayil veut obtenir de David, c’est qu’il renonce à son projet homicide ; en tout cas, c’est bien cela que David entend (v. 33). Comment va-t-elle s’y prendre ?
         Remarquons d’abord qu’elle renonce à deux stratégies classiques : elle ne formule aucune demande directe, et elle ne fait à l’homme qui vient de dire sa volonté homicide aucun reproche *3. L’expérience montre que ces manières de faire manquent trop de subtilité et jouent trop avec l’affectif pour être efficaces. En 1 S 19,4-5, Jonathan a demandé à son père Saül de renoncer à vouloir tuer David, en soulignant les mérites de ce dernier et en lui disant qu’il veut tuer sans raison un innocent. Saül a aussitôt réagi positivement, jurant qu’il ne ferait pas mourir son adversaire (v. 6). Un peu plus tard, cependant, Saül refait exactement ce que Jonathan lui avait reproché : il veut clouer David de sa lance (vv. 9-10). L’émotion passée, les propos moralisants de Jonathan n’ont donc servi à rien.
         Abigayil s’en prend donc autrement, avec plus de subtilité. Elle n’hésite guère à flatter son interlocuteur. Son discours, qui entremêle plusieurs fils, s’ouvre par un appel à la bienveillance : que David puisse l’écouter elle, et non la Brute (vv. 24-26). Ce préambule une fois posé, elle développe deux thèmes principaux : son interlocuteur n’a rien à craindre de Nabal (vv. 26-30), mais il pourrait regretter son geste, s’il devenait meurtrier (v. 31). Sur ces thèmes essentiels se greffent d’autres thèmes, qui paraissent secondaires : Yhwh a empêché David de se faire justice lui-même ; Abigayil lui apporte des cadeaux ; elle demande d’être pardonnée et d’être gardée en mémoire.
         Dans la première partie de son discours, Abigayil dit à David que Yhwh fera pour lui « une maison solide » (v. 28), que son âme sera « ensachée dans le sachet des vivants », si des ennemis en veulent à sa vie (v. 29) et que lui-même deviendra « chef » sur Israël (v. 30). La première et la dernière de ces affirmations doivent se comprendre comme la promesse de la royauté et de la fondation d’une dynastie stable ; quant à la seconde, elle pose un préalable : le futur roi sera protégé par Yhwh contre ceux qui l’attaqueront. Les deux éléments reviendront en 2 S 7 : c’est quand David a été débarrassé de tous les ennemis qui l’entouraient (v. 1) que Natan peut lui promettre de la part de Yhwh une maison, un trône ferme à jamais (vv. 11.16). Avant d’annoncer à David sa destinée glorieuse, Abigayil a souhaité que ses ennemis aient le sort de Nabal (v. 26) ; cela suppose qu’il connaîtra un terrible malheur, sans doute une mort brutale. Effectivement, Yhwh le frappera, et il mourra (v. 38) ; à cette nouvelle, David dira : « Yhwh a fait retourner le mal de Nabal sur sa tête » (v. 39). En définitive, l’histoire – que ce soit celle de David ou celle de Nabal – se trouve entre les mains de Yhwh, et David ne doit donc pas tuer son opposant de ses propres mains. Bien plus, Yhwh l’a empêché de commettre cet acte (v. 26). Une telle affirmation est étonnante, car rien dans les faits antérieurs ne la prépare. Elle signifie que David s’opposerait à la volonté divine et prendrait donc un grand risque, s’il mettait sa menace des vv. 21-22 à exécution.
         Au v. 31, Abigayil explique à David que la violence serait pour lui contre-productive : non seulement elle est inutile, mais elle serait pour lui un « ébranlement » et « ce qui fait trébucher ». En d’autres termes, il sera poursuivi par le remords. Décidément, David a intérêt à ne pas verser le sang ! Qui sème le vent, récolte la tempête, dit la sagesse. Si la folie est impulsive, le sage sait qu’il a intérêt à se maîtriser ; il a tout à perdre d’une conduite violente ; tel est d’ailleurs l’enseignement constant des sages, tant en Égypte que dans le livre des Proverbes. Abigayil achève son discours en supposant que tout se déroulera comme elle le souhaite : David aura épargné Nabal et Yhwh l’aura récompensé ; puisse-t-il alors se souvenir d’elle. Cette phrase énigmatique s’éclairera plus loin, (vv. 39b-42).
          David accepte de renoncer à tuer son adversaire (vv. 32-35), non parce qu’il a reçu un message de nature éthique, mais parce qu’il a compris quel était son véritable intérêt personnel.
         Que vient faire dans ce contexte la notice sur les mariages de David, à la fin du chapitre ? Nous avons vu que Nabal est l’alter ego de Saül, qui a donné à David sa fille Mikal (18,20-27). Comme le roi le dit lui-même, Mikal sera un piège pour son mari (v. 21). Dans le contexte, elle est comme un appât destiné à perdre David, car celui-ci devra tuer cent Philistins et ramener leurs prépuces. Au-delà de cette épreuve violente que le héros remporte haut la main, Mikal représente le lien du sang avec Saül, et, à ce titre, elle reste dangereuse pour David tant qu’ils vivent ensemble. Comme le dit le proverbe : « Ne soit pas l’ami d’un homme irascible (littéralement : d’un maître de colère), et avec un homme d’emportement ne va pas, de peur que tu n’apprennes ses chemins et ne trouves un piège pour ta vie » (Pr 22,24-25). En effet, s’il se trouve en situation d’infériorité et endosse donc le rôle de la victime, David reste habité jusqu’au chap. 25 par un désir de violence, qu’il exprime à propos de Nabal. C’est lorsqu’il en est dépouillé par Abigayil que le mariage avec Mikal est annulé (25,44), et son union avec la même Abigayil scelle son option pour la sagesse, c’est-à-dire ici pour la non-violence.

L'auteur de l'article, Jacques Vermeylen raconte ici l'entrée de David dans le camp de Saül pendant la nuit, non pas pour le tuer, comme le voudrait son écuyer et comme celui qui lit le récit croit qu'il va le faire, mais pour lui "dérober" sa lance et sa gourde. Ce sont des symboles de la mort et de la vie. La lance d'ailleurs n'est pas seulement image de la mort mais aussi marque de l'agressivité de Saül vis-à-vis de David.. Les chapitres concernant Saül le montrent souvent la lance à la main, entre autres pour tuer David. David est donc entré dans le camp pour désarmer moralement Saül, c'est-à-dire pour l'entraîner dans une logique non-violente.

3. Conclusion

        Le premier livre de Samuel met en scène deux personnages rivaux, Saül et David. Le premier dispose d’une force armée considérable et pourchasse sans trêve le second. Comment David pourra-t-il conjurer ce danger permanent ? Deux solutions s’offrent à lui : éliminer Saül en profitant d’une circonstance favorable, ou le rendre non-violent. À Engadi, l’occasion de tuer Saül se présente (chap. 24), mais David ne peut la saisir, à cause du tabou lié à l’onction royale ; il dit alors à son rival que sa conduite est injuste, mais ce discours moralisant montre vite les limites de son efficacité. C’est à ce moment qu'a lieu la rencontre avec Nabal – substitut de Saül non protégé par le tabou – et Abigayil va lui révéler un chemin de sagesse.
          Au-delà de la différence entre leurs situations respectives, David est aussi agressif que son rival. Abigayil va le convertir à la non-violence, non en lui faisant des reproches ou en lui rappelant les exigences de l’éthique, mais en lui faisant comprendre que la violence est contre-productive. Elle ne sert à rien, car de toute manière Yhwh protège David et lui destine le pouvoir royal. Bien plus, elle entraînerait le remords du meurtrier, et la violence finit toujours par se retourner contre son auteur. Bref, la justice appartient à Dieu seul, et il serait dangereux de se substituer à lui en se faisant justice soi-même. Telle est la proposition réaliste de la sagesse : elle fait agir l’homme en fonction de son intérêt bien compris, plus efficace que les belles intentions.
          David a écouté la voix de la sagesse. Il a laissé Nabal en vie, mais Yhwh lui-même a frappé celui-ci ; Abigayil a donc dit vrai. Ayant quitté Mikal, qui représente son lien avec l’agressivité de Saül, ayant épousé la sagesse personnifiée par Abigayil, David, lors d'une nouvelle rencontre, va désarmer Saül en utilisant une nouvelle stratégie. Il donne le change en faisant croire qu’il pénètre dans le camp du roi pour l’assassiner, et c’est quand Abishaï parle de frapper qu’il révèle son véritable objectif : donner à Saül une leçon de non-violence active. Présenter l’outre d’eau, c’est montrer qu’il a tenu la vie du roi entre ses mains, mais qu’il ne l’a pas tué. Brandir la lance, c’est révéler qu’il maîtrise désormais l’agressivité du monarque. Dans son discours à Abner (vv. 14-16), David dit pourquoi il faut éviter la mort de Saül : non parce qu’il est bon ou mauvais, mais parce qu’il a reçu l’onction royale. Celui qui tue le roi ou le laisse tuer doit lui-même mourir ! En d’autres termes, David reconnaît publiquement la raison pour laquelle il avait laissé le roi sortir indemne de la grotte d’Engadi ; il cesse de faire croire en sa supériorité morale. Quand il s’adresse ensuite à Saül (vv. 17-20), il se garde bien de l’accuser, comme il l’avait fait au chapitre 24. Certes, le roi poursuit une victime innocente, mais il est lui-même manipulé soit par YHWH, soit par des humains (v. 19). David ne demande qu’une seule chose pour lui-même : qu’on ne verse pas son sang (v. 20). La réaction de Saül est positive. Comme à Engadi, il reconnaît qu’il est coupable, mais cette fois il promet formellement à David de ne plus lui faire de mal (v. 21). Surtout, contrairement à la promesse analogue qu’il avait faite à Jonathan (19,6), ce ne sont pas des paroles en l’air. Il fallait que David renonce au mensonge pour que Saül s’engage lui aussi dans un parler-vrai.

         Je dois malheureusement ajouter un dernier mot. David a reçu la leçon de sagesse d’Abigayil et l’a mise en pratique pour neutraliser son ennemi. Une fois cet objectif atteint, il oublie ce qu’il a appris. Dès le chapitre 27, il trompe Akish de Gat et massacre des groupes de Geshurites, de Girzites et d’Amalécites, n’épargnant même pas les femmes. Plus tard, il n’hésitera pas à envoyer Urie à la mort pour dissimuler son adultère. Le roi-berger (cf. 1 S 16,1-13) est devenu chasseur, comme l’était Saül ; il n’a pas compris que c’est aussi devenir fou. Sa violence et le mensonge qui y est lié porteront des fruits amers. La fin de son règne sera sombre. Il devra faire face à la violence de son propre fils Absalom (2 S 15–19) et d’autres révoltés (2 S 20) ; il finira tristement, manipulé par Natan et Bethsabée et désignant comme successeur Salomon, celui-là même qui inaugurera son règne en éliminant Joab et Ébyatar, les plus fidèles parmi ses compagnons (1 Rois 1–2).

Jacques Vermeylen