| Le
récit du chapitre 25 du premier livre de Samuel se déroule à Maôn, une localité
située dans la montagne de Judée, à la limite du désert de Juda. Le roi
Saül traque sans répit David, qu’il regarde comme un dangereux concurrent.
David a rassemblé une troupe armée de 400 hommes, qui vivent en imposant
des taxes aux riches propriétaires de la région. Il fait demander sa part
à Nabal, un homme de Caleb, brutal et malfaisant, occupé à la tonte de son
troupeau (vv. 2-9) *1. Nabal refuse d’offrir quoi
que ce soit (vv. 10-12), et David prend la décision
de l’attaquer avec ses hommes (v. 13). C’est alors
qu’intervient Abigayil, la jolie femme de Nabal. Elle rassemble de quoi
nourrir la troupe de David et s’en va à la rencontre de ce dernier, pour
le dissuader de tuer son mari (vv. 14-35). David se
laisse fléchir, et c’est Yhwh lui-même qui fait justice : quelques jours
plus tard, Nabal meurt (vv. 36-39a) ; quant à David,
il épouse Abigayil (vv. 39b-42). La péricope s’achève
par une notice sur les autres mariages de David (vv. 43-44).
1.
Roi de cœur et roi de pique
Comme
Robert P. Gordon l’a souligné, Nabal (= «Fou») est
ici l’alter ego de Saül : il possède 3000 moutons (v. 2)
comme Saül commande 3000 hommes (24,3 ; 26,2), il
se distingue lui aussi par sa brutalité (v. 3) et
son hostilité à David, il organise un « festin de roi » (v. 36)
et parle comme un partisan de Saül. David se comporte, lui aussi, comme
un roi : il offre au peuple une protection et prélève l’impôt en contrepartie
(vv. 5-8) ; Abigayil reconnaît en lui le fondateur
d’une dynastie durable (v. 28). C’est dans la perspective
de la concurrence entre deux pouvoirs « royaux » qu’il faut lire tout
le chapitre. Quant à Abigayil, elle agit à l’insu de son mari (v. 19),
exactement comme Jonathan avait pris l’initiative d’attaquer un poste
philistin à l’insu de son père (14,1). Ainsi, 1 S 25
peut se comprendre comme une sorte d’allégorie du long récit opposant
Saül et David dans son ensemble : Nabal représente le roi Saül, Abigayil
figure Jonathan (fils aîné et héritier présomptif de Saül),
et David est là avec sa prétention au pouvoir royal.
La réponse de Nabal
exprime son refus non seulement d’aider David, mais aussi de le reconnaître
dans sa dignité quasi-royale : « Qui est David, qui est le fils de
Jessé ? », (v. 10) ; « Des gens qui viennent
on ne sait d’où », (v. 11). Abigayil, au contraire,
annonce à David que « Yhwh lui assurera une maison durable » (v. 28) :
il s’agit ici de la fondation de la dynastie davidique, dont la stabilité
sera promise par le prophète Natan (2 S 7,11b.16a) ;
dans la même ligne, elle déclare au v. 30 que Yhwh établira David « chef »
sur Israël. La mort de Nabal sanctionne moins son manque de générosité
que son refus de voir en David l’élu de Yhwh : c’est le sort qui attend
ceux qui lui font opposition (v. 29). En d’autres
termes, il faut être « fou » pour s’opposer à David. Par ailleurs,
David n’a pas versé le sang de Nabal, comme il en avait d’abord l’intention.
Le récit oppose ainsi deux royautés concurrentes : la première, malfaisante,
est condamnée par Yhwh ; la seconde, au contraire, est bienfaisante et
promise à un long avenir.
2.
La voix de la sagesse
Il
serait pourtant trop simple de déclarer que David est non-violent, alors
que Nabal, « double » de Saül, ne songe qu’au meurtre (cf.
v. 3). Au point de départ, c’est David, et lui seul, qui veut verser
le sang ! Sûr de sa supériorité morale (v. 21 ; cf. vv.
7-8) *2, il a l’intention de tuer celui qui s’oppose à lui, avec
tous les siens (vv. 13.22 ; cf. v. 34). Lui aussi
est habité par un instinct de violence homicide ! En cela, il est bien
le fils de Saül (cf. 24,12.17), auquel il ressemble
plus qu’il ne le veut le faire paraître.
Pour que David renonce
à la violence, il faudra l’intervention de la femme de Nabal. Abigayil
est la parfaite antithèse de son mari : s’il est « fou », comme son nom
même le dit, elle est « bonne d’intelligence » (v.
3), s’il est brutal, elle est douce et prêche la douceur. Après
avoir entendu ses paroles, David lui dira : « béni soit ton bon sens »
(v. 33). Le récit des livres de Samuel mettra encore en scène deux
autres femmes « avisées » : la citoyenne anonyme de Teqoa utilisée par
Joab pour obtenir de David le retour d’Absalom à Jérusalem (2
S 14,1-24) et celle d’Abel-Beth-Maaka, qui convaincra la population
de la ville de se rallier à David et de tuer Shéba, leader d’une rébellion
(2 S 20,14-22). Les trois femmes ont en commun leur
pragmatisme et leur éloquence : chacune d’entre elles propose un chemin
d’apaisement ou de moindre mal, chacune réussit à convaincre son interlocuteur
ou son auditoire. Dans le même contexte des récits davidiques, un homme
est également qualifié de « avisé, sage » : il s’agit de Yonadab, qui
donne à Amnon le conseil de feindre la maladie afin de pouvoir attirer
chez lui Tamar, sa demi-sœur dont il est amoureux. Cette fois, le conseil
s’avère peu judicieux, car ce stratagème sera le point de départ d’un
terrible drame ; il faut pourtant reconnaître que Yonadab a su convaincre
Amnon.
Abigayil, épouse du Fou,
incarne donc la sagesse. Le fou avait refusé de ravitailler David et ses
hommes (v. 11) ? Elle, au contraire, leur fait parvenir
du pain, des moutons, des outres de vin, du grain rôti et des raisins
secs (v. 18), et c’est à l’insu de son mari qu’elle
agit ainsi (v. 19). Le fou avait traité David d’esclave
fugitif (v. 10) ? Elle se jette à ses pieds, se
déclarant sa servante (v. 24).
Ce qu’Abigayil veut obtenir
de David, c’est qu’il renonce à son projet homicide ; en tout cas, c’est
bien cela que David entend (v. 33). Comment va-t-elle
s’y prendre ?
Remarquons d’abord qu’elle
renonce à deux stratégies classiques : elle ne formule aucune demande
directe, et elle ne fait à l’homme qui vient de dire sa volonté homicide
aucun reproche *3. L’expérience montre que ces manières de faire manquent
trop de subtilité et jouent trop avec l’affectif pour être efficaces.
En 1 S 19,4-5, Jonathan a demandé à son père Saül de renoncer à vouloir
tuer David, en soulignant les mérites de ce dernier et en lui disant qu’il
veut tuer sans raison un innocent. Saül a aussitôt réagi positivement,
jurant qu’il ne ferait pas mourir son adversaire (v. 6).
Un peu plus tard, cependant, Saül refait exactement ce que Jonathan lui
avait reproché : il veut clouer David de sa lance (vv.
9-10). L’émotion passée, les propos moralisants de Jonathan n’ont
donc servi à rien.
Abigayil s’en prend donc
autrement, avec plus de subtilité. Elle n’hésite guère à flatter son interlocuteur.
Son discours, qui entremêle plusieurs fils, s’ouvre par un appel à la
bienveillance : que David puisse l’écouter elle, et non la Brute (vv.
24-26). Ce préambule une fois posé, elle développe deux thèmes
principaux : son interlocuteur n’a rien à craindre de Nabal (vv.
26-30), mais il pourrait regretter son geste, s’il devenait meurtrier
(v. 31). Sur ces thèmes essentiels se greffent d’autres
thèmes, qui paraissent secondaires : Yhwh a empêché David de se faire
justice lui-même ; Abigayil lui apporte des cadeaux ; elle demande d’être
pardonnée et d’être gardée en mémoire.
Dans la première partie
de son discours, Abigayil dit à David que Yhwh fera pour lui « une
maison solide » (v. 28), que son âme sera « ensachée
dans le sachet des vivants », si des ennemis en veulent à sa vie (v.
29) et que lui-même deviendra « chef » sur Israël (v.
30). La première et la dernière de ces affirmations doivent se
comprendre comme la promesse de la royauté et de la fondation d’une dynastie
stable ; quant à la seconde, elle pose un préalable : le futur roi sera
protégé par Yhwh contre ceux qui l’attaqueront. Les deux éléments reviendront
en 2 S 7 : c’est quand David a été débarrassé de tous les ennemis qui
l’entouraient (v. 1) que Natan peut lui promettre
de la part de Yhwh une maison, un trône ferme à jamais (vv.
11.16). Avant d’annoncer à David sa destinée glorieuse, Abigayil
a souhaité que ses ennemis aient le sort de Nabal (v. 26) ;
cela suppose qu’il connaîtra un terrible malheur, sans doute une mort
brutale. Effectivement, Yhwh le frappera, et il mourra (v.
38) ; à cette nouvelle, David dira : « Yhwh a fait retourner
le mal de Nabal sur sa tête » (v. 39). En définitive,
l’histoire – que ce soit celle de David ou celle de Nabal – se trouve
entre les mains de Yhwh, et David ne doit donc pas tuer son opposant de
ses propres mains. Bien plus, Yhwh l’a empêché de commettre cet acte (v.
26). Une telle affirmation est étonnante, car rien dans les faits
antérieurs ne la prépare. Elle signifie que David s’opposerait à la volonté
divine et prendrait donc un grand risque, s’il mettait sa menace des vv.
21-22 à exécution.
Au v. 31, Abigayil explique
à David que la violence serait pour lui contre-productive : non seulement
elle est inutile, mais elle serait pour lui un « ébranlement »
et « ce qui fait trébucher ». En d’autres termes, il sera poursuivi
par le remords. Décidément, David a intérêt à ne pas verser le sang !
Qui sème le vent, récolte la tempête, dit la sagesse. Si la folie est
impulsive, le sage sait qu’il a intérêt à se maîtriser ; il a tout à perdre
d’une conduite violente ; tel est d’ailleurs l’enseignement constant des
sages, tant en Égypte que dans le livre des Proverbes. Abigayil achève
son discours en supposant que tout se déroulera comme elle le souhaite :
David aura épargné Nabal et Yhwh l’aura récompensé ; puisse-t-il alors
se souvenir d’elle. Cette phrase énigmatique s’éclairera plus loin, (vv.
39b-42).
David accepte de
renoncer à tuer son adversaire (vv. 32-35), non
parce qu’il a reçu un message de nature éthique, mais parce qu’il a compris
quel était son véritable intérêt personnel.
Que vient faire dans
ce contexte la notice sur les mariages de David, à la fin du chapitre ?
Nous avons vu que Nabal est l’alter ego de Saül, qui a donné à David sa
fille Mikal (18,20-27). Comme le roi le dit lui-même,
Mikal sera un piège pour son mari (v. 21). Dans
le contexte, elle est comme un appât destiné à perdre David, car celui-ci
devra tuer cent Philistins et ramener leurs prépuces. Au-delà de cette
épreuve violente que le héros remporte haut la main, Mikal représente
le lien du sang avec Saül, et, à ce titre, elle reste dangereuse pour
David tant qu’ils vivent ensemble. Comme le dit le proverbe : « Ne
soit pas l’ami d’un homme irascible (littéralement : d’un maître de colère),
et avec un homme d’emportement ne va pas, de peur que tu n’apprennes ses
chemins et ne trouves un piège pour ta vie » (Pr 22,24-25).
En effet, s’il se trouve en situation d’infériorité et endosse donc le
rôle de la victime, David reste habité jusqu’au chap. 25 par un désir
de violence, qu’il exprime à propos de Nabal. C’est lorsqu’il en est dépouillé
par Abigayil que le mariage avec Mikal est annulé (25,44),
et son union avec la même Abigayil scelle son option pour la sagesse,
c’est-à-dire ici pour la non-violence.
L'auteur
de l'article, Jacques Vermeylen raconte ici l'entrée de David dans
le camp de Saül pendant la nuit, non pas pour le tuer, comme le voudrait
son écuyer et comme celui qui lit le récit croit qu'il va le faire,
mais pour lui "dérober" sa lance et sa gourde. Ce sont des symboles
de la mort et de la vie. La lance d'ailleurs n'est pas seulement image
de la mort mais aussi marque de l'agressivité de Saül vis-à-vis de
David.. Les chapitres concernant Saül le montrent souvent la lance
à la main, entre autres pour tuer David. David est donc entré dans
le camp pour désarmer moralement Saül, c'est-à-dire pour l'entraîner
dans une logique non-violente.
3.
Conclusion
Le
premier livre de Samuel met en scène deux personnages rivaux, Saül et
David. Le premier dispose d’une force armée considérable et pourchasse
sans trêve le second. Comment David pourra-t-il conjurer ce danger permanent ?
Deux solutions s’offrent à lui : éliminer Saül en profitant d’une circonstance
favorable, ou le rendre non-violent. À Engadi, l’occasion de tuer Saül
se présente (chap. 24), mais David ne peut la saisir,
à cause du tabou lié à l’onction royale ; il dit alors à son rival que
sa conduite est injuste, mais ce discours moralisant montre vite les limites
de son efficacité. C’est à ce moment qu'a lieu la rencontre avec Nabal
– substitut de Saül non protégé par le tabou – et Abigayil va lui révéler
un chemin de sagesse.
Au-delà de la différence
entre leurs situations respectives, David est aussi agressif que son rival.
Abigayil va le convertir à la non-violence, non en lui faisant des reproches
ou en lui rappelant les exigences de l’éthique, mais en lui faisant comprendre
que la violence est contre-productive. Elle ne sert à rien, car de toute
manière Yhwh protège David et lui destine le pouvoir royal. Bien plus,
elle entraînerait le remords du meurtrier, et la violence finit toujours
par se retourner contre son auteur. Bref, la justice appartient à Dieu
seul, et il serait dangereux de se substituer à lui en se faisant justice
soi-même. Telle est la proposition réaliste de la sagesse : elle fait
agir l’homme en fonction de son intérêt bien compris, plus efficace que
les belles intentions.
David a écouté
la voix de la sagesse. Il a laissé Nabal en vie, mais Yhwh lui-même a
frappé celui-ci ; Abigayil a donc dit vrai. Ayant quitté Mikal, qui représente
son lien avec l’agressivité de Saül, ayant épousé la sagesse personnifiée
par Abigayil, David, lors d'une nouvelle rencontre, va désarmer Saül en
utilisant une nouvelle stratégie. Il donne le change en faisant croire
qu’il pénètre dans le camp du roi pour l’assassiner, et c’est quand Abishaï
parle de frapper qu’il révèle son véritable objectif : donner à Saül une
leçon de non-violence active. Présenter l’outre d’eau, c’est montrer qu’il
a tenu la vie du roi entre ses mains, mais qu’il ne l’a pas tué. Brandir
la lance, c’est révéler qu’il maîtrise désormais l’agressivité du monarque.
Dans son discours à Abner (vv. 14-16), David dit
pourquoi il faut éviter la mort de Saül : non parce qu’il est bon ou mauvais,
mais parce qu’il a reçu l’onction royale. Celui qui tue le roi ou le laisse
tuer doit lui-même mourir ! En d’autres termes, David reconnaît publiquement
la raison pour laquelle il avait laissé le roi sortir indemne de la grotte
d’Engadi ; il cesse de faire croire en sa supériorité morale. Quand il
s’adresse ensuite à Saül (vv. 17-20), il se garde
bien de l’accuser, comme il l’avait fait au chapitre 24. Certes, le roi
poursuit une victime innocente, mais il est lui-même manipulé soit par
YHWH, soit par des humains (v. 19). David ne demande
qu’une seule chose pour lui-même : qu’on ne verse pas son sang (v.
20). La réaction de Saül est positive. Comme à Engadi, il reconnaît
qu’il est coupable, mais cette fois il promet formellement à David de
ne plus lui faire de mal (v. 21). Surtout, contrairement
à la promesse analogue qu’il avait faite à Jonathan (19,6),
ce ne sont pas des paroles en l’air. Il fallait que David renonce au mensonge
pour que Saül s’engage lui aussi dans un parler-vrai.
Je
dois malheureusement ajouter un dernier mot. David a reçu la leçon de
sagesse d’Abigayil et l’a mise en pratique pour neutraliser son ennemi.
Une fois cet objectif atteint, il oublie ce qu’il a appris. Dès le chapitre
27, il trompe Akish de Gat et massacre des groupes de Geshurites, de Girzites
et d’Amalécites, n’épargnant même pas les femmes. Plus tard, il n’hésitera
pas à envoyer Urie à la mort pour dissimuler son adultère. Le roi-berger
(cf. 1 S 16,1-13) est devenu chasseur, comme l’était Saül ; il n’a pas
compris que c’est aussi devenir fou. Sa violence et le mensonge qui y
est lié porteront des fruits amers. La fin de son règne sera sombre. Il
devra faire face à la violence de son propre fils Absalom (2
S 15–19) et d’autres révoltés (2 S 20) ;
il finira tristement, manipulé par Natan et Bethsabée et désignant comme
successeur Salomon, celui-là même qui inaugurera son règne en éliminant
Joab et Ébyatar, les plus fidèles parmi ses compagnons (1
Rois 1–2).
Jacques
Vermeylen
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