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LA PUISSANCE SUBVERSIVE DE L'EVANGILE
      Nous sommes habitués à lire l'Evangile comme un beau récit rempli de bonté. Il l'est certainement, mais pas d'une bonté à bon marché, pas d' une bonté bonasse. En Argentine, du temps de la dictature, le chant de Marie au chapitre 1 de Luc avait été expurgé comme trop révolutionnaire!!! la bonté de Dieu est rvolutionnaire de nos pensées humaines. C'est au prix de sa vie que Jésus l'a vécue.

     L’Évangile n’est pas une doctrine, ni une grande idée, ni même une morale. L’Évangile est le bouleversant récit de la naissance d’un monde neuf. L’histoire d’un homme de condition modeste, Jésus de Nazareth, né dans un village perdu d’une province lointaine de l’Empire romain il y a vingt siècles et mort jeune, assassiné par les autorités religieuses et la puissance occupante. Cet homme sensible à la détresse de ses semblables a dénoncé l’inhumanité ambiante. Il a mis en lumière le mensonge des champions de la vertu et la langue de bois des discours officiels, il a délivré ceux qui l’écoutaient d’une image tyrannique de Dieu. Il a aussi ouvert de nouveaux horizons et changé le rapport entre les humains. Celui qui s’est laissé toucher par ce récit, par cet homme, n’en sort pas indemne.
     Jésus de Nazareth n’est pas le premier. Avant lui, déjà, se sont levés des hommes qui ne s’étaient pas résignés, qui avaient crié leur indignation devant ce qui détruit l’humain, qui avaient appelé à la résistance ou éveillé à la liberté. Jamais pourtant, me semble-t-il, la subversion n’a été aussi profonde, aussi radicale.
     Des traditions de son peuple, Jésus n’a jamais voulu faire table rase. Bien au contraire, il a assumé tout l’héritage biblique, mais il l’a ré-interprété d’une manière telle qu’une issue semblait enfin possible aux grands enfermements séculaires. Comme Moïse à l’origine, au temps de l’esclavage en Égypte, il a témoigné d’un Dieu qui libère et ouvre l’avenir. Mais comment ?
     Jésus est homme de son temps. La société juive à laquelle il appartient est traversée par divers courants qui s’opposent les uns aux autres, sur le fond de la modernisation – c’est-à-dire l’imposition des valeurs culturelles gréco-romaines – voulue par le pouvoir politique, tant celui de Hérode Antipas en Galilée que celui de Pilate en Judée. Depuis deux siècles, sinon davantage, on vit de plus en plus une atmosphère de fin du monde. C’est la conviction d’un grand nombre : nous sommes entrés dans le temps de la Fin, dont parle le livre de Daniel. Les tensions sont tellement dures, les espérances tellement frustrées, que tout doit craquer et que Dieu va enfin intervenir. C’est certain : il refera d’Israël le centre du monde et délivrera le pays de la tutelle étrangère, il anéantira les pécheurs et donnera leur juste récompense aux fidèles observants de la Torah. Des leaders révolutionnaires, qui reçoivent le titre de « Messie », rassemblent les foules et les entraînent dans des aventures qui se terminent souvent dans le sang. Les Esséniens se réfugient au désert en attendant qu’éclate la guerre des fils de lumière contre les fils des ténèbres. Les Sadducéens ont fait du Temple la citadelle des purs, face à la masse des impurs, qu’ils soient juifs ou païens. Les Pharisiens cultivent l’exigence de la Loi, à tel point que seuls quelques-uns peuvent l’observer fidèlement. Le pouvoir politique réprime avec violence tout ce qui lui semble menaçant. Beaucoup de gens sont perdus, ne sachant que faire, persuadés de leur indignité fondamentale.
Alors vient Jésus. Il proclame l’irruption du Règne de Dieu, et il en donne les signes : 
"Les aveugles voient, les sourds entendent, les boîteux marchent droit, les pauvres reçoivnt la Bonne Nouvelle..." (Lc 4,18).
     Il déclare que la libération commence, il agit avec une liberté souveraine, au risque de sa réputation et de sa vie, et il invite celles et ceux qu’il rencontre à la même liberté. Il rassemble autour de lui un groupe d’hommes et de femmes, qui vivront intensément pour la même cause, dans l’inconfort et l’insécurité. Là où il passe, un monde nouveau se met à naître. Modeste, caché, souvent vacillant, mais vraiment nouveau et plein d’espérance. Le vieux monde a fait son temps. Le Règne de Dieu commence à s’ouvrir. Mais il ne ressemble pas à celui qu’on attendait !
     L’Évangile casse une série d’images destructrices de Dieu, images idolâtriques malheureusement trop répandues. Dieu séparé du monde des hommes, insensible, inaccessible. Dieu qui se pose comme infiniment supérieur, qui se réserve la connaissance, qui impose souverainement sa loi arbitraire. Dieu garant du pouvoir des puissants et de l’ordre social. Dieu qui terrorise et culpabilise, tout en ordonnant qu’on l’aime.
     La logique profonde de l’Évangile, c’est celle de l’Incarnation : Dieu vient rejoindre le peuple humain, partage ses conditions d’existence, ses frayeurs, ses désirs secrets et sa souffrance même. Il n’est donc pas celui que l’on imaginait ! Jésus vit avec celui qu’il appelle son Père une proximité, une confiance étonnante. Le Fils ressemble à son Père : « Qui me voit, voit le Père », dit-il à Philippe (Jn 4,9). Pour savoir qui est Dieu au-delà de tous les préjugés et de toutes les caricatures, il faut regarder Jésus, observer ses choix, comment il aime et ce qu’il refuse. Et l’on voit Dieu proche des pécheurs, soulageant la souffrance des malades, rendant l’estime d’eux-mêmes à ceux qui ont intériorisé le mépris dont ils sont l’objet, réintégrant ceux qui ont été exclus par les autorités du Temple (car beaucoup étaient considérés comme l’impurs, c'est-à-dire inaptes au culte de Dieu) ou par le magistère des Pharisiens (exigence exorbitante d’observance de la Loi).
      Dieu, Père de tous, qui fait luire son soleil et dispense sa pluie pour les justes et pour les pécheurs. Dieu de tous les humains, par-delà les frontières. S’il agit au nom d’un tel Dieu dont il proclame le Règne, Jésus ne peut que se heurter aux diverses composantes du pouvoir en place. Il faut s’en souvenir : c’est au nom d’une certaine image de Dieu que Jésus est condamné : « il a blasphémé ! ».
     L’engagement de Jésus pour le Royaume du Dieu remet en cause les rapports entre les humains. Désormais, dit l’apôtre Paul :
"Il n'y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni l'homme ni la femme. Mais tous sont un..." (Ga 3,28)
     Nous pouvons ajouter : il n’y a plus le dépositaire d’un savoir supérieur et l’ignorant ; il n’y a plus le catholique fidèle et l’hérétique ; il n’y a plus celui qui commande et celui qui doit obéir. Bien sûr, ces distinctions existent dans la réalité, et Paul le sait, mais il refuse de les sacraliser. Car avant ces distinctions, il y a l’égale dignité de tous. L’amour de Dieu ou le don de son Esprit ne sont pas distribués en fonction de l’origine, de la condition sociale, des mérites ou de la croyance : ils sont donnés à tous et à chacun avec la même générosité. Celui qui lit l’Évangile ne peut plus accepter la prétention d’un humain ou d’un groupe qui se pose comme supérieur aux autres et veut leur imposer sa loi.
     Prenons par exemple le rapport entre l’homme et la femme. Alors que la société juive de son temps et le monde gréco-romain faisaient de la femme un être mineur, qui passe de l’autorité de son père à celle de son mari mais n’est jamais autonome, Jésus se montre d’une grande audace dans son rapport avec les femmes. Il scandalise par sa liberté. Il refuse le principe de la répudiation, car cette pratique suppose que la femme n’est pas un être humain à part entière mais un simple objet que l’homme peut abandonner après usage. Et Jésus se laisse enseigner par elles. C’est la Cananéenne qui lui fait comprendre que les préjugés étroits reçus de son éducation ne sont pas humains, et Jésus reconnaît en elle – une femme, une païenne et qui lui résiste ! – une grande croyante (Mt 15,21-28). Dans le récit évangélique, tous les hommes abandonnent Jésus au moment de la Passion, mais des femmes osent encore être solidaires (Mc 15,40-41 ; Lc 23,27). Cela n’invite-t-il pas à contester toute forme de machisme dans la société en général ou dans l’Église catholique ? Il y a encore du travail…
     Il en va de même pour l’exercice de l’autorité. Bien sûr, il faut une régulation, sans laquelle aucun groupe humain ne peut tenir. Mais personne n’a le droit d’imposer aux autres son pouvoir en les privant de leur liberté ou en se prévalant du droit divin. Un texte est ici essentiel :
     Ce discours est bien plus qu’une invitation à l’humilité. Il conteste toute prétention à régenter la vie ou – c’est pire ! – la conscience d’autrui. Bien sûr, il y a un exercice nécessaire du pouvoir, il existe une paternité biologique, et certains ont fait des études. Mais nul n’est « maître », supérieur aux autres. Nul n’est père, représentant l’Origine. Nul n’est docteur, paré d’un savoir plus grand. Tous sont frères, fondamentalement égaux. En d’autres termes, aucun pouvoir ne peut être sacralisé, et c’est bien pour cela que les chrétiens des premières générations refusent le culte de l’Empereur romain ou sont objecteurs de conscience. Le plus grand, c’est le serviteur de tous, et c’est l’enfant – infans, celui qui est privé de parole, la figure du petit, du pauvre, de l’exclu – qui doit être au centre (Mc 9,33-37). Jésus n’est roi qu’au moment de sa Passion, quand il est pieds et poings liés devant ses bourreaux, quand il donne sa vie.
      Comment dire mieux la dérision de ceux qui prétendent être des gens importants ? Comment pourrions-nous encore accepter qu’une grande puissance prétende imposer au monde son ordre militaire, politique et culturel, et qu’elle le fasse encore bien en se réclamant de Dieu ! Et comment les communautés chrétiennes pourraient-elles accepter de se voir imposer d’une manière autoritaire une doctrine ou une morale « venues d’en haut » ? C’est au nom de l’Évangile que les chrétiennes et les chrétiens se doivent de contester un certain modèle d’Église, sans entrer pour autant dans une contre-dépendance stérile.
     L’Évangile a fait se lever des femmes et des hommes innombrables, qui osent résister à la barbarie et croire en l’utopie du Royaume. Celui qui lit l’Évangile et entre peu à peu dans sa logique ne peut plus accepter que les grands imposent leur pouvoir en écrasant les faibles, ni que quiconque – dans la société en général ou dans les Églises – s’attribue le monopole de la vérité, sans écouter ce que vivent les gens autour de soi. L’idéologie du Marché, qui proclame les vertus de la concurrence sans entrave et consacre donc la victoire des plus forts s’oppose à l’Esprit du Christ non seulement par ses excès seulement, mais aussi en son principe. Ce n’est pas par hasard si ceux qui se réclament de l’Évangile sont nombreux entre autres parmi les alter-mondialistes.
     Alain de Benoist, maître à penser du Front National de Jean-Marie Le Pen, déclarait en substance, à la fin des années ’80 : « L’Évangile est le plus détestable des poisons, car il dit que tous les hommes sont frères et donc fondamentalement égaux ; une telle utopie menace le bon ordre de la société. Heureusement, l’Église a su rendre ce poison inoffensif ».
     Il se trompe, malgré certaines apparences : le feu allumé par Jésus brûle encore dans le cœur de millions de chrétiens, l’Évangile n’a rien perdu de sa force, et beaucoup de communautés chrétiennes sont des lieux où s’invente avec courage, avec foi, avec une espérance agissante, le monde nouveau que Jésus a ouvert.

Jacques VERMEYLEN