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LÉvangile nest pas une
doctrine, ni une grande idée, ni même une morale. LÉvangile
est le bouleversant récit de la naissance dun monde neuf.
Lhistoire dun homme de condition modeste, Jésus de
Nazareth, né dans un village perdu dune province lointaine
de lEmpire romain il y a vingt siècles et mort jeune, assassiné
par les autorités religieuses et la puissance occupante. Cet homme
sensible à la détresse de ses semblables a dénoncé
linhumanité ambiante. Il a mis en lumière le mensonge
des champions de la vertu et la langue de bois des discours officiels,
il a délivré ceux qui lécoutaient dune
image tyrannique de Dieu. Il a aussi ouvert de nouveaux horizons et changé
le rapport entre les humains. Celui qui sest laissé toucher
par ce récit, par cet homme, nen sort pas indemne.
Jésus de Nazareth nest pas
le premier. Avant lui, déjà, se sont levés des hommes
qui ne sétaient pas résignés, qui avaient crié
leur indignation devant ce qui détruit lhumain, qui avaient
appelé à la résistance ou éveillé à
la liberté. Jamais pourtant, me semble-t-il, la subversion na
été aussi profonde, aussi radicale.
Des traditions de son peuple, Jésus
na jamais voulu faire table rase. Bien au contraire, il a assumé
tout lhéritage biblique, mais il la ré-interprété
dune manière telle quune issue semblait enfin possible
aux grands enfermements séculaires. Comme Moïse à lorigine,
au temps de lesclavage en Égypte, il a témoigné
dun Dieu qui libère et ouvre lavenir. Mais comment ?
Jésus est homme de son temps. La
société juive à laquelle il appartient est traversée
par divers courants qui sopposent les uns aux autres, sur le fond
de la modernisation cest-à-dire limposition
des valeurs culturelles gréco-romaines voulue par le pouvoir
politique, tant celui de Hérode Antipas en Galilée que celui
de Pilate en Judée. Depuis deux siècles, sinon davantage,
on vit de plus en plus une atmosphère de fin du monde. Cest
la conviction dun grand nombre : nous sommes entrés
dans le temps de la Fin, dont parle le livre de Daniel. Les tensions
sont tellement dures, les espérances tellement frustrées,
que tout doit craquer et que Dieu va enfin intervenir. Cest certain :
il refera dIsraël le centre du monde et délivrera le
pays de la tutelle étrangère, il anéantira les pécheurs
et donnera leur juste récompense aux fidèles observants
de la Torah. Des leaders révolutionnaires, qui reçoivent
le titre de « Messie », rassemblent les foules et
les entraînent dans des aventures qui se terminent souvent dans
le sang. Les Esséniens se réfugient au désert en
attendant quéclate la guerre des fils de lumière contre
les fils des ténèbres. Les Sadducéens ont fait du
Temple la citadelle des purs, face à la masse des impurs, quils
soient juifs ou païens. Les Pharisiens cultivent lexigence
de la Loi, à tel point que seuls quelques-uns peuvent lobserver
fidèlement. Le pouvoir politique réprime avec violence tout
ce qui lui semble menaçant. Beaucoup de gens sont perdus, ne sachant
que faire, persuadés de leur indignité fondamentale.
Alors vient Jésus. Il proclame lirruption du Règne
de Dieu, et il en donne les signes :
"Les aveugles voient, les sourds entendent, les boîteux
marchent droit, les pauvres reçoivnt la Bonne Nouvelle..."
(Lc 4,18).
Il déclare que la libération
commence, il agit avec une liberté souveraine, au risque de sa
réputation et de sa vie, et il invite celles et ceux quil
rencontre à la même liberté. Il rassemble autour de
lui un groupe dhommes et de femmes, qui vivront intensément
pour la même cause, dans linconfort et linsécurité.
Là où il passe, un monde nouveau se met à naître.
Modeste, caché, souvent vacillant, mais vraiment nouveau et plein
despérance. Le vieux monde a fait son temps. Le Règne
de Dieu commence à souvrir. Mais il ne ressemble pas à
celui quon attendait !
LÉvangile casse une série
dimages destructrices de Dieu, images idolâtriques malheureusement
trop répandues. Dieu séparé du monde des hommes,
insensible, inaccessible. Dieu qui se pose comme infiniment supérieur,
qui se réserve la connaissance, qui impose souverainement sa loi
arbitraire. Dieu garant du pouvoir des puissants et de lordre social.
Dieu qui terrorise et culpabilise, tout en ordonnant quon laime.
La logique profonde de lÉvangile,
cest celle de lIncarnation : Dieu vient rejoindre le
peuple humain, partage ses conditions dexistence, ses frayeurs,
ses désirs secrets et sa souffrance même. Il nest donc
pas celui que lon imaginait ! Jésus vit avec celui quil
appelle son Père une proximité, une confiance étonnante.
Le Fils ressemble à son Père : « Qui
me voit, voit le Père », dit-il à Philippe
(Jn 4,9). Pour savoir qui est Dieu au-delà de tous les préjugés
et de toutes les caricatures, il faut regarder Jésus, observer
ses choix, comment il aime et ce quil refuse. Et lon voit
Dieu proche des pécheurs, soulageant la souffrance des malades,
rendant lestime deux-mêmes à ceux qui ont intériorisé
le mépris dont ils sont lobjet, réintégrant
ceux qui ont été exclus par les autorités du Temple
(car beaucoup étaient considérés comme
limpurs, c'est-à-dire inaptes au culte de Dieu) ou
par le magistère des Pharisiens (exigence exorbitante
dobservance de la Loi).
Dieu, Père de tous, qui fait luire
son soleil et dispense sa pluie pour les justes et pour les pécheurs.
Dieu de tous les humains, par-delà les frontières. Sil
agit au nom dun tel Dieu dont il proclame le Règne, Jésus
ne peut que se heurter aux diverses composantes du pouvoir en place. Il
faut sen souvenir : cest au nom dune certaine image
de Dieu que Jésus est condamné : « il
a blasphémé ! ».
Lengagement de Jésus pour le
Royaume du Dieu remet en cause les rapports entre les humains. Désormais,
dit lapôtre Paul :
"Il n'y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni
l'homme ni la femme. Mais tous sont un..." (Ga
3,28)
Nous pouvons ajouter : il ny
a plus le dépositaire dun savoir supérieur et lignorant ;
il ny a plus le catholique fidèle et lhérétique ;
il ny a plus celui qui commande et celui qui doit obéir.
Bien sûr, ces distinctions existent dans la réalité,
et Paul le sait, mais il refuse de les sacraliser. Car avant ces distinctions,
il y a légale dignité de tous. Lamour de Dieu
ou le don de son Esprit ne sont pas distribués en fonction de lorigine,
de la condition sociale, des mérites ou de la croyance : ils
sont donnés à tous et à chacun avec la même
générosité. Celui qui lit lÉvangile
ne peut plus accepter la prétention dun humain ou dun
groupe qui se pose comme supérieur aux autres et veut leur imposer
sa loi.
Prenons par exemple le rapport entre lhomme
et la femme. Alors que la société juive de son temps et
le monde gréco-romain faisaient de la femme un être mineur,
qui passe de lautorité de son père à celle
de son mari mais nest jamais autonome, Jésus se montre dune
grande audace dans son rapport avec les femmes. Il scandalise par sa liberté.
Il refuse le principe de la répudiation, car cette pratique suppose
que la femme nest pas un être humain à part entière
mais un simple objet que lhomme peut abandonner après usage.
Et Jésus se laisse enseigner par elles. Cest la Cananéenne
qui lui fait comprendre que les préjugés étroits
reçus de son éducation ne sont pas humains, et Jésus
reconnaît en elle une femme, une païenne et qui lui
résiste ! une grande croyante (Mt 15,21-28).
Dans le récit évangélique, tous les hommes abandonnent
Jésus au moment de la Passion, mais des femmes osent encore être
solidaires (Mc 15,40-41 ; Lc 23,27). Cela ninvite-t-il
pas à contester toute forme de machisme dans la société
en général ou dans lÉglise catholique ?
Il y a encore du travail
Il en va de même pour lexercice
de lautorité. Bien sûr, il faut une régulation,
sans laquelle aucun groupe humain ne peut tenir. Mais personne na
le droit dimposer aux autres son pouvoir en les privant de leur
liberté ou en se prévalant du droit divin. Un texte est
ici essentiel :
Ce discours est bien plus quune invitation
à lhumilité. Il conteste toute prétention à
régenter la vie ou cest pire ! la conscience
dautrui. Bien sûr, il y a un exercice nécessaire du
pouvoir, il existe une paternité biologique, et certains ont fait
des études. Mais nul nest « maître »,
supérieur aux autres. Nul nest père, représentant
lOrigine. Nul nest docteur, paré dun savoir plus
grand. Tous sont frères, fondamentalement égaux. En dautres
termes, aucun pouvoir ne peut être sacralisé, et cest
bien pour cela que les chrétiens des premières générations
refusent le culte de lEmpereur romain ou sont objecteurs de conscience.
Le plus grand, cest le serviteur de tous, et cest lenfant
infans, celui qui est privé de parole, la figure du petit,
du pauvre, de lexclu qui doit être au centre
(Mc 9,33-37). Jésus nest roi quau moment de
sa Passion, quand il est pieds et poings liés devant ses bourreaux,
quand il donne sa vie.
Comment dire mieux la dérision de
ceux qui prétendent être des gens importants ? Comment
pourrions-nous encore accepter quune grande puissance prétende
imposer au monde son ordre militaire, politique et culturel, et quelle
le fasse encore bien en se réclamant de Dieu ! Et comment
les communautés chrétiennes pourraient-elles accepter de
se voir imposer dune manière autoritaire une doctrine ou
une morale « venues den haut » ? Cest
au nom de lÉvangile que les chrétiennes et les chrétiens
se doivent de contester un certain modèle dÉglise,
sans entrer pour autant dans une contre-dépendance stérile.
LÉvangile a fait se lever des
femmes et des hommes innombrables, qui osent résister à
la barbarie et croire en lutopie du Royaume. Celui qui lit lÉvangile
et entre peu à peu dans sa logique ne peut plus accepter que les
grands imposent leur pouvoir en écrasant les faibles, ni que quiconque
dans la société en général ou dans
les Églises sattribue le monopole de la vérité,
sans écouter ce que vivent les gens autour de soi. Lidéologie
du Marché, qui proclame les vertus de la concurrence sans entrave
et consacre donc la victoire des plus forts soppose à lEsprit
du Christ non seulement par ses excès seulement, mais aussi en
son principe. Ce nest pas par hasard si ceux qui se réclament
de lÉvangile sont nombreux entre autres parmi les alter-mondialistes.
Alain de Benoist, maître à
penser du Front National de Jean-Marie Le Pen, déclarait en substance,
à la fin des années 80 : « LÉvangile
est le plus détestable des poisons, car il dit que tous les hommes
sont frères et donc fondamentalement égaux ; une telle
utopie menace le bon ordre de la société. Heureusement,
lÉglise a su rendre ce poison inoffensif ».
Il se trompe, malgré certaines apparences :
le feu allumé par Jésus brûle encore dans le cur
de millions de chrétiens, lÉvangile na rien
perdu de sa force, et beaucoup de communautés chrétiennes
sont des lieux où sinvente avec courage, avec foi, avec une
espérance agissante, le monde nouveau que Jésus a ouvert.
Jacques VERMEYLEN
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