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1. Jacob aimait Joseph plus
que tous ses autres fils
L'histoire
de Joseph commence par une violence larvée mais omniprésente
dans le clan de Jacob. Héritage d'anciennes trahisons dans le chef
de son beau-père Laban, de préférences compréhensibles
mais non moins injustes de Jacob lui-même et de jalousies féroces
entre ses deux femmes, cette violence affecte gravement les relations
et aucun des acteurs n'en est exempt.
"Israël aimait Joseph plus que
tous ses autres fils car il était pour lui un fils de vieillesse
et il fit pour lui une tunique à longnues manches. Ses frères
virent que son père l'aimait plus que tous les autres et ils le
prirent en haine et ils ne purent plus lui parle en paix..."
(Gn 37,3-4)
En affichant outrageusement sa préférence
pour le cadet, le fils de Rachel, Jacob fait violence à ses autres
fils; en jouant le jeu de la préférence paternelle et en
fanfaronnant autour de ses rêves, Joseph adopte un comportement
provoquant qui agresse ses frères; quant à ces derniers,
en laissant grandir en eux la haine et la jalousie au point de ne plus
être capables d'une parole de paix avec leur père et leur
frère, ils préparent également le lit de la violence
(Gn 37,1-11).
2. Les frères complotèrent
de faire mourir Joseph
La violence
ne va d'ailleurs pas tarder à montrer son visage hideux. Alors
que Jacob, qui s'est rendu compte de son erreur, envoie Joseph vers ses
frères en vue de la paix, alors que le jeune homme cherche ses
frères où qu'ils soient, ceux-ci l'accueillent en l'agressant.
"Ils le virent de loin et avant qu'ils soit proche d'eux, ils
complotèrent de le faire mourir. Ils se dirent entre eux : 'voilà
le maître des songes, c'est lui qui arrive! Venez, tuons-le... et
nous verrons ce qu'il adviendra de ses songes..." (Gn
37,18-20).
Ils l'auraient même tué si
Ruben - désireux de se réhabiliter auprès de son
père - ne s'était interposé dans l'intention secrète
de le sauver et de le ramener à Jacob. Une fois Joseph vendu et
amené en Egypte, ce qui reviendra à Jacob, c'est sa tunique
ensanglantée et une parole des frères l'invitant à
la reconnaître, une façon pour ceux-ci de faire souffrir
leur père, de lui rendre la monnaie de sa pièce, si l'on
peut dire (Gn 37,11-36). Sera-t-il possible de sortir de cette violence
familiale où chacun est agresseur et victime en même temps
? C'est ce que raconte la suite de l'histoire, non sans avoir montré
d'abord comment, au creuset de l'épreuve et d'une forme de mort,
Joseph est devenu un homme droit et sage (Gn 39,7-20).
Quand la femme de son maître le harcèle
par ses avances adultères, Joseph la repousse avec maturité
et grand respect d'autrui. Puis, lorsqu'une fois déçue,
la femme lance contre lui ses accusations calomnieuses, il se tait et
prend les choses sur lui, comme si une mystérieuse sagesse lui
dictait cette forme de résistance à la violence qu'il subit.
En tout cas, il n'entre pas dans le jeu d'accusation de la femme, et en
cela il témoigne de son refus du mal. Car accuser est en général
une manière d'ajouter du mal au mal1. Or le sage sait que, souvent,
le méchant est d'abord un malheureux : Joseph n'en a-t-il pas fait
l'expérience avec ses frères ? Dès lors, accuser
le violent reviendrait à ne pas reconnaître qu'il est d'abord
un être blessé et souffrant. C'est pourquoi le sage préfère
camper dans sa vérité, peut-être avec l'espoir qu'un
jour cette vérité sera reconnue. Le silence de Joseph est
bien celui d'un juste qui ne se déprend pas de son refus de la
violence lorsqu'il en est victime. Il préfère arrêter
à lui le mal plutôt que de lui offrir le relais qui le relancerait
et l'amplifierait d'autant.
3. Joseph, devenu le maître
de l'Egypte, met ses frères à l'épreuve
C'est une attitude analogue que Joseph
adopte quelques années plus tard lorsque la famine, que sa sagesse
a permis de prévenir, ramène jusqu'à lui ses frères
en quête de vivres. Que fait-il en effet lorsqu'il les voit venir
vers lui ? Jouant à l'étranger, il parle durement et questionne
ses frères qui ne le reconnaissent ni à son aspect ni à
sa voix.
"Joseph était le maître du pays : c'était
lui qui vendait le grain à tout le pays. Les frères de Joseph
arrivèrent et se prosternèrent devant lui, face contre terre.
Et Joseph vit ses frères, et il les reconnut mais il fit l'étranger
vis-à-vis d'eux et leur parla durement... Joseph reconnut ses frères,
mais eux ne le reconnurent pas. Et Joseph se souvient de ses songes..."
(Gn 42,6-8)
Pourquoi cette manière de faire ? Joseph ne devrait-il pas se faire
connaître immédiatement ? Peut-être bien. Mais que
se passerait-il alors ? Deux cas de figure sont possibles. Soit Joseph
tire vengeance de ses frères; auquel cas, il est injuste et violent
parce qu'il leur impose tout le poids de la culpabilité en se faisant
passer pour l'innocent qu'il n'est pas. Soit Joseph pardonne, dans une
attitude sans doute très 'chrétienne', mais singulièrement
dénuée de justesse et de sagesse. Car si les frères
se sont éloignés de lui au point de lui refuser avec violence
le statut de frère, Joseph ne peut faire à leur place le
chemin de rapprochement sans les priver de leur initiative et de leur
liberté, sans les dépouiller d'eux-mêmes, en quelque
sorte.
Joseph choisit donc de reprendre les choses
où elles en sont restées, sans nier la violence dont les
relations étaient empreintes. Le chemin est certes plus long et
plus tortueux, mais il laisse le temps au temps; il est surtout plus juste,
en ce qu'il va permettre de désamorcer patiemment ce qui a causé
la violence et le malheur dans la famille. Dans ce but, Joseph ne refusera
pas de recourir à la dissimulation, à la ruse, et même
à une violence mesurée. Mais il le fera avec habileté
et sagesse, de façon à retourner le mal contre lui-même
pour en enrayer la mécanique mortifère.
Il commence à mettre les frères
dans une position où ils vont éprouver de l'intérieur
ce que leur victime a connu vingt ans auparavant. Il les met au trou trois
jours, les laissant dans l'angoisse de ne pas savoir ce qui va advenir
d'eux. Mais Jacob aussi a souffert dans cette histoire. Aussi Joseph les
renvoie-t-il chez lui comme autrefois, avec un frère en moins,
les contraignant à affronter à nouveau la douleur et les
soupçons de leur père, d'autant qu'ils vont devoir lui réclamer
Benjamin. Cette pédagogie porte ses fruits puisque, enfin, les
frères en viennent à s'avouer les uns aux autres la faute
commise contre leur frère.
"Joseph les mit tous en prison pendant trois jours. Le troisième
jour, il leur dit : 'Faites ceci afin que vous viviez. Je crains Dieu,
moi. Si vous êtes honnêtes, que l'un de vos frères
reste détenu dans votre prison, pour vous partez en emportant du
grain... Votre petit frère, faites-le venir vers moi, et vos paroles
seront vérifiées et vous ne mourrez pas'... Ainsi firent-ils
et ils se dirent l'un à lautre : 'En vérité, nous
sommes coupables à cause de notre frère. Car nous avons
vu la détresse de son âme quand il nous demandait grâce
et que nous ne l'avons pas écouté'... Ils ne savaient pas
que Joseph les comprenait car, entre eux et lui, il y avait le traducteur.
Alors, il s'écarta d'eux et il leura..."
(Gn 42,17-24)
Mais si les frères sont ainsi mis
à l'épreuve, il en va de même pour Jacob. Si Joseph
en croit ce que les hommes ont dit de leur père et de leur jeune
frère (v.13), il n'est que trop clair que
Jacob a reporté sur Benjamin la prédilection qu'il avait
pour Joseph. Or, c'est cette préférence qui, au départ,
avait déclenché la jalousie des autres, victimes à
leurs yeux d'une injustice. En réclamant Benjamin, Joseph n'ignore
pas qu'il teste ainsi son père : celui-ci pourra-t-il renoncer
à une attitude qui fait violence à ses fils, y compris à
Benjamin qu'il prive de ses frères ? Pourra-t-il croire enfin à
leur capacité à se montrer frères ? La résistance
que le vieux père oppose à ses fils à leur retour
d'Egypte montre que Joseph a visé juste, et qu'il fallait que Jacob
renonce à cette forme de convoitise et de violence pour que d'autres
relations deviennent possibles au sein de cette famille (Gn
42,29-38).
4. Benjamin arrive en Egypte
Sur l'insistance de Juda qui l'avertit que
garder Benjamin revient à vouer tout le clan à une mort
certaine, Jacob laisse donc partir Benjamin avec les autres (Gn
43,1-8). A leur tour, ils vont devoir montrer que les événements
leur ont permis d'évoluer. Après une première rencontre
plutôt rassurante (Gn 43,15-34), Joseph met
en uvre un stratagème où il s'arrange pour que Benjamin
se retrouve accusé du vol de sa coupe. Il l'isole ainsi du reste
de ses frères, donnant à ceux-ci la possibilité de
se défaire du second fils de Rachel. Bref, il leur offre l'opportunité
de faire au préféré du père ce qu'ils lui
ont fait autrefois, sans avoir rien à se reprocher cette fois.
Mais les frères n'abandonnent pas Benjamin. Solidaires, ils retournent
avec lui devant Joseph (Gn 44,1-14). Juda, alors,
s'offre à rester comme esclave à la place de son frère.
Pour convaincre le maître de l'Egypte, il invoque l'affection privilégiée
que leur père a pour son dernier-né, un attachement tel
que, si Benjamin ne revient pas, il mourra. Ainsi, Juda montre combien
il a changé : le voilà prêt à se sacrifier
pour sauvegarder l'amour préférentiel de son père,
un amour qui, autrefois, avait nourri en lui jalousie et haine et l'avait
rendu violent au point de vouloir tuer son frère et de le vendre
effectivement (Gn 44,18-34). Voyant que le mal est
ainsi guéri à sa racine, Joseph peut abandonner toute dissimulation
: il se fait reconnaître de ses frères et les invite à
venir vivre près de lui pour goûter le fruit du dépassement
et de la violence : la vie (Gn 45,1-11).
"Joseph se jeta au cou de Benjamin et pleura. Benjamin aussi pleura
à son cou. Puis il embrassa tous ses frères et pleura en
les embrassant. Après quoi ses frères parlèrent avec
lui" (Gn 45,14-15).
5. Les frères ont
peur après la mort du père : le pardon
A ce point, cependant, on ne peut pas encore
parler de pardon, même si, comme le note avec précision le
narrateur, la parole circule à nouveau entre Joseph et ses frères
(Gn 45,15). Mais ces derniers sont encore taraudés
en secret par la culpabilité, et celle-ci refera surface à
la mort de Jacob. C'est que la figure du père a joué un
rôle majeur dans la réconciliation. Dès lors, une
fois celui-ci disparu, Joseph ne va-t-il pas les traiter en ennemis et
vouloir enfin sa vengeance ? C'est en tout cas la crainte qu'ils expriment.
Ils envoient alors à Joseph un message où, en faisant parler
Jacob, ils avouent indirectement leur faute, en la qualifiant de 'rébellion',
d' 'offense' et de 'mal'. Au nom de leur père, ils lui demandent
par deux fois de leur pardonner le mal qu'ils lui ont fait ; puis ils
viennent se jeter à ses pieds pour recevoir leur châtiment
: l'esclavage.
"Ses frères vinrent eux-mêmes et ils se jetèrent
à ses pieds devant lui, ils dirent :'Nous voici pour toi comme
des esclaves' et Joseph leur dit :'Ne craignez pas! Suis-je à la
place de Dieu, moi ? Le mal que vous avez contre moi, Dieu l'a tramé
n bien afin d'accomplir ce qui se réalise aujourd'hui : faire un
peuple nombreux'..." (Gn 50,18-20).
Joseph refuse : ne pas pardonner, dit-il,
ce serait s'opposer à Dieu qui, du mal fomenté par les frères
contre Joseph, a tiré un bien : la victoire de la vie. Ainsi, le
pardon accordé par la victime vient-il guérir les séquelles
que la violence avait laissées chez ses fauteurs (Gn
50,15-21).
L'attitude de Joseph, dans toute cette histoire,
permet de se rendre compte que la stricte justice est parfois trop courte
parce que, lorsqu'elle châtie un violent, celui-ci ne se sent pas
reconnu comme victime, alors que, la plupart du temps, il en est une aussi.
Ainsi la justice entretient-elle sans le savoir ce qu'elle cherche à
combattre. Il n'en va pas ainsi de la sagesse. Mais surtout, la justice
a rarement les moyens de modifier les causes profondes de la violence
et de transformer les curs. Or, tant que ses soubassements n'ont
pas été mis en lumière et convertis, le risque de
violence subsiste. Lorsqu'il délaisse toute vengeance pour arrêter
la spirale du mal, Joseph va plus loin que la justice : il ramène
ses frères à leur responsabilité, puis il pousse
son père à renoncer à son amour jaloux et sur-protecteur,
et ses frères à oublier leur jalousie haineuse.
C'est ainsi qu'il fait uvre de réconciliation,
dût-il pour cela user d'une violence juste et mesurée, portant
le fer là où un arrachement est nécessaire pour que
la convoitise rende les armes et cesse de semer la mort. Au-delà
de la justice, c'est la sagesse qui triomphe ici de la violence et de
ses racines cachées.
André WENIN
Professeur à la Faculté
de théologie de l'U.C.L.
Extrait de l'article de la Revue
théologique de Louvain 34e Année 2003 - fasc. 4, pp.
449-456.
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