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Au-delà de la justice ?
Joseph et ses frères : un long chemin de réconciliation

Une fratrie, dévastée précédemment par la jalousie et renouvelée par un au-delà de la justice humaine, voilà ce que nous raconte l'histoire de Joseph et de ses frères en finale de la Genèse.

1.Jacob aimait Joseph plus que tous ses autres fils
2. Ils complotèrent de le faire mourir
3. Joseph est devenu le maître de toute l'Egypte met ses frères à l'épreuve

4. Benjamin est arrivé en Egypte
5. Les frères ont peur après la mort du père

1. Jacob aimait Joseph plus que tous ses autres fils
      L'histoire de Joseph commence par une violence larvée mais omniprésente dans le clan de Jacob. Héritage d'anciennes trahisons dans le chef de son beau-père Laban, de préférences compréhensibles mais non moins injustes de Jacob lui-même et de jalousies féroces entre ses deux femmes, cette violence affecte gravement les relations et aucun des acteurs n'en est exempt.
"Israël aimait Joseph plus que tous ses autres fils car il était pour lui un fils de vieillesse et il fit pour lui une tunique à longnues manches. Ses frères virent que son père l'aimait plus que tous les autres et ils le prirent en haine et ils ne purent plus lui parle en paix..." (Gn 37,3-4)
     En affichant outrageusement sa préférence pour le cadet, le fils de Rachel, Jacob fait violence à ses autres fils; en jouant le jeu de la préférence paternelle et en fanfaronnant autour de ses rêves, Joseph adopte un comportement provoquant qui agresse ses frères; quant à ces derniers, en laissant grandir en eux la haine et la jalousie au point de ne plus être capables d'une parole de paix avec leur père et leur frère, ils préparent également le lit de la violence (Gn 37,1-11).

2. Les frères complotèrent de faire mourir Joseph
     La violence ne va d'ailleurs pas tarder à montrer son visage hideux. Alors que Jacob, qui s'est rendu compte de son erreur, envoie Joseph vers ses frères en vue de la paix, alors que le jeune homme cherche ses frères où qu'ils soient, ceux-ci l'accueillent en l'agressant.
"Ils le virent de loin et avant qu'ils soit proche d'eux, ils complotèrent de le faire mourir. Ils se dirent entre eux : 'voilà le maître des songes, c'est lui qui arrive! Venez, tuons-le... et nous verrons ce qu'il adviendra de ses songes..." (Gn 37,18-20).
     Ils l'auraient même tué si Ruben - désireux de se réhabiliter auprès de son père - ne s'était interposé dans l'intention secrète de le sauver et de le ramener à Jacob. Une fois Joseph vendu et amené en Egypte, ce qui reviendra à Jacob, c'est sa tunique ensanglantée et une parole des frères l'invitant à la reconnaître, une façon pour ceux-ci de faire souffrir leur père, de lui rendre la monnaie de sa pièce, si l'on peut dire (Gn 37,11-36). Sera-t-il possible de sortir de cette violence familiale où chacun est agresseur et victime en même temps ? C'est ce que raconte la suite de l'histoire, non sans avoir montré d'abord comment, au creuset de l'épreuve et d'une forme de mort, Joseph est devenu un homme droit et sage (Gn 39,7-20).
     Quand la femme de son maître le harcèle par ses avances adultères, Joseph la repousse avec maturité et grand respect d'autrui. Puis, lorsqu'une fois déçue, la femme lance contre lui ses accusations calomnieuses, il se tait et prend les choses sur lui, comme si une mystérieuse sagesse lui dictait cette forme de résistance à la violence qu'il subit. En tout cas, il n'entre pas dans le jeu d'accusation de la femme, et en cela il témoigne de son refus du mal. Car accuser est en général une manière d'ajouter du mal au mal1. Or le sage sait que, souvent, le méchant est d'abord un malheureux : Joseph n'en a-t-il pas fait l'expérience avec ses frères ? Dès lors, accuser le violent reviendrait à ne pas reconnaître qu'il est d'abord un être blessé et souffrant. C'est pourquoi le sage préfère camper dans sa vérité, peut-être avec l'espoir qu'un jour cette vérité sera reconnue. Le silence de Joseph est bien celui d'un juste qui ne se déprend pas de son refus de la violence lorsqu'il en est victime. Il préfère arrêter à lui le mal plutôt que de lui offrir le relais qui le relancerait et l'amplifierait d'autant.

3. Joseph, devenu le maître de l'Egypte, met ses frères à l'épreuve
C
'est une attitude analogue que Joseph adopte quelques années plus tard lorsque la famine, que sa sagesse a permis de prévenir, ramène jusqu'à lui ses frères en quête de vivres. Que fait-il en effet lorsqu'il les voit venir vers lui ? Jouant à l'étranger, il parle durement et questionne ses frères qui ne le reconnaissent ni à son aspect ni à sa voix.
"Joseph était le maître du pays : c'était lui qui vendait le grain à tout le pays. Les frères de Joseph arrivèrent et se prosternèrent devant lui, face contre terre. Et Joseph vit ses frères, et il les reconnut mais il fit l'étranger vis-à-vis d'eux et leur parla durement... Joseph reconnut ses frères, mais eux ne le reconnurent pas. Et Joseph se souvient de ses songes..." (Gn 42,6-8)
Pourquoi cette manière de faire ? Joseph ne devrait-il pas se faire connaître immédiatement ? Peut-être bien. Mais que se passerait-il alors ? Deux cas de figure sont possibles. Soit Joseph tire vengeance de ses frères; auquel cas, il est injuste et violent parce qu'il leur impose tout le poids de la culpabilité en se faisant passer pour l'innocent qu'il n'est pas. Soit Joseph pardonne, dans une attitude sans doute très 'chrétienne', mais singulièrement dénuée de justesse et de sagesse. Car si les frères se sont éloignés de lui au point de lui refuser avec violence le statut de frère, Joseph ne peut faire à leur place le chemin de rapprochement sans les priver de leur initiative et de leur liberté, sans les dépouiller d'eux-mêmes, en quelque sorte.
      Joseph choisit donc de reprendre les choses où elles en sont restées, sans nier la violence dont les relations étaient empreintes. Le chemin est certes plus long et plus tortueux, mais il laisse le temps au temps; il est surtout plus juste, en ce qu'il va permettre de désamorcer patiemment ce qui a causé la violence et le malheur dans la famille. Dans ce but, Joseph ne refusera pas de recourir à la dissimulation, à la ruse, et même à une violence mesurée. Mais il le fera avec habileté et sagesse, de façon à retourner le mal contre lui-même pour en enrayer la mécanique mortifère.
     Il commence à mettre les frères dans une position où ils vont éprouver de l'intérieur ce que leur victime a connu vingt ans auparavant. Il les met au trou trois jours, les laissant dans l'angoisse de ne pas savoir ce qui va advenir d'eux. Mais Jacob aussi a souffert dans cette histoire. Aussi Joseph les renvoie-t-il chez lui comme autrefois, avec un frère en moins, les contraignant à affronter à nouveau la douleur et les soupçons de leur père, d'autant qu'ils vont devoir lui réclamer Benjamin. Cette pédagogie porte ses fruits puisque, enfin, les frères en viennent à s'avouer les uns aux autres la faute commise contre leur frère.
"Joseph les mit tous en prison pendant trois jours. Le troisième jour, il leur dit : 'Faites ceci afin que vous viviez. Je crains Dieu, moi. Si vous êtes honnêtes, que l'un de vos frères reste détenu dans votre prison, pour vous partez en emportant du grain... Votre petit frère, faites-le venir vers moi, et vos paroles seront vérifiées et vous ne mourrez pas'... Ainsi firent-ils et ils se dirent l'un à lautre : 'En vérité, nous sommes coupables à cause de notre frère. Car nous avons vu la détresse de son âme quand il nous demandait grâce et que nous ne l'avons pas écouté'... Ils ne savaient pas que Joseph les comprenait car, entre eux et lui, il y avait le traducteur. Alors, il s'écarta d'eux et il leura..." (Gn 42,17-24)
     Mais si les frères sont ainsi mis à l'épreuve, il en va de même pour Jacob. Si Joseph en croit ce que les hommes ont dit de leur père et de leur jeune frère (v.13), il n'est que trop clair que Jacob a reporté sur Benjamin la prédilection qu'il avait pour Joseph. Or, c'est cette préférence qui, au départ, avait déclenché la jalousie des autres, victimes à leurs yeux d'une injustice. En réclamant Benjamin, Joseph n'ignore pas qu'il teste ainsi son père : celui-ci pourra-t-il renoncer à une attitude qui fait violence à ses fils, y compris à Benjamin qu'il prive de ses frères ? Pourra-t-il croire enfin à leur capacité à se montrer frères ? La résistance que le vieux père oppose à ses fils à leur retour d'Egypte montre que Joseph a visé juste, et qu'il fallait que Jacob renonce à cette forme de convoitise et de violence pour que d'autres relations deviennent possibles au sein de cette famille (Gn 42,29-38).

4. Benjamin arrive en Egypte     
     Sur l'insistance de Juda qui l'avertit que garder Benjamin revient à vouer tout le clan à une mort certaine, Jacob laisse donc partir Benjamin avec les autres (Gn 43,1-8). A leur tour, ils vont devoir montrer que les événements leur ont permis d'évoluer. Après une première rencontre plutôt rassurante (Gn 43,15-34), Joseph met en œuvre un stratagème où il s'arrange pour que Benjamin se retrouve accusé du vol de sa coupe. Il l'isole ainsi du reste de ses frères, donnant à ceux-ci la possibilité de se défaire du second fils de Rachel. Bref, il leur offre l'opportunité de faire au préféré du père ce qu'ils lui ont fait autrefois, sans avoir rien à se reprocher cette fois. Mais les frères n'abandonnent pas Benjamin. Solidaires, ils retournent avec lui devant Joseph (Gn 44,1-14). Juda, alors, s'offre à rester comme esclave à la place de son frère. Pour convaincre le maître de l'Egypte, il invoque l'affection privilégiée que leur père a pour son dernier-né, un attachement tel que, si Benjamin ne revient pas, il mourra. Ainsi, Juda montre combien il a changé : le voilà prêt à se sacrifier pour sauvegarder l'amour préférentiel de son père, un amour qui, autrefois, avait nourri en lui jalousie et haine et l'avait rendu violent au point de vouloir tuer son frère et de le vendre effectivement (Gn 44,18-34). Voyant que le mal est ainsi guéri à sa racine, Joseph peut abandonner toute dissimulation : il se fait reconnaître de ses frères et les invite à venir vivre près de lui pour goûter le fruit du dépassement et de la violence : la vie (Gn 45,1-11).
"Joseph se jeta au cou de Benjamin et pleura. Benjamin aussi pleura à son cou. Puis il embrassa tous ses frères et pleura en les embrassant. Après quoi ses frères parlèrent avec lui" (Gn 45,14-15).    

5. Les frères ont peur après la mort du père : le pardon
     A ce point, cependant, on ne peut pas encore parler de pardon, même si, comme le note avec précision le narrateur, la parole circule à nouveau entre Joseph et ses frères (Gn 45,15). Mais ces derniers sont encore taraudés en secret par la culpabilité, et celle-ci refera surface à la mort de Jacob. C'est que la figure du père a joué un rôle majeur dans la réconciliation. Dès lors, une fois celui-ci disparu, Joseph ne va-t-il pas les traiter en ennemis et vouloir enfin sa vengeance ? C'est en tout cas la crainte qu'ils expriment. Ils envoient alors à Joseph un message où, en faisant parler Jacob, ils avouent indirectement leur faute, en la qualifiant de 'rébellion', d' 'offense' et de 'mal'. Au nom de leur père, ils lui demandent par deux fois de leur pardonner le mal qu'ils lui ont fait ; puis ils viennent se jeter à ses pieds pour recevoir leur châtiment : l'esclavage.
"Ses frères vinrent eux-mêmes et ils se jetèrent à ses pieds devant lui, ils dirent :'Nous voici pour toi comme des esclaves' et Joseph leur dit :'Ne craignez pas! Suis-je à la place de Dieu, moi ? Le mal que vous avez contre moi, Dieu l'a tramé n bien afin d'accomplir ce qui se réalise aujourd'hui : faire un peuple nombreux'..." (Gn 50,18-20).
     Joseph refuse : ne pas pardonner, dit-il, ce serait s'opposer à Dieu qui, du mal fomenté par les frères contre Joseph, a tiré un bien : la victoire de la vie. Ainsi, le pardon accordé par la victime vient-il guérir les séquelles que la violence avait laissées chez ses fauteurs (Gn 50,15-21).
     L'attitude de Joseph, dans toute cette histoire, permet de se rendre compte que la stricte justice est parfois trop courte parce que, lorsqu'elle châtie un violent, celui-ci ne se sent pas reconnu comme victime, alors que, la plupart du temps, il en est une aussi. Ainsi la justice entretient-elle sans le savoir ce qu'elle cherche à combattre. Il n'en va pas ainsi de la sagesse. Mais surtout, la justice a rarement les moyens de modifier les causes profondes de la violence et de transformer les cœurs. Or, tant que ses soubassements n'ont pas été mis en lumière et convertis, le risque de violence subsiste. Lorsqu'il délaisse toute vengeance pour arrêter la spirale du mal, Joseph va plus loin que la justice : il ramène ses frères à leur responsabilité, puis il pousse son père à renoncer à son amour jaloux et sur-protecteur, et ses frères à oublier leur jalousie haineuse.
     C'est ainsi qu'il fait œuvre de réconciliation, dût-il pour cela user d'une violence juste et mesurée, portant le fer là où un arrachement est nécessaire pour que la convoitise rende les armes et cesse de semer la mort. Au-delà de la justice, c'est la sagesse qui triomphe ici de la violence et de ses racines cachées.

André WENIN
Professeur à la Faculté
de théologie de l'U.C.L.
Extrait de l'article de la Revue théologique de Louvain 34e Année 2003 - fasc. 4, pp. 449-456.