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Les Prophètes et Jésus

1. Les prophètes n'ont pas dessiné un robot du Messie
2. Les prophètes ont préparé la venue du Messie

3. Les prophètes ont anticipé certains aspects du Jésus des Evangiles
4. Jésus prophète
5. La première génération a compris qui était Jésus à la lumière des prophètes

Bien des chrétiens s'imaginent que le prophètes connaissaient l'avenir et que Dieu leur a donné de programmer la venue de Jésus et toute sa vie. Mais alors si cela n'est pas exact, que veut dire les paroles de Matthieu dans son évangile : "Ainsi s'accomplit la parole du Seigneur par le prophète..." ? Jacques Vermeylen aide à y voir plus clair.

       Les prophètes ont-ils annoncé la venue et l'action de Jésus ? Répondre à cette question est moins simple qu'il n'y paraît. Parce qu'il y a " prophète " et " prophète ". Parce le contenu actuel des livres attribués aux grands prophètes déborde largement la parole prononcée historiquement par ceux-ci. Parce qu'il faut s'entendre sur ce que signifie " annoncer ". Et pourtant cette question est importante, parce qu'il en va du sens essentiel des Écritures, lorsqu'elles sont lues par les chrétiens ou par les juifs. Il vaut donc la peine de tenter d'y répondre, même si la place manque ici pour toutes les justifications et toutes les nuances nécessaires. Je développerai cinq propositions : les prophètes n'ont pas dressé un " portrait robot " du Messie ; en revanche, leur prédication a préparé la venue de Jésus ; par le témoignage de leur engagement personnel, ils ont anticipé certains aspects du Jésus des évangiles ; Jésus a été reconnu et s'est reconnu comme l'un d'entre eux ; enfin, la première génération chrétienne a compris qui était Jésus en lisant " La Loi et les Prophètes ".

1. Les prophètes n'ont pas dressé un portrait robot du Messie
        La Bible hébraïque parle souvent du "messia" ou " oint ", terme d'où dérive le mot français " Messie ". Dans les textes les plus anciens (époque royale), il ne s'agit pas d'un souverain idéal encore à venir, mais tout simplement du souverain régnant, qui a reçu l'onction au moment de son accession au pouvoir. Ce roi est présenté selon les conventions proche-orientales : ce n'est pas un simple leader politique, mais le représentant de YHWH, le dépositaire de sa force guerrière, l'instrument de sa justice. Certains prophètes étaient attachés à la cour et y jouaient sans doute un rôle important. On connaît, par exemple, le célèbre oracle de Natan, qui déclare à David : " YHWH t'annonce qu'il te fera une maison ", c'est-à-dire une dynastie (2 S 7,11) ; il ajoute : " Je maintiendrai après toi le lignage issu de tes entrailles, et j'affermirai sa royauté " (v. 12). La suite du texte le montre bien : le prophète ne songe pas à un Messie lointain, mais à Salomon, qui succédera à David. On trouve d'autres promesses favorables au roi dans les livres de Michée (5,1-3), de Jérémie (23,5-6) et surtout d'Isaïe (9,1-6 ; 11,1-9 ; etc.). Chaque fois, on célèbre un roi régnant, à moins qu'il ne s'agisse de son successeur immédiat. Aujourd'hui, cependant, bon nombre de spécialistes pensent que ces textes n'ont pas été écrits par les prophètes eux-mêmes : ce sont plutôt des pièces traditionnelles qui leur ont été attribuées, ou encore des compositions plus tardives.

         Quant aux prophètes " classiques ", ils sont le plus souvent en conflit avec les rois, dont ils critiquent sans ménagement la politique (voir par exemple Jr 21-22). Après l'écroulement de la monarchie, les textes qui parlent du roi sont ré-interprétés. La symbolique du Messie est reportée sur Zorobabel, sur le grand-prêtre ou, dans d'autres textes, sur la communauté croyante de Jérusalem, mais non sur un sauveur eschatologique.
      
Si de nombreux textes des livres prophétiques annoncent l'intervention salvatrice de YHWH en faveur des siens et l'irruption d'un monde heureux (les " temps messianiques ", au sens large), le messianisme comme attente d'un roi idéal qui sauverait Israël à la fin des temps n'apparaît pas dans la Bible, et les prophètes eux-mêmes n'ont jamais eu conscience de proclamer la venue d'un Messie encore lointain. Une telle attente est attestée à l'époque de Jésus, mais en dehors du texte biblique (dans les manuscrits trouvés à Qumrân, par exemple). La question de Jean-Baptiste : " Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? " (Mt 11,3) est donc d'actualité, et la société juive se trouve alors en pleine effervescence messianique, liée à un sens très vif de l'eschatologie : celui qui doit venir procédera au jugement universel et inaugurera un ordre nouveau du monde entier. Les hésitations du Baptiste comme l'attitude des foules le montrent cependant : Jésus ne correspondait pas à un " portrait robot " que les Écritures auraient dressé à propos du Messie. Aux scribes et aux pharisiens qui réclament un signe - qui devait sans doute l'accréditer comme Messie - Jésus répond : " Génération mauvaise et adultère ! elle réclame un signe, et de signe, il ne lui sera donné que le signe du prophète Jonas " (Mt 12,39 ; cf. 16,4 et par.). La nature de ce " signe de Jonas " reste discutée, l'interprétation la plus probable étant celle du " contresigne " formé par la mort même de Jésus. Quoi qu'il en soit, il est vain de chercher dans la littérature prophétique une preuve de la messianité de Jésus.

2. Les prophètes ont préparé la venue de Jésus
        C'est d'une manière toute différente que les prophètes " classiques "
, à partir d'Amos, ont préparé la venue de Jésus. À l'origine, Israël est, à bien des égards, un peuple proche-oriental parmi les autres. Comme partout, il y règne une mentalité " cosmique ", selon laquelle il existe un grand ordre du monde régi par les dieux, et rien n'y échappe. Dans cette perspective, le sort de chacun comme celui du peuple tout entier est déterminé par la volonté divine. Par exemple, Salomon est désigné au moment de sa naissance comme Yedidiah, c'est-à-dire " Bien-aimé de YHWH " (2 S 12,25) ; en d'autres termes, il est prédestiné à la royauté, et c'est bien lui qui succédera à David (1 R 1), alors qu'il n'est pas son fils aîné. Dans cette ligne, Israël est le peuple élu, et Sion est protégés inconditionnellement par YHWH. L'ordre du monde n'appartient pas aux hommes, et il est inutile de vouloir le modifier. C'est Amos le premier qui, aux alentours de l'an 760, va protester contre ce vieux fatalisme. C'est un homme en colère. Il voit la misère des pauvres, et il comprend qu'elle ne répond pas à la volonté divine, mais qu'elle est produite par la rapacité des puissants. Alors, il les interpelle au nom de YHWH, dénonce leurs crimes, annonce la terrible punition divine : " Parce qu'ils vendent l'innocent à prix d'argent et le pauvre pour une paire de sandales, parce qu'ils écrasent la tête des faibles… je vais vous broyer sur place… " (Am 2,6-16). Non, il n'y a pas de destin aveugle, de fatalité. Le destin d'Israël se trouve entre les mains de ses propres dirigeants, qui sont tenus pour responsables. En d'autres termes, l'humain doit répondre de ses actes, et c'est donc qu'il est tenu pour un être libre, capable de choisir entre plusieurs solutions. Mais un tel discours - bientôt repris et prolongé par Osée, Isaïe et Michée, puis par Jérémie, Ézéchiel et d'autres - a aussi de quoi inquiéter, car en pratique les chefs d'Israël et de Juda se montrent injustes, faibles, incroyants, idolâtres, et leurs infidélités répétées menacent l'existence même de la nation.
         Les prophètes classiques sont donc les éveilleurs de la conscience morale d'Israël. Sans la forger eux-mêmes, ils ont permis l'éclosion de la théologie de l'Alliance bilatérale entre Israël et son Dieu. Ils ont ainsi mis en branle un immense mouvement de réflexion, un chemin de foi et d'espérance qui traverse toute la Bible. C'est de cette manière qu'ils ont préparé Israël à accueillir et à comprendre Jésus, témoin ultime de l'Alliance.

3. Les prophètes ont anticipé certains aspects du Jésus des évangiles
      
  Par leur sens de la dignité humaine, par leur sensibilité à la détresse humaine des opprimés, par leur dénonciation de la fausse vertu et de la dissimulation, par l'annonce des temps messianiques, les prophètes ont fait des choix qui seront plus tard ceux de Jésus. Mais il est d'autres aspects des livres prophétiques qui anticipent ce que Jésus vivra bien plus tard. Un exemple frappant est celui de Jérémie, le prophète souffrant par excellence. Sa parole décapante se heurte à l'hostilité de plus en plus violente des gens au pouvoir : il est frappé, mis au carcan, jeté en prison, et il échappe de peu à la mort. Dans quelques textes autobiographiques (Jr 11,18-12,6 ; 15,10-21 ; etc.), le prophète dit son drame intérieur. Épuisé par l'épreuve, il est tenté de renoncer à sa mission :

"La parole de YHWH a été pour moi source d'opprobre et de moquerie tout le jour. Je me disais: 'Je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son Nom'. Mais c'était en mon cœur comme un feu dévorant, enfermé dans mes os. Je m'épuisais à le contenir, mais je n'ai pas pu" (20,8-9).

       C'est déjà, d'une certaine manière, l'épreuve de Jésus à Gethsémani ou son cri sur la Croix : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?", mais c'est surtout l'épreuve surmontée, la confiance en un Dieu qui le soutient et l'espérance de la victoire (cf. vv. 11-13). Dans la même ligne, les poèmes du "Serviteur souffrant" (Is 42,1-9 ; 49,1-7 ; 50,4-11 ; 52,13-53,12) anticipent l'attitude de Jésus, qui se fera serviteur de Dieu jusqu'à accepter la Passion et la mort. Le quatrième de ces poèmes est particulièrement saisissant. Quelle que soit l'identité - très discutée - du Serviteur, ce texte dit une expérience humaine d'abandon total pour le service des autres, et aussi ce qui ressemble à une résurrection (53,10-11). Jésus, à son tour, vivra cette expérience.

4. Jésus prophète
        Comme Jean le Baptiste, Jésus a vraisemblablement eu conscience de prolonger la mission des prophètes. C'est en parlant de lui-même qu'il cite le dicton : " Aucun prophète n'est favorable à sa patrie " (Lc 4,24) , et ses contemporains le considèrent volontiers comme tel (Mt 21,11 ; Lc 7,16 ; 24,19). Plus exactement, les gens de son temps voient en lui le prophète par excellence, sans doute le nouveau Moïse (Jn 6,14 ; 7,10 ; cf. Dt 18,18), ou encore Jérémie ou Élie revenus sur terre (Mt 16,14 ; cf. Mc 8,28) ; ces différentes figures ne doivent pas être opposées : comme dans le cas de Jean-Baptiste, avec lequel Jésus est également identifié (Mc 8,28), il s'agit toujours du prophète eschatologique, que l'on attendait dans le cadre de l'avènement des temps messianiques. Jésus est donc perçu comme prophète de la fin des temps. En effet, il prêche l'irruption du monde nouveau, dans la ligne de ce qu'annonce en particulier le livre d'Isaïe. Il le fait cependant d'une manière très différente du Baptiste.         
       Pour lui, en effet, il n'est pas question de la Colère de Dieu et de la nécessité de se convertir pour y échapper. Il prêche au contraire une Heureuse Nouvelle, celle du Royaume de Dieu. Cette réalité est éminemment positive : c'est le temps de la grâce divine, du pardon offert généreusement aux pécheurs, du rassemblement de tout Israël sans distinction entre les " purs " et les " impurs ". Il nous est difficile, voire impossible, d'entrer dans la conscience intime de Jésus. D'après le témoignage évangélique, cependant, il semble se comprendre dans un rôle prophétique. Lui aussi se sait habité par l'Esprit, envoyé porter une parole de révélation. Cette identification paraît spécialement importante lorsqu'il commence à entrevoir la perspective de sa mort violente. Il sait que Jérémie et tant d'autres prophètes, jusqu'à Jean-Baptiste, ont chèrement payé le prix de leur parole libre, et que beaucoup d'entre eux ont été assassinés : " Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés... " (Mt 23,37). Lui aussi a conscience d'être envoyé pour porter une parole essentielle de la part du Père, et c'est pour y être fidèle qu'il accepte de subir le sort de nombreux autres envoyés . Même s'il est, en vérité, plus que l'un d'entre eux.

5. La première génération chrétienne a compris qui était Jésus
à la lumière des prophètes
        " Qui dites-vous que je suis ? " La question résonne à travers les évangiles. Jésus a été une énigme pour ses contemporains. Ceux qui l'ont rencontré et sont devenus ses disciples ont été impressionnés par sa manière d'être, de parler, de vivre. Sinon, ils ne l'auraient pas suivi. Mais ce n'est que très progressivement, sans doute, qu'ils ont perçu la profondeur de son mystère. Comment comprendre Jésus ? Déjà lorsqu'il exerçait son ministère, des réponses s'esquissaient : ne serait-il pas un prophète, comme Jean-Baptiste ? ou le Prophète par excellence, Élie dont on attendait le retour ? ne serait-il pas le Messie, roi sauveur fils de David envoyé par Dieu ? l'Emmanuel d'Is 7 ? ou encore le mystérieux " fils d'homme " dont parle Dn 7 ? Tous ces titres donnés à Jésus proviennent de la Bible hébraïque. Pour comprendre le mystère de Jésus, ceux qui l'ont rencontré ont réagi comme on l'a fait tout au long de l'histoire d'Israël : ils ont cherché une réponse dans " la Loi et les Prophètes ". Dans l'épisode du chemin d'Emmaüs, Jésus lui-même invite à cette lecture : " Il leur dit : 'Ô cœurs sans intelligence, lents à croire à tout ce qu'ont annoncé les Prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ endurât ces souffrances pour entrer dans sa gloire ?' Et, commençant par Moïse et parcourant tous les prophètes, il leur interpréta dans toutes les Écritures ce qui le concernait " (Lc 24, 25-27). L'énigme, présente des les premiers temps de l'activité publique de Jésus, rebondit en effet d'une manière décisive après la Passion et l'expérience pascale. Qu'un prophète soit rejeté et même condamné à mort n'étonnera personne. Mais le Messie ? Et que signifie pour le mystère de Jésus l'expérience de la Résurrection ? Encore une fois, c'est la lecture du Livre qui, progressivement, a permis de formuler des réponses. Ici, quelques textes ont joué un rôle clé : les poèmes du Serviteur souffrant (Is 40-55), les psaumes des justes souffrants (Ps 22, par exemple), mais aussi divers textes eschatologiques et apocalyptiques (Daniel, Zacharie et Malachie, en particulier). C'est la réflexion exercée sur les Écritures à partir de l'expérience pascale qui amènera la communauté chrétienne à découvrir avec stupeur - car le monothéisme juif paraissait l'interdire absolument ! - la divinité de Jésus. Ce n'est en définitive qu'en confessant Jésus " Fils de Dieu " qu'on fait justice à son mystère.

Jacques VERMEYLEN