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Les
prophètes ont-ils annoncé la venue et l'action de Jésus ? Répondre à cette
question est moins simple qu'il n'y paraît. Parce qu'il y a " prophète
" et " prophète ". Parce le contenu actuel des livres attribués aux grands
prophètes déborde largement la parole prononcée historiquement par ceux-ci.
Parce qu'il faut s'entendre sur ce que signifie " annoncer ". Et pourtant
cette question est importante, parce qu'il en va du sens essentiel des
Écritures, lorsqu'elles sont lues par les chrétiens ou par les juifs.
Il vaut donc la peine de tenter d'y répondre, même si la place manque
ici pour toutes les justifications et toutes les nuances nécessaires.
Je développerai cinq propositions : les prophètes n'ont pas dressé un
" portrait robot " du Messie ; en revanche, leur prédication a préparé
la venue de Jésus ; par le témoignage de leur engagement personnel, ils
ont anticipé certains aspects du Jésus des évangiles ; Jésus a été reconnu
et s'est reconnu comme l'un d'entre eux ; enfin, la première génération
chrétienne a compris qui était Jésus en lisant " La Loi et les
Prophètes ".
1.
Les prophètes n'ont pas dressé un portrait robot du Messie
La Bible hébraïque
parle souvent du "messia" ou " oint ", terme d'où dérive
le mot français " Messie ". Dans les textes les plus anciens (époque
royale), il ne s'agit pas d'un souverain idéal encore à venir,
mais tout simplement du souverain régnant, qui a reçu l'onction
au moment de son accession au pouvoir. Ce roi est présenté selon les conventions
proche-orientales : ce n'est pas un simple leader politique, mais le représentant
de YHWH, le dépositaire de sa force guerrière, l'instrument de sa justice.
Certains prophètes étaient attachés à la cour et y jouaient sans doute
un rôle important. On connaît, par exemple, le célèbre oracle de Natan,
qui déclare à David : " YHWH t'annonce qu'il te fera une maison
", c'est-à-dire une dynastie (2 S 7,11) ; il ajoute
: " Je maintiendrai après toi le lignage issu de tes entrailles, et
j'affermirai sa royauté " (v. 12). La suite
du texte le montre bien : le prophète ne songe pas à un Messie lointain,
mais à Salomon, qui succédera à David. On trouve d'autres promesses favorables
au roi dans les livres de Michée (5,1-3), de Jérémie
(23,5-6) et surtout d'Isaïe (9,1-6
; 11,1-9 ; etc.). Chaque fois, on célèbre un roi régnant, à moins
qu'il ne s'agisse de son successeur immédiat. Aujourd'hui, cependant,
bon nombre de spécialistes pensent que ces textes n'ont pas été écrits
par les prophètes eux-mêmes : ce sont plutôt des pièces traditionnelles
qui leur ont été attribuées, ou encore des compositions plus tardives.
Quant
aux prophètes " classiques ", ils sont le plus souvent en conflit
avec les rois, dont ils critiquent sans ménagement la politique (voir
par exemple Jr 21-22). Après l'écroulement de la monarchie, les
textes qui parlent du roi sont ré-interprétés. La symbolique du Messie
est reportée sur Zorobabel, sur le grand-prêtre ou, dans d'autres textes,
sur la communauté croyante de Jérusalem, mais non sur un sauveur
eschatologique.
Si
de nombreux textes des livres prophétiques annoncent l'intervention salvatrice
de YHWH en faveur des siens et l'irruption d'un monde heureux (les
" temps messianiques ", au sens large), le messianisme comme attente
d'un roi idéal qui sauverait Israël à la fin des temps n'apparaît pas
dans la Bible, et les prophètes eux-mêmes n'ont jamais eu conscience de
proclamer la venue d'un Messie encore lointain. Une telle attente est
attestée à l'époque de Jésus, mais en dehors du texte biblique
(dans les manuscrits trouvés à Qumrân,
par exemple). La question de Jean-Baptiste : " Es-tu celui qui
doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? " (Mt
11,3) est donc d'actualité, et la société juive se trouve alors
en pleine effervescence messianique, liée à un sens très vif de l'eschatologie
: celui qui doit venir procédera au jugement universel et inaugurera un
ordre nouveau du monde entier. Les hésitations du Baptiste comme l'attitude
des foules le montrent cependant : Jésus ne correspondait pas à un " portrait
robot " que les Écritures auraient dressé à propos du Messie. Aux scribes
et aux pharisiens qui réclament un signe - qui devait sans doute l'accréditer
comme Messie - Jésus répond : " Génération mauvaise et adultère ! elle
réclame un signe, et de signe, il ne lui sera donné que le signe du prophète
Jonas " (Mt 12,39 ; cf. 16,4 et par.). La nature
de ce " signe de Jonas " reste discutée, l'interprétation la plus probable
étant celle du " contresigne " formé par la mort même de Jésus. Quoi qu'il
en soit, il est vain de chercher dans la littérature prophétique une preuve
de la messianité de Jésus.
2.
Les prophètes ont préparé la venue de Jésus
C'est d'une manière
toute différente que les prophètes " classiques ", à partir d'Amos,
ont préparé la venue de Jésus. À l'origine, Israël est, à bien
des égards, un peuple proche-oriental parmi les autres. Comme partout,
il y règne une mentalité " cosmique ", selon laquelle il existe un grand
ordre du monde régi par les dieux, et rien n'y échappe. Dans cette perspective,
le sort de chacun comme celui du peuple tout entier est déterminé par
la volonté divine. Par exemple, Salomon est désigné au moment de sa naissance
comme Yedidiah, c'est-à-dire " Bien-aimé de YHWH " (2 S
12,25) ; en d'autres termes, il est prédestiné à la royauté, et
c'est bien lui qui succédera à David (1 R 1), alors
qu'il n'est pas son fils aîné. Dans cette ligne, Israël est le peuple
élu, et Sion est protégés inconditionnellement par YHWH. L'ordre du monde
n'appartient pas aux hommes, et il est inutile de vouloir le modifier.
C'est Amos le premier qui, aux alentours de l'an 760, va protester contre
ce vieux fatalisme. C'est un homme en colère. Il voit la misère des pauvres,
et il comprend qu'elle ne répond pas à la volonté divine, mais qu'elle
est produite par la rapacité des puissants. Alors, il les interpelle au
nom de YHWH, dénonce leurs crimes, annonce la terrible punition divine
: " Parce qu'ils vendent l'innocent à prix d'argent et le pauvre pour
une paire de sandales, parce qu'ils écrasent la tête des faibles… je vais
vous broyer sur place… " (Am 2,6-16). Non, il
n'y a pas de destin aveugle, de fatalité. Le destin d'Israël se trouve
entre les mains de ses propres dirigeants, qui sont tenus pour responsables.
En d'autres termes, l'humain doit répondre de ses actes, et c'est donc
qu'il est tenu pour un être libre, capable de choisir entre plusieurs
solutions. Mais un tel discours - bientôt repris et prolongé par Osée,
Isaïe et Michée, puis par Jérémie, Ézéchiel et d'autres - a aussi de quoi
inquiéter, car en pratique les chefs d'Israël et de Juda se montrent injustes,
faibles, incroyants, idolâtres, et leurs infidélités répétées menacent
l'existence même de la nation.
Les prophètes classiques
sont donc les éveilleurs de la conscience morale d'Israël. Sans
la forger eux-mêmes, ils ont permis l'éclosion de la théologie de l'Alliance
bilatérale entre Israël et son Dieu. Ils ont ainsi mis en branle un immense
mouvement de réflexion, un chemin de foi et d'espérance qui traverse toute
la Bible. C'est de cette manière qu'ils ont préparé Israël à accueillir
et à comprendre Jésus, témoin ultime de l'Alliance.
3.
Les prophètes ont anticipé certains aspects du Jésus des évangiles
Par leur sens
de la dignité humaine, par leur sensibilité à la détresse humaine des
opprimés, par leur dénonciation de la fausse vertu et de la dissimulation,
par l'annonce des temps messianiques, les prophètes ont fait des choix
qui seront plus tard ceux de Jésus. Mais il est d'autres aspects des livres
prophétiques qui anticipent ce que Jésus vivra bien plus tard. Un exemple
frappant est celui de Jérémie, le prophète souffrant par excellence. Sa
parole décapante se heurte à l'hostilité de plus en plus violente des
gens au pouvoir : il est frappé, mis au carcan, jeté en prison, et il
échappe de peu à la mort. Dans quelques textes autobiographiques (Jr
11,18-12,6 ; 15,10-21 ; etc.), le prophète dit son drame intérieur.
Épuisé par l'épreuve, il est tenté de renoncer à sa mission :
"La
parole de YHWH a été pour moi source d'opprobre et de moquerie tout
le jour. Je me disais: 'Je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus
en son Nom'. Mais c'était en mon cœur comme un feu dévorant, enfermé
dans mes os. Je m'épuisais à le contenir, mais je n'ai pas pu" (20,8-9).
C'est
déjà, d'une certaine manière, l'épreuve de Jésus à Gethsémani ou son cri
sur la Croix : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?",
mais c'est surtout l'épreuve surmontée, la confiance en un Dieu qui le
soutient et l'espérance de la victoire (cf. vv. 11-13).
Dans la même ligne, les poèmes du "Serviteur souffrant"
(Is 42,1-9 ; 49,1-7 ; 50,4-11 ; 52,13-53,12) anticipent l'attitude
de Jésus, qui se fera serviteur de Dieu jusqu'à accepter la Passion et
la mort. Le quatrième de ces poèmes est particulièrement saisissant. Quelle
que soit l'identité - très discutée - du Serviteur, ce texte dit une expérience
humaine d'abandon total pour le service des autres, et aussi ce qui ressemble
à une résurrection (53,10-11). Jésus, à son tour,
vivra cette expérience.
4.
Jésus prophète
Comme Jean le
Baptiste, Jésus a vraisemblablement eu conscience de prolonger la mission
des prophètes. C'est en parlant de lui-même qu'il cite le dicton : " Aucun
prophète n'est favorable à sa patrie " (Lc 4,24)
, et ses contemporains le considèrent volontiers comme tel
(Mt 21,11 ; Lc 7,16 ; 24,19). Plus exactement, les gens de son
temps voient en lui le prophète par excellence, sans doute le nouveau
Moïse (Jn 6,14 ; 7,10 ; cf. Dt 18,18), ou encore
Jérémie ou Élie revenus sur terre (Mt 16,14 ; cf. Mc 8,28)
; ces différentes figures ne doivent pas être opposées : comme dans le
cas de Jean-Baptiste, avec lequel Jésus est également identifié (Mc
8,28), il s'agit toujours du prophète eschatologique, que l'on
attendait dans le cadre de l'avènement des temps messianiques.
Jésus est donc perçu comme prophète de la fin des temps. En effet, il
prêche l'irruption du monde nouveau, dans la ligne de ce qu'annonce en
particulier le livre d'Isaïe. Il le fait cependant d'une manière très
différente du Baptiste.
Pour lui, en effet, il n'est pas
question de la Colère de Dieu et de la nécessité de se convertir pour
y échapper. Il prêche au contraire une Heureuse Nouvelle, celle du Royaume
de Dieu. Cette réalité est éminemment positive : c'est le temps de la
grâce divine, du pardon offert généreusement aux pécheurs, du rassemblement
de tout Israël sans distinction entre les " purs " et les " impurs ".
Il nous est difficile, voire impossible, d'entrer dans la conscience intime
de Jésus. D'après le témoignage évangélique, cependant, il semble se comprendre
dans un rôle prophétique. Lui aussi se sait habité par l'Esprit, envoyé
porter une parole de révélation. Cette identification paraît spécialement
importante lorsqu'il commence à entrevoir la perspective de sa mort violente.
Il sait que Jérémie et tant d'autres prophètes, jusqu'à Jean-Baptiste,
ont chèrement payé le prix de leur parole libre, et que beaucoup d'entre
eux ont été assassinés : " Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes
et lapides ceux qui te sont envoyés... " (Mt 23,37).
Lui aussi a conscience d'être envoyé pour porter une parole essentielle
de la part du Père, et c'est pour y être fidèle qu'il accepte de subir
le sort de nombreux autres envoyés . Même s'il est, en vérité, plus que
l'un d'entre eux.
5.
La première génération chrétienne a compris qui était Jésus
à la lumière des prophètes
" Qui dites-vous
que je suis ? " La question résonne à travers les évangiles. Jésus
a été une énigme pour ses contemporains. Ceux qui l'ont rencontré et sont
devenus ses disciples ont été impressionnés par sa manière d'être, de
parler, de vivre. Sinon, ils ne l'auraient pas suivi. Mais ce n'est que
très progressivement, sans doute, qu'ils ont perçu la profondeur de son
mystère. Comment comprendre Jésus ? Déjà lorsqu'il exerçait son ministère,
des réponses s'esquissaient : ne serait-il pas un prophète, comme Jean-Baptiste
? ou le Prophète par excellence, Élie dont on attendait le retour ? ne
serait-il pas le Messie, roi sauveur fils de David envoyé par Dieu ? l'Emmanuel
d'Is 7 ? ou encore le mystérieux " fils d'homme " dont parle Dn
7 ? Tous ces titres donnés à Jésus proviennent de la Bible hébraïque.
Pour comprendre le mystère de Jésus, ceux qui l'ont rencontré ont réagi
comme on l'a fait tout au long de l'histoire d'Israël : ils ont cherché
une réponse dans " la Loi et les Prophètes ". Dans l'épisode du
chemin d'Emmaüs, Jésus lui-même invite à cette lecture : " Il leur dit
: 'Ô cœurs sans intelligence, lents à croire à tout ce qu'ont annoncé
les Prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ endurât ces souffrances
pour entrer dans sa gloire ?' Et, commençant par Moïse et parcourant tous
les prophètes, il leur interpréta dans toutes les Écritures ce qui le
concernait " (Lc 24, 25-27). L'énigme, présente
des les premiers temps de l'activité publique de Jésus, rebondit en effet
d'une manière décisive après la Passion et l'expérience pascale. Qu'un
prophète soit rejeté et même condamné à mort n'étonnera personne. Mais
le Messie ? Et que signifie pour le mystère de Jésus l'expérience de la
Résurrection ? Encore une fois, c'est la lecture du Livre qui, progressivement,
a permis de formuler des réponses. Ici, quelques textes ont joué un rôle
clé : les poèmes du Serviteur souffrant (Is 40-55),
les psaumes des justes souffrants (Ps 22, par exemple),
mais aussi divers textes eschatologiques et apocalyptiques (Daniel,
Zacharie et Malachie, en particulier). C'est la réflexion exercée
sur les Écritures à partir de l'expérience pascale qui amènera la communauté
chrétienne à découvrir avec stupeur - car le monothéisme juif paraissait
l'interdire absolument ! - la divinité de Jésus. Ce n'est en définitive
qu'en confessant Jésus " Fils de Dieu " qu'on fait justice à son
mystère.
Jacques
VERMEYLEN
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