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I.
Le texte de l’épisode
Le piège
*
Le piège des Sadducéens est ironique. Ils ne croient pas à la résurrection
mais ils savent que Jésus y croit, tout comme les Pharisiens et beaucoup
en Israël. Ils veulent le confondre et le ridiculiser. Ils inventent donc
un "cas" bien précis : une femme a épousé successivement sept frères,
tous morts sans en avoir eu d'enfants.
| La loi du lévirat obligeait
un homme à épouser la femme de son frère, si
celui-ci mourait sans enfant. On ne sait si cette loi était
vraiment observée. Dans la supposition des Sadducéens,
sept frères ont observé cette loi et ils sont morts
sans enfant |
*
Les Sadducéens commencent leur attaque à partir du "comment". Comment
cela va-t-il se passer pour cette femme et ses sept maris ? "De qui
sera-t-elle la femme puisque les sept l'ont eue ?"
La
réponse de Jésus
*
Jésus croit en la résurrection, sinon l'épisode n'aurait pas de sens car
c'est bien au sujet de sa foi qu'ils tendent leur piège. Sur quoi Jésus
appuie-t-il sa foi ? Sur les Ecritures. Le texte l'exprime bien : "N'est-ce
pas parce que vous ne connaissez ni les Ecritures ni la puissance de Dieu,
que vous êtes dans l'erreur ?". Pour Jésus donc, ce sont les Ecritures
qui nous parlent de la résurrection. Ce verset est central dans le texte
de Marc, extrêmement bien construit.
| Nous cherchons ordinairement
dans l'Ancien Testament des textes explicites au sujet de la résurrection.
Ceux-ci sont rares et tardifs. Jésus lit l'Ecriture autrement
et en élargit la recherche comme nous allons le voir. Pour
les premiers chrétiens aussi la lecture de l'Ancien Testament
était différente, mais la lumière de la résurrection
de Jésus leur a donné une manière toute nouvelle
de comprendre l'Ecriture (voir par exemple 2 Co 3,14-18) |
*Jésus
récuse le "comment" on vit à la résurrection, car nous ne pouvons rien
en savoir, c'est une autre vie, "comme les anges", dit Jésus (Jésus
partageait donc aussi la foi des Pharisiens au sujet des anges). Il s'agit
non d'imaginer le sort de ceux qui meurent mais de savoir que leur vie
est autre, transfigurée. "Quand on ressuscite d'entre les morts, on
ne se marie plus". Ce passage n'enseigne rien sur le mariage mais
nous dit la condition de vie tout à fait différente après la mort.
* Pour appuyer son affirmation, c'est dans
le second livre du Pentateuque que Jésus cherche un texte : l'épisode
du Buisson. Les Sadducéens ne reconnaissaient comme "Ecritures" que les
cinq premiers livres de la Bible, le Pentateuque, mais ils ne lisaient
aucunement le sens de la résurrection dans le texte tel que Jésus va le
relire.
| Relevons en passant
qu'il n'eistait aucun chapitre ou verset dans la Bible au temps de
Jésus. Ce n'est que bien plus tard qu'ils ont été
inventés. Pour exprimer une référence à
un texte, il était néce-essaire d'en dire le contenu;
c'est pourquoi Jésus parle ici de "lépisode du
Buisson", c'est-à-dire le monment où Dieu a parlé
à Moïse du milieu d'un buisson en flammes mais qui ne
se consumait pas (Exode 3). L'image est forte : Dieu et son message
sont comme un feu brûlant dans le coeur de celui qui le reçoit. |
*
Quant à la résurrection des morts, n'avez-vous pas lu la parole que Dieu
vous a dite", lisons-nous dans Matthieu (Mt 22,31).
Ce "vous" est intéressant. Pour Jésus, Dieu, à travers les Ecritures,
"nous" parle aujourd'hui. Ce n’est pas une Parole du passé. . "Je suis
le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob", pour la lecture
traditionnelle, cette expression signifie simplement : "le Dieu qu'adorait
Abraham", et donc aussi "le Dieu qui est avec Abraham, en relation avec
lui, qui le protège", ou encore "le Dieu de l'Alliance". Aller plus loin
dans l'interprétation de ce texte n'est pas habituel. Il est donc d'autant
plus important de voir que pour Jésus, - et à travers ce texte pour les
évangélistes, - la lecture doit aller plus loin : Jésus ajoute : "Dieu
n'est pas le Dieu des morts mais des vivants". Jésus tire sa conclusion
ainsi : si les morts étaient entièrement disparus, Dieu aurait-il encore
à s'en soucier, serait-il encore en relation avec eux, pourrait-il encore
se dire le Dieu d'Abraham ? Et sinon, les Sadducéens n'adoreraient-ils
pas un Dieu des morts ?
* Ne croyaient-ils pas, comme beaucoup,
que les morts n'ont plus de relation avec Dieu. En effet, dans le Premier
Testament, plusieurs textes disent que "les morts ne louent pas le
Seigneur, mais nous, les vivants, nous le bénissons" (Ps
115,17) ou encore "chez les morts, qui te louerait ?" (Ps
6,6). On pourrait encore citer d'autres psaumes ou textes des prophètes.
Dieu ne peut être en relation avec des non-vivants ou loué par des êtres
qui n'existent plus.
* Poursuivons notre lecture. Après cette
citation de l'Exode, Jésus, dans Marc, insiste encore : "Vous êtes
grandement dans l'erreur" ; donc, même au sujet de ces premiers livres
bibliques, que vous, les Sadducéens, vous reconnaissez et que vous ne
comprenez pas!
| Certaines traductions traduisent
: "pour Dieu, tous sont vivants". Pour moi, je pense
que la traduction serait trop faible. |
*
Luc de son côté ajoute :"Mais tous vivent à Dieu". En grec, c'est
un datif. Il pourrait se traduire "par Dieu". Mais plus souvent le datif
est un datif d'intérêt "pour Dieu", "à Dieu", leur vie est entièrement
liée à celle de Dieu, tournée vers lui, motivée par lui.
II.
La foi en la résurrection
Comment se fait-il que Jésus parle ainsi ?
*
Comme nous le disent les articles précédents, Jésus partageait la foi
des Pharisiens, des Esséniens et d'autres de son temps, telle qu'on la
voit s'exprimer dans les écrits de Qumrân par exemple, ou d'autres écrits
non canoniques.
Jésus
annonce sa mort et sa résurrection
* L'épisode du piège tendu par les Sadducéens n'est pas le seul endroit
où Jésus parle de résurrection. Par exemple en Luc 14,14, Jésus promet
que celui qui reçoit à sa table ceux qui ne peuvent lui rendre la pareille,
recevra sa récompense "au jour de la résurrection".
* Mais mieux encore, par trois fois
dans les évangiles synoptiques, Jésus annonce sa passion et sa résurrection.
Certains exégètes, - trop vite il me semble - ,disent que ces mots ont
été ajoutés aux paroles de Jésus par les chrétiens après Pâques. Certes,
les récits ont été écrits après Pâques, après l'expérience que Jésus est
vivant, ressuscité; la formulation de ces annonces de la passion et de
la résurrection se ressent du kérygme tel qu'on le trouve dans les discours
des Actes des Apôtres par exemple et jusque dans les expressions de la
foi des premiers chrétiens (ce qui donnera notre credo
appelé 'le symbole des apôtres'). Mais il serait étonnant que Jésus
n'ait pas exprimé sa foi à son propre sujet.
| "Kérygme" vient
d'un verbe grec signifiant "proclamer". Le kérygme
est la proclamation solennelle de l'événement pascal
: Jésus est Seigneur et Sauveur. Cette proclamation est, sur
un mode stéréotyp, à la base de notre credo. |
Il pressentait que l'opposition grandissante à son égard allait le conduire
à la mort. Parlant de son avenir, ne faisait-il pas confiance à Dieu comme
beaucoup dans son peuple et ne croyait-il pas que sa vie ne se terminerait
pas là ?
Et les apôtres avaient la même foi que Jésus
* Pourquoi la résurrection de Jésus
leur a-t-elle fait problème alors ? Ce qu'elle a de particulier, c'est
que tous ont cru que la mort de Jésus exprimait la réprobation de Dieu
à son égard, puisqu'il le laissait condamner par le tribunal religieux
d'Israël. L'expérience faite par les apôtres que Jésus est vivant, ressuscité,
"justifie" Jésus, le reconnaît comme innocent, juste. Annoncer Jésus Vivant,
c’est l’annoncer juste. Jean mettra dans la bouche de Jésus, dans le discours
après la Cène, que c'est l'Esprit-Saint donné après la résurrection qui
convaincra le monde au sujet de la justice, "parce que je vais au Père",
(comme les justes) (Jn 16,10) et "l'Esprit me
rendra témoignage" (Jn15,29).
* Ce qui est unique dans la résurrection
de Jésus, c'est que les Apôtres ont fait l'expérience que Jésus est vivant.
Leur foi s'appuie sur une expérience de foi dont ils essaient de nous
faire part et dont ils se disent les témoins. Ils s'étonnent non que la
résurrection soit possible, mais qu'il s'agisse de Jésus condamné à la
croix et qu'ils aient fait l'expérience qu’il est vivant.
* Les Actes des Apôtres, dans le
récit de l'arrestation de Paul dans le temple de Jérusalem, parlent de
la foi en la résurrection telle que la professaient les Pharisiens. "Sachant
que l'assemblée était composée en partie de Sadducéens et en partie de
Pharisiens, Paul s'écria…'Frères, je suis Pharisien; c'est pour notre
espérance en la résurrection des morts que je suis mis en jugement"
(Ac 23,6). Ce n'est pas un cri opportuniste pour
se tirer d'un mauvais pas en divisant l'assemblée, c'est le cri de la
foi. Si Paul a pu découvrir et reconnaître Jésus sur le chemin de Damas,
c'est parce qu'il croyait, comme pharisien, en la résurrection des morts.
Si Jésus a pu parler de sa résurrection, c'est parce qu'il croyait en
la résurrection.
* Paul englobe même la résurrection de
Jésus et la nôtre dans une même foi au chapitre 15 de la 1 Co. "Si
Jésus est ressuscité, comment pouvez-vous dire que les morts ne ressuscitent
pas ? Si les morts ne ressuscitent pas, c'est que Jésus non plus n'est
pas ressuscité". La résurrection est une volonté de Dieu sur tous,
c'est un fait cosmique. Telle était la foi de beaucoup.
Conclusion
*
Après ce rapide parcours, il nous est bon de relire l'épisode des Sadducéens.
La foi des apôtres prouve en quelque sorte la véracité du récit étudié
ici. La foi de Jésus, celle des apôtres puis des premiers chrétiens, est
semblable à celle de beaucoup de leurs contemporains, née dans l'expérience
de l'amour de Dieu pour chacun et la relation unique qui fait de nous
des vivants, dès maintenant, "à lui", "pour lui". Comme le dira Paul dans
la lettre aux Romains en parlant du Christ : "En mourant, c'est au
péché que le Christ est mort une fois pour toutes, vivant, c'est pour
Dieu qu'il vit" (même expression "vivant pour Dieu" que dans
la réponse de Jésus en Luc). A notre tour, "considérez que vous êtes
morts au péché et vivants pour Dieu en Jésus Christ" (Ro 6,10-11).
* C'est là notre espérance, fondée sur
celle de Jésus. A travers la manière dont les évangélistes soulignent
la foi de Jésus en la résurrection et sa manière de relire l'Ecriture,
- allant plus profondément qu'une première lecture, - cette espérance
de Jésus, cette certitude, exprimée dans le récit du piège, devient notre
force. La traversée accomplie dans le texte rend plus fondée notre foi
en la résurrection et notre compréhension de l'Ecriture, parce qu'elle
s'appuie sur la foi de Jésus lui-même.
Sr
Marie-Philippe Schùermans
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