|
L’immortalité
de l’âme se comprend sur le fond d’une conception dualiste de l’homme
selon laquelle le corps est un fardeau, un obstacle occultant transitoirement
la composante spirituelle de l’homme. La résurrection, en revanche, suppose
qu’après la mort le corps devienne de nouveau, une fois transfiguré, partie
intégrante de l’homme : celui-ci est, à un moment donné, réintégré dans
son unité. L’immortalité de l’âme correspond donc mieux au contexte philosophique
grec, la résurrection de la chair au contexte sémitique. Les deux conceptions
ne se contredisent pas ; elles peuvent même, avec les adaptations requises,
se compléter.
L’annonce
pascale de Jésus, mort et ressuscité, ne peut se comprendre que sur le
fond commun de la foi en la résurrection des morts, mais elle s’en distingue
sur un point important : le Christ ressuscite à l’intérieur du temps de
l’histoire, tandis que la résurrection des morts est attendue chez les
pharisiens certainement, les esséniens ou qumraniens aussi, au terme de
l’histoire, à la fin des temps. Par quels chemins en sont-ils venus à
attendre et à espérer la résurrection ?
1.
Les Israélites en milieu cananéen
Pour
les Israélites, le défunt s’en va au Shéol, lieu souterrain, où il poursuit
une vie végétative ; c’est le pays sans retour des ombres de la mort.
Telle est encore l’opinion des sadducéens, conservateurs en ces matières,
au temps de Jésus. Un peu partout dans les livres hébreux de la Bible,
l’on retrouve cette conception. Qu’on se rappelle la prière d’Ézéchias
au seuil de la mort :
Car
le séjour des morts ne peut te louer ni la mort te célébrer. Ceux qui
sont descendus dans la tombe
n’espèrent plus en ta fidélité. Le vivant, lui seul, te loue, comme moi
aujourd’hui (Is 38,18-19a).
Certes,
les cultes saisonniers cananéens, accordés au rythme de la nature mourant
en automne et renaissant au printemps, tentaient de répondre au besoin
de survie. On en trouve peut-être un écho décanté dans Osée 6,1-3 dont
l’interprétation est difficile, mais qui a été appliqué à la résurrection
du Christ. D’une façon générale, la résistance aux cultes et aux dieux
étrangers (Baal, Tammouz = Adonis) fut toujours très forte en Israël.
Seules consolations donc pour les vivants : laisser une descendance qui
soutienne le nom et mériter une gloire qui survive à l’existence terrestre.
Le roi Ézéchias continuait sa prière :
Le
père fera connaître à ses fils ta fidélité (Is 38,19b).
Quand
Élie et Élisée ressuscitent des défunts (1 Rois 17,17-24 ;
2 Rois 4,32-37 ; 13,20-21), il s’agit de miracles de circonstance
qui prouvent leur puissance d’hommes de Dieu, non d’un enseignement sur
la résurrection des morts. L’absence d’une doctrine de la résurrection
n’empêchait pas l’espérance d’une intervention divine corrigeant l’injustice
trop fréquemment ressentie : le sort malheureux du juste et la réussite
de l’impie en ce monde. La récompense et le châtiment divins ne seraient-ils
pas réservés pour l’au-delà ?
2.
Au retour de l’exil
Rien
ne change à première vue au retour de l’exil. Et cependant les ossements
desséchés se mettent à remuer. Chacun connaît la célèbre vision d’Ézéchiel
(chap. 37) : la chair et l’esprit sont rendus aux
ossements dispersés dans la plaine. Il ne s’agit cependant pas d’abord
d’une annonce de la résurrection. Ainsi que le contexte le dit explicitement,
la vision annonce le retour de l’exil, la renaissance de l’ensemble du
peuple. De même, vraisemblablement, en Isaïe 26,19, le prophète annonce
d’abord un réveil du peuple, une résurrection nationale.
Mais, observent certains, la vision des
ossements qui reprennent vie a dû emprunter sa comparaison à un croyable
disponible. Comparer le retour de l’exil à une résurrection des morts
suppose que cette dernière soit au moins pensable.
C’est ainsi en tout cas que la tradition
juive, au moins en partie, a assez vite interprété la vision d’Ézéchiel.
Un fragment de la grotte 4 de Qumrân, appelé parfois deutero-Ézéchiel
(4Q385,3), est un commentaire de la vision appliquée
aux justes individuellement et non plus au peuple dans son ensemble. Si
cette composition est propre à la secte qumranienne des esséniens, on
peut la dater entre 150 et 100 avant J.-C, mais elle pourrait être antérieure
au schisme constitutif de la secte et se placer alors entre 300 et 200
avant J.-C.
Quoi qu’il en soit, on peut tenir
(avec d’autres arguments) que les esséniens croyaient
non seulement en l’immortalité de l’âme, mais aussi en la résurrection
des corps, ce en quoi ils ne se distinguaient pas des pharisiens et du
courant majoritaire du judaïsme au début de l’ère chrétienne. Les peintures
de la synagogue de Doura-Europos, sur le moyen Euphrate, antérieures à
256 après J.-C., attestent également cette interprétation des ossements
desséchés.
3.
La résurrection des martyrs et des justes
La
résistance armée des Judéens à Antiochus IV Épiphane (mort
en 164 avant J.-C.) est l’occasion d’un progrès décisif dans la
foi en la résurrection et dans son explicitation. Les soldats et opposants
tombés dans la lutte contre l’hellénisation forcée devaient recevoir une
récompense. Celle-ci, qui ne pouvait être immédiate, consistera dans la
résurrection. Le livre de Daniel, composé à l’issue de ce combat, est
le premier témoin indiscutable de la foi en la résurrection des justes.
On connaît le texte :
Alors, parmi les gens de ton peuple,
seront délivrés tous ceux qui seront inscrits dans le livre. Beaucoup
de ceux qui dorment dans la poussière de la terre se réveilleront, les
uns pour une vie éternelle, les autres pour
une honte, une infamie éternelle. Ceux qui auront été intelligents resplendiront
comme l’éclat du firmament, et ceux qui en auront introduit beaucoup dans
(les voies de) la justice
luiront, comme les étoiles, d’un éclat perpétuel. (Dan
12, 1c-3)
Cela
restera une question disputée dans le judaïsme de savoir si les impies
ont droit, comme les justes, à la résurrection, celle-ci apparaissant
à beaucoup comme une valeur positive, non communicable aux impies.
Ce sont les mêmes événements que
relate le Deuxième Livre des Maccabées quand il raconte, vers 90-80 avant
J.-C., le supplice des Sept Frères (2 Ma 7) en insistant
sur leur foi en la résurrection. Et cette foi apparaît encore dans d’autres
passages, en particulier au chapitre 12 (le sacrifice expiatoire
pour les soldats tombés dans un juste combat, mais coupables d’idolâtrie).
Il n’est pas exclu que l’usage funéraire consistant à réunir les ossements
(préalablement lavés) non plus dans un ossuaire
collectif, mais dans un ossuaire personnel, usage fréquent au tournant
de notre ère en Judée, atteste la conscience nouvelle d’une destinée individuelle
et soit à mettre en relation avec la foi en la résurrection.
Conclusion
Affirmée
de plus en plus clairement, la doctrine de la résurrection des martyrs
et des justes imprègne alors a posteriori d’autres textes. On relira dans
ce sens la vision d’Ézéchiel ; les versions grecque et latine de la Sagesse
de Ben Sirach introduiront cette idée dans l’œuvre écrite en hébreu, à
moins qu’elle ne soit déjà dans le modèle hébreu de ces traductions. L’insistance
du Livre de la Sagesse, composé en milieu grec (Alexandrie ?), sur l’immortalité
de l’âme atteste au moins le fait qu’un juif marqué de culture hellénistique
avait trouvé acceptable cette façon de traduire l’espérance de ses co-religionnaires
dans la résurrection des corps. La tradition juive et la théologie chrétienne
insisteront toujours sur la résurrection des corps pour éviter toute tentation
de mépris à l’égard de la chair.
Il faut le rappeler en terminant,
le judaïsme actuel, pas plus que le judaïsme ancien, n’impose une doctrine
sur les derniers temps et sur la résurrection. Le caractère élaboré de
sa réflexion sur ces sujets indique à tout le moins une attente et même
une espérance.
Autre chose donc les miracles d’Élie et
d’Élisée rappelant que Dieu est maître de la vie et de la mort et établissant
l’autorité des prophètes ; autre chose encore la résurrection du fils
de la veuve par Jésus, du fils du centurion, de la fille du notable, signes
de la puissance de Jésus sur la mort, et la résurrection de Lazare, annonce
de sa propre Résurrection. Et autre chose absolument la Résurrection de
Jésus, premier-né d’entre les morts, au lendemain de sa passion. Autre
chose aussi la doctrine ou l’espérance de la résurrection future chez
de nombreux juifs du temps de Jésus, et autre chose la foi professée par
les chrétiens dans la résurrection des morts, dont la Pâque du Christ
est le gage et le prototype. Sans l’attente juive cependant, la nouveauté
chrétienne n’aurait pas trouvé la chair pour se vivre, les mots pour se
dire.
Pierre-Maurice
Bogaert
Abbaye de Maredsous B – 5537 – Denée
|