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LA RESURRECTION AVANT LA RESURRECTION :

UNE ATTENTE COMBLEE

   1. Les Israélites en milieu cananéen    2. Au retour d'exil    3. La résurrection des martyrs et des justes    Conclusion

     Dans les milieux juifs et grecs où l’Évangile a pris racine et s’est diffusé, la doctrine de la résurrection des morts, y compris des corps, et celle de l’immortalité de l’âme sont connues, mais elles sont loin d’être communément admises. Dans l’environnement immédiat de Jésus et des disciples, les sadducéens, fidèles en cela aux croyances de l’ancien Israël, écartent la possibilité d’une résurrection (Mc 12,18-27 et parallèles). Parmi les courants de pensée rencontrés dans le bassin méditerranéen, seuls les platoniciens et les tenants de certaines religions à mystère professent l’immortalité de l’âme. On se souvient du discours de saint Paul aux Athéniens et de la réaction de ceux-ci : «Au mot de résurrection des morts, les uns se moquaient, d’autres déclarèrent : nous t’entendrons une autre fois» (Actes 17,32).

       L’immortalité de l’âme se comprend sur le fond d’une conception dualiste de l’homme selon laquelle le corps est un fardeau, un obstacle occultant transitoirement la composante spirituelle de l’homme. La résurrection, en revanche, suppose qu’après la mort le corps devienne de nouveau, une fois transfiguré, partie intégrante de l’homme : celui-ci est, à un moment donné, réintégré dans son unité. L’immortalité de l’âme correspond donc mieux au contexte philosophique grec, la résurrection de la chair au contexte sémitique. Les deux conceptions ne se contredisent pas ; elles peuvent même, avec les adaptations requises, se compléter.
      L’annonce pascale de Jésus, mort et ressuscité, ne peut se comprendre que sur le fond commun de la foi en la résurrection des morts, mais elle s’en distingue sur un point important : le Christ ressuscite à l’intérieur du temps de l’histoire, tandis que la résurrection des morts est attendue chez les pharisiens certainement, les esséniens ou qumraniens aussi, au terme de l’histoire, à la fin des temps. Par quels chemins en sont-ils venus à attendre et à espérer la résurrection ?

1. Les Israélites en milieu cananéen
      Pour les Israélites, le défunt s’en va au Shéol, lieu souterrain, où il poursuit une vie végétative ; c’est le pays sans retour des ombres de la mort. Telle est encore l’opinion des sadducéens, conservateurs en ces matières, au temps de Jésus. Un peu partout dans les livres hébreux de la Bible, l’on retrouve cette conception. Qu’on se rappelle la prière d’Ézéchias au seuil de la mort :
       Car le séjour des morts ne peut te louer ni la mort te célébrer. Ceux qui sont descendus dans la        tombe n’espèrent plus en ta fidélité. Le vivant, lui seul, te loue, comme moi aujourd’hui (Is 38,18-19a).

     Certes, les cultes saisonniers cananéens, accordés au rythme de la nature mourant en automne et renaissant au printemps, tentaient de répondre au besoin de survie. On en trouve peut-être un écho décanté dans Osée 6,1-3 dont l’interprétation est difficile, mais qui a été appliqué à la résurrection du Christ. D’une façon générale, la résistance aux cultes et aux dieux étrangers (Baal, Tammouz = Adonis) fut toujours très forte en Israël. Seules consolations donc pour les vivants : laisser une descendance qui soutienne le nom et mériter une gloire qui survive à l’existence terrestre. Le roi Ézéchias continuait sa prière :
      
Le père fera connaître à ses fils ta fidélité (Is 38,19b).

     Quand Élie et Élisée ressuscitent des défunts (1 Rois 17,17-24 ; 2 Rois 4,32-37 ; 13,20-21), il s’agit de miracles de circonstance qui prouvent leur puissance d’hommes de Dieu, non d’un enseignement sur la résurrection des morts. L’absence d’une doctrine de la résurrection n’empêchait pas l’espérance d’une intervention divine corrigeant l’injustice trop fréquemment ressentie : le sort malheureux du juste et la réussite de l’impie en ce monde. La récompense et le châtiment divins ne seraient-ils pas réservés pour l’au-delà ?

2. Au retour de l’exil
     Rien ne change à première vue au retour de l’exil. Et cependant les ossements desséchés se mettent à remuer. Chacun connaît la célèbre vision d’Ézéchiel (chap. 37) : la chair et l’esprit sont rendus aux ossements dispersés dans la plaine. Il ne s’agit cependant pas d’abord d’une annonce de la résurrection. Ainsi que le contexte le dit explicitement, la vision annonce le retour de l’exil, la renaissance de l’ensemble du peuple. De même, vraisemblablement, en Isaïe 26,19, le prophète annonce d’abord un réveil du peuple, une résurrection nationale.
      Mais, observent certains, la vision des ossements qui reprennent vie a dû emprunter sa comparaison à un croyable disponible. Comparer le retour de l’exil à une résurrection des morts suppose que cette dernière soit au moins pensable.
      C’est ainsi en tout cas que la tradition juive, au moins en partie, a assez vite interprété la vision d’Ézéchiel. Un fragment de la grotte 4 de Qumrân, appelé parfois deutero-Ézéchiel (4Q385,3), est un commentaire de la vision appliquée aux justes individuellement et non plus au peuple dans son ensemble. Si cette composition est propre à la secte qumranienne des esséniens, on peut la dater entre 150 et 100 avant J.-C, mais elle pourrait être antérieure au schisme constitutif de la secte et se placer alors entre 300 et 200 avant J.-C.
       Quoi qu’il en soit, on peut tenir (avec d’autres arguments) que les esséniens croyaient non seulement en l’immortalité de l’âme, mais aussi en la résurrection des corps, ce en quoi ils ne se distinguaient pas des pharisiens et du courant majoritaire du judaïsme au début de l’ère chrétienne. Les peintures de la synagogue de Doura-Europos, sur le moyen Euphrate, antérieures à 256 après J.-C., attestent également cette interprétation des ossements desséchés.

3. La résurrection des martyrs et des justes

      La résistance armée des Judéens à Antiochus IV Épiphane (mort en 164 avant J.-C.) est l’occasion d’un progrès décisif dans la foi en la résurrection et dans son explicitation. Les soldats et opposants tombés dans la lutte contre l’hellénisation forcée devaient recevoir une récompense. Celle-ci, qui ne pouvait être immédiate, consistera dans la résurrection. Le livre de Daniel, composé à l’issue de ce combat, est le premier témoin indiscutable de la foi en la résurrection des justes. On connaît le texte :
      Alors, parmi les gens de ton peuple, seront délivrés tous ceux qui seront inscrits dans le livre.      Beaucoup de ceux qui dorment dans la poussière de la terre se réveilleront, les uns pour une vie      éternelle, les autres pour une honte, une infamie éternelle. Ceux qui auront été intelligents     resplendiront comme l’éclat du firmament, et ceux qui en auront introduit beaucoup dans (les voies de)     la justice luiront, comme les étoiles, d’un éclat perpétuel. (Dan 12, 1c-3)

     Cela restera une question disputée dans le judaïsme de savoir si les impies ont droit, comme les justes, à la résurrection, celle-ci apparaissant à beaucoup comme une valeur positive, non communicable aux impies.
       Ce sont les mêmes événements que relate le Deuxième Livre des Maccabées quand il raconte, vers 90-80 avant J.-C., le supplice des Sept Frères (2 Ma 7) en insistant sur leur foi en la résurrection. Et cette foi apparaît encore dans d’autres passages, en particulier au chapitre 12 (le sacrifice expiatoire pour les soldats tombés dans un juste combat, mais coupables d’idolâtrie). Il n’est pas exclu que l’usage funéraire consistant à réunir les ossements (préalablement lavés) non plus dans un ossuaire collectif, mais dans un ossuaire personnel, usage fréquent au tournant de notre ère en Judée, atteste la conscience nouvelle d’une destinée individuelle et soit à mettre en relation avec la foi en la résurrection.

Conclusion
     Affirmée de plus en plus clairement, la doctrine de la résurrection des martyrs et des justes imprègne alors a posteriori d’autres textes. On relira dans ce sens la vision d’Ézéchiel ; les versions grecque et latine de la Sagesse de Ben Sirach introduiront cette idée dans l’œuvre écrite en hébreu, à moins qu’elle ne soit déjà dans le modèle hébreu de ces traductions. L’insistance du Livre de la Sagesse, composé en milieu grec (Alexandrie ?), sur l’immortalité de l’âme atteste au moins le fait qu’un juif marqué de culture hellénistique avait trouvé acceptable cette façon de traduire l’espérance de ses co-religionnaires dans la résurrection des corps. La tradition juive et la théologie chrétienne insisteront toujours sur la résurrection des corps pour éviter toute tentation de mépris à l’égard de la chair.
       Il faut le rappeler en terminant, le judaïsme actuel, pas plus que le judaïsme ancien, n’impose une doctrine sur les derniers temps et sur la résurrection. Le caractère élaboré de sa réflexion sur ces sujets indique à tout le moins une attente et même une espérance.
      Autre chose donc les miracles d’Élie et d’Élisée rappelant que Dieu est maître de la vie et de la mort et établissant l’autorité des prophètes ; autre chose encore la résurrection du fils de la veuve par Jésus, du fils du centurion, de la fille du notable, signes de la puissance de Jésus sur la mort, et la résurrection de Lazare, annonce de sa propre Résurrection. Et autre chose absolument la Résurrection de Jésus, premier-né d’entre les morts, au lendemain de sa passion. Autre chose aussi la doctrine ou l’espérance de la résurrection future chez de nombreux juifs du temps de Jésus, et autre chose la foi professée par les chrétiens dans la résurrection des morts, dont la Pâque du Christ est le gage et le prototype. Sans l’attente juive cependant, la nouveauté chrétienne n’aurait pas trouvé la chair pour se vivre, les mots pour se dire.

Pierre-Maurice Bogaert
Abbaye de Maredsous B – 5537 – Denée