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Parmi
les pages de la Bible qui nous paraissent les plus choquantes, il y a
celles où l’on voit Dieu – ou Jésus – se mettre en colère. Au temps lointain
de mon enfance, mes parents me disaient quelquefois: “ Ne sois donc pas
colérique! Maîtrise-toi! ”Sans doute sommes-nous nombreux à avoir entendu
de telles mises en garde: la colère serait de l’ordre d’une pulsion dangereuse,
qu’il convient de domestiquer avant qu’elle ne nous entraîne à des actes
de violence. Et, en effet, n’est-il pas effrayant, le spectacle d’un homme
ou d’une femme qui, dans sa rage, devient tout rouge et se met à vociférer,
à casser la vaisselle ou à donner des coups? Déjà, l’antique sagesse égyptienne
condamnait l’homme impulsif, l’“ échauffé ”, et le livre biblique des
Proverbes déclare: “ L’homme prompt à la colère fait des sottises
” (14,17). L’adaptation du Décalogue connue sous le nom de “ Dix commandements
de Dieu ” est plus sévère encore: “ Meurtre et scandale éviteras, haine
et colère mêmement ”. Et voilà que le Dieu de la Bible se met en colère!
Pour comprendre cela, il nous faut commencer par nous interroger sur le
phénomène psychologique de la colère.
1.
Le processus psychologique de la colère
Le
dictionnaire dit de la colère qu’elle est un “ violent mécontentement
accompagné d’agressivité ”. C’est le sentiment que j’éprouve à l’égard
d’une personne qui m’a frustré dans mon désir; ce sentiment peut rester
intérieur, mais il peut aussi s’extérioriser dans des manifestations physiques,
voire dans une crise violente, “paroxystique”.
Le processus psychologique
de la colère, avec ses différentes étapes, a été décrit par A.-J. Greimas,
dont je résume ici l’exposé. La colère suppose une relation préalable,
une alliance au moins tacite, une connivence, qui crée sinon des droits,
du moins un vœu, une espérance, un désir. Lorsque la réalisation de ce
désir fait défaut, il s’en suit une crise de confiance, une frustration.
Cette première étape de la colère n’altère pas encore le calme, et elle
permet encore, dans une certaine mesure, la relation de bienveillance
envers l’autre; à ce stade, la colère peut être maîtrisée par la patience,
qui est un “ savoir attendre”.
Lorsque la patience vient
à manquer, la colère entre dans sa deuxième étape: le mécontentement.
La relation devient malveillante, avec un crescendo: amertume, ressentiment,
rancœur, rancune, animosité, hostilité, désir de vengeance. Jusqu’ici,
il n’est encore question que de réactions émotives, et la colère peut
encore être contenue. Dans ce cas, on parlera de “ résignation ”: l’insatisfaction
demeure, mais elle ne conduit pas au passage à l’acte.
Si le mécontentent persiste
et s’accentue, la troisième étape de la colère est celle de l’agressivité
ouverte. Cette fois, les sentiments s’expriment par des violences verbales,
une agression soudaine en paroles. Parfois, cette décharge suffit au retour
au calme.
Enfin, la colère peut
dégénérer en action violente, par des coups, par exemple. Par la vengeance,
il s’agit de s’affirmer en détruisant l’autre, ce qui permet une sorte
de “ dédommagement moral ”, de “ rééquilibrage des déplaisirs et des plaisirs
”. Au-delà du stade verbal, la colère peut aussi déboucher sur une décision
de pardonner. Il s’agit d’une vraie décision, qui suppose l’aveu du coupable
et permet, elle aussi, un rééquilibrage de la relation mise en péril:
renonçant à toute sanction somatique (destruction physique, par exemple),
celui qui pardonne impose une sanction cognitive: la reconnaissance des
torts, de la part de l'offenseur, implique un déplaisir pour celui-ci
et un plaisir pour l'offensé.
2.
Les colères de Dieu
Dans
la Bible hébraïque, la colère est exprimée à l’aide du verbe ’anaph, “plisser
le nez de colère”, qui a toujours Dieu pour sujet (14 occurrences), mais
aussi et surtout à l’aide du substantif ’aph, dont le sens premier est
“narine” ou “nez”. Ici encore, deux tiers des emplois (183 fois sur 278)
concernent Dieu, et presque toujours en lien avec un sentiment. Bien souvent,
on dira que “son nez s’enflamme”. L’image correspond à notre expression
populaire: “La moutarde lui monte au nez”. Onze fois, cependant, pour
parler de sa patience, la Bible déclare que Dieu est ’èrèk ’ap(payim),
littéralement “long de nez”, si long que le feu et la fumée mettent du
temps à sortir! M. Girard commente : “Israël a perçu son Dieu comme irascible,
et Dieu lui-même ne s’en est pas caché. Presque trois fois sur quatre,
dans l’Ancien Testament hébreu, c’est Dieu qui se fâche et non l’homme...
La proportion montre... à quel point la constatation ou la peur de réactions
divines violentes hantait la conscience de l’ancien Israël ”.
La colère du Dieu
de la Bible s’exerce le plus souvent sur son propre peuple. Elle s’enracine
dans les relations d’Alliance, auxquelles Israël a été infidèle. C’est,
par exemple, la réaction de YHWH face au culte du veau d’or (Ex 32,10),
alors que l’Alliance, dont la Loi interdit toute forme d’idolâtrie, vient
d’être scellée. La violence même de la colère divine dit l’ampleur de
sa désillusion: c’est qu’il attendait beaucoup de relations confiantes
avec Israël! D’autre part, il est frappant de constater que la grande
majorité des textes parlent d’une colère de Dieu lorsque le respect du
frère est bafoué: ce qui met YHWH en colère, c’est d’abord le spectacle
de l’injustice ou de la brutalité humaine. En tout cas, nous sommes aux
antipodes de l’idée d’un Dieu impassible, indifférent à nos existences
humaines. Tout au contraire, les écrivains bibliques ont attribué à leur
Dieu une capacité de ressentir au-delà de toute limite: ils parlent d’un
Dieu extraordinairement passionné.
Jusqu’ici, nous en sommes
restés aux premiers stades de la colère: ceux de la montée des sentiments
(frustration, mécontentement) et de l’expression verbale. Les oracles
de dénonciation du péché et d’annonce du malheur, qui émaillent la prédication
des grands prophètes du VIIIe au VIe siècle, appartiennent au même registre;
certains de ces oracles, comme par exemple Am 2,6-16, sont chargés d’une
grande violence verbale. Bien des textes disent que Dieu prend patience
et qu’il pardonne: “YHWH, Dieu de tendresse et de faveur gratuite,
lent à la colère, riche en grâce et en fidélité, qui garde sa grâce à
des milliers, tolère faute, transgression et péché...” (Ex 34,6-7).
La suite de ce texte montre cependant que cette patience a sa limite,
et qu’il en vient parfois à sévir, ainsi que les malheurs éprouvés par
Israël au cours de son histoire en témoignent. Le drame de l’an 587, par
exemple (destruction du Temple et des remparts de Jérusalem, abolition
de la monarchie davidique, déportation des élites...) est présenté comme
la punition que YHWH a fini par infliger à son peuple coupable (voir 2
R 24,3). Les écrivains bibliques prennent cependant grand soin de montrer
que YHWH n’a puni qu’après avoir tout tenté pour éviter d’en arriver là:
la sanction relève de la justice, et non d’une violence perpétrée sous
le coup d’une émotion aveugle, sous l’emprise irrationnelle de la colère.
En d’autres termes, le thème biblique de la colère divine montre l’intensité
des sentiments de YHWH à l’égard des siens, mais il ne montre qu’ exceptionnellement
un Dieu s’abandonnant à une colère destructrice dans les actes, sinon
lorsqu’il s’agit de combattre des symboles du Mal ou de la violence elle-même.
Et lorsque YHWH est en colère
contre son propre peuple, c’est toujours sur le fond d’une relation qu’il
veut positive, et c’est pourquoi le psalmiste peut dire: “Tu retires
tout ton emportement, tu reviens de l’ardeur de ta colère” (Ps 85,4).
3.
La colère de Jésus
Dans
les évangiles, on assiste à une colère mémorable de Jésus: c’est le célèbre
passage des “ vendeurs chassés du Temple ” (Mt 21,12-17; Mc 11,15-17;
Lc 19,45-46; Jn 2,13-22). Sans entrer dans une exégèse détaillée des textes,
avec leurs différences importantes, on peut dire que cette colère est
avant tout “théologique”. En effet, si Jésus s’en prend aux marchands
et aux changeurs, ce n’est pas parce qu’il en veut aux personnes qui exercent
ces métiers: par un geste spectaculaire, il condamne un Temple devenu
“maison de trafic” (Jn 2,16), c’est-à-dire le lieu où la faveur
divine se monnaie par l’offrande de sacrifices. D’autre part, il dénonce
le Temple comme le lieu du particularisme et de l’exclusion, alors qu’il
devait être “maison de prière pour toutes les nations” (Mc 11,17). Le
lieu de la présence de YHWH, qui offre à tous son amour gratuit, est devenu
symbole d’un système religieux marqué par le donnant-donnant et par l’exclusion
des impurs: c’est cette double perversion qui suscite la colère de Jésus.
Et ce sont les gens du Temple qui le condamneront à mort.
Jacques
Vermeylen
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