Accueil
Personnages
Revue
Sites bibliques
Catéchèse
Mots-clés
Agenda
Plan du site
Coin jeunes

QUAND DIEU SE MET EN COLÈRE…Quelques réflexions à partir de la Bible
1. Le processus psychologique de la colère
2. La colère de Dieu
3. La colère de Jésus

        Parmi les pages de la Bible qui nous paraissent les plus choquantes, il y a celles où l’on voit Dieu – ou Jésus – se mettre en colère. Au temps lointain de mon enfance, mes parents me disaient quelquefois: “ Ne sois donc pas colérique! Maîtrise-toi! ”Sans doute sommes-nous nombreux à avoir entendu de telles mises en garde: la colère serait de l’ordre d’une pulsion dangereuse, qu’il convient de domestiquer avant qu’elle ne nous entraîne à des actes de violence. Et, en effet, n’est-il pas effrayant, le spectacle d’un homme ou d’une femme qui, dans sa rage, devient tout rouge et se met à vociférer, à casser la vaisselle ou à donner des coups? Déjà, l’antique sagesse égyptienne condamnait l’homme impulsif, l’“ échauffé ”, et le livre biblique des Proverbes déclare: “ L’homme prompt à la colère fait des sottises ” (14,17). L’adaptation du Décalogue connue sous le nom de “ Dix commandements de Dieu ” est plus sévère encore: “ Meurtre et scandale éviteras, haine et colère mêmement ”. Et voilà que le Dieu de la Bible se met en colère! Pour comprendre cela, il nous faut commencer par nous interroger sur le phénomène psychologique de la colère.

1. Le processus psychologique de la colère
        Le dictionnaire dit de la colère qu’elle est un “ violent mécontentement accompagné d’agressivité ”. C’est le sentiment que j’éprouve à l’égard d’une personne qui m’a frustré dans mon désir; ce sentiment peut rester intérieur, mais il peut aussi s’extérioriser dans des manifestations physiques, voire dans une crise violente, “paroxystique”.
        Le processus psychologique de la colère, avec ses différentes étapes, a été décrit par A.-J. Greimas, dont je résume ici l’exposé. La colère suppose une relation préalable, une alliance au moins tacite, une connivence, qui crée sinon des droits, du moins un vœu, une espérance, un désir. Lorsque la réalisation de ce désir fait défaut, il s’en suit une crise de confiance, une frustration. Cette première étape de la colère n’altère pas encore le calme, et elle permet encore, dans une certaine mesure, la relation de bienveillance envers l’autre; à ce stade, la colère peut être maîtrisée par la patience, qui est un “ savoir attendre”.
        Lorsque la patience vient à manquer, la colère entre dans sa deuxième étape: le mécontentement. La relation devient malveillante, avec un crescendo: amertume, ressentiment, rancœur, rancune, animosité, hostilité, désir de vengeance. Jusqu’ici, il n’est encore question que de réactions émotives, et la colère peut encore être contenue. Dans ce cas, on parlera de “ résignation ”: l’insatisfaction demeure, mais elle ne conduit pas au passage à l’acte.
        Si le mécontentent persiste et s’accentue, la troisième étape de la colère est celle de l’agressivité ouverte. Cette fois, les sentiments s’expriment par des violences verbales, une agression soudaine en paroles. Parfois, cette décharge suffit au retour au calme.
        Enfin, la colère peut dégénérer en action violente, par des coups, par exemple. Par la vengeance, il s’agit de s’affirmer en détruisant l’autre, ce qui permet une sorte de “ dédommagement moral ”, de “ rééquilibrage des déplaisirs et des plaisirs ”. Au-delà du stade verbal, la colère peut aussi déboucher sur une décision de pardonner. Il s’agit d’une vraie décision, qui suppose l’aveu du coupable et permet, elle aussi, un rééquilibrage de la relation mise en péril: renonçant à toute sanction somatique (destruction physique, par exemple), celui qui pardonne impose une sanction cognitive: la reconnaissance des torts, de la part de l'offenseur, implique un déplaisir pour celui-ci et un plaisir pour l'offensé.

2. Les colères de Dieu
       Dans la Bible hébraïque, la colère est exprimée à l’aide du verbe ’anaph, “plisser le nez de colère”, qui a toujours Dieu pour sujet (14 occurrences), mais aussi et surtout à l’aide du substantif ’aph, dont le sens premier est “narine” ou “nez”. Ici encore, deux tiers des emplois (183 fois sur 278) concernent Dieu, et presque toujours en lien avec un sentiment. Bien souvent, on dira que “son nez s’enflamme”. L’image correspond à notre expression populaire: “La moutarde lui monte au nez”. Onze fois, cependant, pour parler de sa patience, la Bible déclare que Dieu est ’èrèk ’ap(payim), littéralement “long de nez”, si long que le feu et la fumée mettent du temps à sortir! M. Girard commente : “Israël a perçu son Dieu comme irascible, et Dieu lui-même ne s’en est pas caché. Presque trois fois sur quatre, dans l’Ancien Testament hébreu, c’est Dieu qui se fâche et non l’homme... La proportion montre... à quel point la constatation ou la peur de réactions divines violentes hantait la conscience de l’ancien Israël ”.
         La colère du Dieu de la Bible s’exerce le plus souvent sur son propre peuple. Elle s’enracine dans les relations d’Alliance, auxquelles Israël a été infidèle. C’est, par exemple, la réaction de YHWH face au culte du veau d’or (Ex 32,10), alors que l’Alliance, dont la Loi interdit toute forme d’idolâtrie, vient d’être scellée. La violence même de la colère divine dit l’ampleur de sa désillusion: c’est qu’il attendait beaucoup de relations confiantes avec Israël! D’autre part, il est frappant de constater que la grande majorité des textes parlent d’une colère de Dieu lorsque le respect du frère est bafoué: ce qui met YHWH en colère, c’est d’abord le spectacle de l’injustice ou de la brutalité humaine. En tout cas, nous sommes aux antipodes de l’idée d’un Dieu impassible, indifférent à nos existences humaines. Tout au contraire, les écrivains bibliques ont attribué à leur Dieu une capacité de ressentir au-delà de toute limite: ils parlent d’un Dieu extraordinairement passionné.
        Jusqu’ici, nous en sommes restés aux premiers stades de la colère: ceux de la montée des sentiments (frustration, mécontentement) et de l’expression verbale. Les oracles de dénonciation du péché et d’annonce du malheur, qui émaillent la prédication des grands prophètes du VIIIe au VIe siècle, appartiennent au même registre; certains de ces oracles, comme par exemple Am 2,6-16, sont chargés d’une grande violence verbale. Bien des textes disent que Dieu prend patience et qu’il pardonne: “YHWH, Dieu de tendresse et de faveur gratuite, lent à la colère, riche en grâce et en fidélité, qui garde sa grâce à des milliers, tolère faute, transgression et péché...” (Ex 34,6-7). La suite de ce texte montre cependant que cette patience a sa limite, et qu’il en vient parfois à sévir, ainsi que les malheurs éprouvés par Israël au cours de son histoire en témoignent. Le drame de l’an 587, par exemple (destruction du Temple et des remparts de Jérusalem, abolition de la monarchie davidique, déportation des élites...) est présenté comme la punition que YHWH a fini par infliger à son peuple coupable (voir 2 R 24,3). Les écrivains bibliques prennent cependant grand soin de montrer que YHWH n’a puni qu’après avoir tout tenté pour éviter d’en arriver là: la sanction relève de la justice, et non d’une violence perpétrée sous le coup d’une émotion aveugle, sous l’emprise irrationnelle de la colère. En d’autres termes, le thème biblique de la colère divine montre l’intensité des sentiments de YHWH à l’égard des siens, mais il ne montre qu’ exceptionnellement un Dieu s’abandonnant à une colère destructrice dans les actes, sinon lorsqu’il s’agit de combattre des symboles du Mal ou de la violence elle-même.        Et lorsque YHWH est en colère contre son propre peuple, c’est toujours sur le fond d’une relation qu’il veut positive, et c’est pourquoi le psalmiste peut dire: “Tu retires tout ton emportement, tu reviens de l’ardeur de ta colère” (Ps 85,4).

3. La colère de Jésus
     Dans les évangiles, on assiste à une colère mémorable de Jésus: c’est le célèbre passage des “ vendeurs chassés du Temple ” (Mt 21,12-17; Mc 11,15-17; Lc 19,45-46; Jn 2,13-22). Sans entrer dans une exégèse détaillée des textes, avec leurs différences importantes, on peut dire que cette colère est avant tout “théologique”. En effet, si Jésus s’en prend aux marchands et aux changeurs, ce n’est pas parce qu’il en veut aux personnes qui exercent ces métiers: par un geste spectaculaire, il condamne un Temple devenu “maison de trafic” (Jn 2,16), c’est-à-dire le lieu où la faveur divine se monnaie par l’offrande de sacrifices. D’autre part, il dénonce le Temple comme le lieu du particularisme et de l’exclusion, alors qu’il devait être “maison de prière pour toutes les nations” (Mc 11,17). Le lieu de la présence de YHWH, qui offre à tous son amour gratuit, est devenu symbole d’un système religieux marqué par le donnant-donnant et par l’exclusion des impurs: c’est cette double perversion qui suscite la colère de Jésus. Et ce sont les gens du Temple qui le condamneront à mort.

Jacques Vermeylen