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1.
Bonne nouvelle aux pauvres ?
Les pauvres sont au
cœur de l’Évangile : c’est pour nous une évidence. Pourtant, si on va
consulter une concordance, ce n’est pas si évident que cela… Il y a bien
sûr cette affirmation générale par laquelle Jésus déclare être porteur
de bonne nouvelle pour les pauvres, qu’on trouve en parallèle chez Matthieu
(11,5) et chez Luc (7,22).
Il y a aussi la première béatitude, exprimée de façon un peu différente
chez Luc : « Heureux, vous les pauvres » (6,20)
et chez Matthieu : « Heureux les pauvres de cœur » ou « les pauvres
en esprit », selon une autre traduction (5,3).
Plusieurs expressions désignent ensuite les pauvres de façon générale.
L’invitation adressée au (jeune homme) riche : « Va, ce que tu as,
vends-le, donne-le aux pauvres » (Mc 21, et les parallèles
en Mt 19,21 et Lc 18,22, selon des formulations un peu différentes). Il
y a aussi la remarque de Jésus, quand on objecte au fait qu’une femme
(Marie, chez Jean) vient lui parfumer la tête (les
pieds chez Jean), en observant que ce parfum aurait pu être vendu
et donné aux pauvres (Mt 26,9 ; Mc 14,5 ; Jn 12,5) :
« Des pauvres, vous en avez toujours avec vous »
(Mt 26,7 ; Mc 14,7 et Jn 12,8). Dans le récit de Luc (7,36-38),
il est précisé que cette femme était pécheresse, et c’est sur ce point
que porte l’objection : la question des pauvres n’intervient pas. Chez
Marc (12,41-44) et Luc (21,1-4),
il y a le récit de la veuve au Temple : il est dit qu’elle est pauvre
et qu’elle donne deux piécettes ; et Jésus fait remarquer qu’elle a donné
plus que les riches qui donnent beaucoup. . Chez Luc, plusieurs petits
récits tournent autour des invitations à des repas : les premiers qui
seront derniers (14,7-11), l’appel à inviter non
pas ses amis, mais « des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles »
(14,12-14), et puis dans la parabole des invités
qui se récusent (14,15-24) : « Amène ici les
pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux » (14,21),
précision que Matthieu ne donne pas dans sa version du récit (22,1-10).
Luc encore nous offre la parabole
d’un pauvre, nommé Lazare, gisant au portail d’un riche qui festoie (16,19-31),
et le récit de la rencontre de Zachée, qui décide de faire don aux pauvres
de la moitié de ses biens (19,8).
Chez Jean, enfin, lorsqu’au
cours du dernier repas, Jésus dit à Judas : « Ce que tu as à faire,
fais le vite », les convives pensent qu’il lui dit « de donner
quelque chose aux pauvres » (13,27-29). Il apparaît
clairement, en parcourant les quatre évangiles, que c’est Luc qui est
le plus sensible à la question des pauvres au sens le plus immédiat, économique,
du terme. La moisson des textes évangéliques faisant explicitement référence
aux pauvres n’est donc pas très abondante. Si on ne retient les textes
parallèles et ceux où le mot ‘pauvres’ intervient plusieurs fois que comme
une unique référence, il y a seulement neuf textes.
Quant aux épîtres pauliniennes,
il n’y a pratiquement rien; deux textes seulement se réfèrent effectivement
aux pauvres (Rm 15,26, où il est question de la collecte
pour les pauvres de Jérusalem, et Ga 2,10, où il s’agit du devoir de songer
aux pauvres).
Jacques, par contre, est tout
à fait explicite sur la place centrale des pauvres (2,1-6).
Les Actes nous transmettent
la pratique, quelque peu idéalisée sans doute, de la mise en commun totale
des biens à Jérusalem, manière évidente de chercher à dépasser le problème
de la pauvreté : les collectes effectuées par Paul, semblent bien indiquer
que le projet a échoué, et que cependant la solidarité a joué. Alors les
pauvres sont-il vraiment au centre du message de Jésus ?
2.
Les pauvres et les pécheurs
Selon les évangiles, Jésus
prend l’initiative d’agir principalement en faveur de personnes qu’on
peut regrouper sous deux vocables : les pauvres et les pécheurs. Qu’ont
en commun ces deux ensembles ? Tous deux regroupent des gens blessés :
d’un côté, les multiples blessés de l’existence dans leur réalité économique
(pauvres matériellement), physique (aveugles,
estropiés, malades, etc.) ou historique (veuves) ;
de l’autre, les blessés dans leur existence morale : les pécheurs. Mais
une grande différence apparemment : les uns sont victimes du sort, les
autres sont responsables ou coupables, ils ont péché ou vivent dans le
péché. Comment les mettre dans le même sac ?
Chez Luc, on trouve un parallèle
éclairant. J’ai cité le texte où Jésus met en scène au Temple une pauvre
veuve, située en contraste avec les riches. Il y a un autre récit, quasi
identique dans sa structure : celui qui met en scène, au Temple également,
un publicain ou collecteur d’impôts et un pharisien (18,9-14).
Le publicain se dit lui-même pécheur ; le pharisien se considère comme
juste. À diverses reprises, les évangiles établissent une quasi identification
entre publicains et pécheurs (les deux mots sont liés en
Mt 9,10 et 11 ; 11,19 ; Mc 2,15 et 17 ; Lc 5,30 ; 7,34 ; 15,1 ; et Zachée,
le publicain, est explicitement désigné comme pécheur). Lorsque
qu’on reproche à Jésus de manger avec les publicains et les pécheurs,
il répond : « Je suis venu appeler non pas les justes, mais les pécheurs »
(Mt 9,13, et parallèles en Mc et Lc). Or, la parabole
du pharisien et du publicain est adressée « à certains qui étaient
convaincus d’être justes et qui méprisaient les autres » (Lc 18,9).
Nous avons peut-être là la clé qui nous permet de comprendre le rapprochement
effectué entre pauvres et pécheurs. « Viens au milieu ! »
3.
"Viens au milieu"
Jésus adresse son message en
priorité à tous ceux qui de fait se trouvent en marge de la bonne société,
du milieu privilégié de ceux qui jouissent de l’aisance matérielle et
de la considération sociale, morale et religieuse. Son action et sa parole
visent à restaurer la dignité de tous ceux qui se trouvent relégué à la
marge de cette bonne société en raison de leur pauvreté, de leur maladie,
des handicaps physiques dont ils sont victimes, de leurs fréquentations
les empêchant de pratiquer les règles de la pureté imposée par la Loi,
de leur situation morale marquée par leur pratique sexuelle déviante,
etc. Tous ceux-là, en bloc, sont considérés comme plus ou moins coupables
et non fréquentables, et religieusement comme condamnés par Dieu, indignes
de toute relation positive possible avec lui. Fondamentalement, tout réside
dans le regard porté sur l’autre, regard de mépris et donc pratique d’exclusion
ou de mise à distance de la part de ceux qui sont convaincus d’être justes.
Ils observent les règles sociales et religieuses, extérieurement au moins :
« Au-dehors, vous offrez l’apparence de justes, alors qu’au-dedans
vous êtes remplis d’hypocrisie et d’iniquité » (Mt 23,28).
Et ils considèrent les autres, ceux qui ne répondent pas à la norme, comme
pécheurs. C’est ce regard que Jésus cherche à convertir, et cela d’abord
par la pratique de gestes symboliques.
Typiquement, c’est le récit
de la guérison, le jour du sabbat et dans la synagogue de l’homme à la
main paralysée (Mc 3,1-6 et parallèles). Le sabbat
est le jour où il y a lieu de se réjouir, parce que tous, au-delà de toutes
les différences sociales, sont à égalité entre eux et devant Dieu. Il
est jour de repos pour tous, le maître aussi bien que l’esclave : le rapport
social de dépendance est suspendu symboliquement pour un moment, signifiant
la plus radicale fraternité de tous. Et le récit se passe à la synagogue,
lieu qui signifie le rassemblement de la communauté dans son unité. Or
il y a là ce handicapé, maintenu à la marge, tenu pour plus ou moins coupable
devant Dieu. Jésus l’invite à venir au milieu : « Lève toi ! Viens
au milieu » (Mc 3,3). Autrement dit : ta place
est ici, à égalité, parmi nous. Du seul fait de cet accueil, de cette
reconnaissance, la main se trouve guérie, et l’homme peut pleinement participer
à la vie de la communauté.
Les multiples gestes de pardon
et de guérison ont cette même signification : restaurer la personne dans
sa dignité en la resituant dans le lien communautaire et la relation positive
avec Dieu.
4.
Le Jubilé maintenant
Chez Luc, Jésus inaugure son
ministère de prédication à Nazareth par la lecture d’Isaïe. La lecture
et le commentaire que Jésus en fait sont une référence claire à l’Alliance
et à la tradition du Jubilé : « une année d’accueil par le Seigneur »,
(Lc 4,19) : annonce d’une bonne nouvelle pour les
pauvres, les captifs, les aveugles, les opprimés. Qu’était le Jubilé ?
La disposition légale prévoyant, une fois tous les cinquante ans, la remise
des dettes, la libération des liens de servitude et la redistribution
des terres. Il s’agissait d’une procédure qui permettait de reconstituer
la communauté, de retisser le tissu communautaire de la dignité, de la
liberté et d’une certaine égalité.
Quel est le sens de cette prédication
de Jésus se référant ainsi au Jubilé ? Jésus déclare que cette procédure
exceptionnelle, qui certainement n’était en aucune manière appliquée de
son temps, ne peut souffrir aucun délai (on verra dans
cinquante ans…) : ici et maintenant, elle peut et doit être mise
en œuvre, et cela dépend de la bonne volonté de chacun.
Le message est donc clair :
la participation et l’intégration de tous à la vie de la communauté est
l’impératif immédiat et premier, de tous ceux qui, pour quelle que raison
que ce soit, sont relégués à la marge, méprisés, exclus. Dans les évangiles,
il apparaît clairement que sous la désignation des pauvres et des pécheurs,
ce sont de multiples situations qui sont désignées. Elles sont toutes,
d’une façon ou d’une autre, marquées par le regard porté sur elles par
les personnes qui ne les vivent pas, et donc par l’attitude du cœur dans
la relation humaine. Mais en même temps, elles sont l’expression d’un
effet de système qui structure l’ensemble de la société, et cela à partir
de deux éléments principalement : d’une part le fonctionnement religieux
et moral (le système de pureté, l’interprétation formelle
de la Loi), d’autre part la fonction de la richesse ou de l’argent.
C’est bien parce qu’il s’agit
d’un effet de système que les paroles de Jésus apparaissent tellement
dures, – et nous dirions aujourd’hui qu’elles manquent totalement de nuances,
– quand il s’en prend directement aux groupes sociaux et religieux : « Malheur
à vous pharisiens et scribes hypocrites ! Malheur à vous les riches ! »
C’est chez Luc que le « malheur aux riches » prend tout son poids,
et en contrepoint le choix prioritaire des pauvres.
De ce point de vue, le chapitre
16 est fondamental. Ce chapitre s’ouvre sur la parabole paradoxale du
gérant habile : un homme malhonnête donné en exemple ! La parabole conduit
à la mise en cause de l’argent trompeur et à l’invitation à utiliser cet
argent pour se faire de vrais amis, c’est-à-dire ceux qui pourront nous
accueillir dans les demeures éternelles (16,9).
Il se poursuit par la sentence : « Vous ne pouvez servir Dieu et l’Argent »
(v. 11). Puis la mise en cause des « pharisiens,
qui aimaient l’argent » et de leur attitude qui consiste à montrer
leur justice aux yeux des hommes, en valorisant ce qui est « une horreur
aux yeux de Dieu » (vv. 14-15). Et débouche
sur la parabole du riche et de Lazare : condamnation de l’indifférence
et de l’ignorance, de l’aveuglement, qui découle de la richesse. Cette
parabole, Jean-Paul II l’a appliquée avec force aux rapports internationaux
entre le Nord riche et le Sud pauvre, rapport collectif et structurel
s’il en est.
Mise en cause sans pitié du
système, et par là des agents du système. Et pourtant, par rapport aux
personnes, c’est l’appel à la conversion, au changement de regard et de
pratique. Les évangiles en donnent deux exemples symboliques forts dans
les images de Nicodème chez Jean et de Zachée chez Luc, deux personnes
capables de rompre avec les préjugés et les pratiques de leur milieu,
milieu religieux, d’une part, milieu économico-professionnel, d’autre
part. L’annonce « aux aveugles, le retour à la vue » (Lc
4,19), c’est aussi cela. Ainsi donc, on peut dire que les pauvres
et la pauvreté sont au cœur du message de l’Évangile, à une double condition
:
1° on ne peut réduire la question de la pauvreté à la problématique économique
: elle touche toutes les formes de marginalisation ou d’exclusion, de
non-participation;
2° mais on ne peut pas non plus minimiser la signification évangélique
de la mise en cause du rapport injuste entre riches et pauvres, par une
spiritualisation de la pauvreté et une lecture unilatérale du sens des
pauvres en esprit.
En
conclusion :
I il s’agit bien d’accueillir
le sens de l’alliance que Dieu veut établir avec l’humanité comme communauté.
Le sujet qui entre en rapport avec Dieu n’est pas uniquement la personne
individuelle, c’est en même temps et indissociablement la communauté réconciliée
dans la dignité et la participation de tous. Tel est bien l’appel et le
défi de l’Évangile.
Ignace
Berten
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