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L'article
ci-dessous propose des pistes pour comprendre comment la Bible reflète
ce qui est en jeu dans nos rapports avec l'argent. Ce n'est pas un tour
complet de la question, mais plutôt un essai pour atteindre ce qui
se trouve au fond du problème. Nos lecteurs reconnaîtront
que la démarche a une certaine exigence : aussi leur suggérons-nous
de ne pas lire l'article d'une traite, mais d'y progresser à leur
rythme. Les passages en caractères gras servent de repères
pour la lecture.
En langue hébraïque, le mot
argent signifie aussi désirer. Prenons cela comme une indication
initiale : dans la Bible, largent et laspiration profonde
de lêtre humain ont une racine commune. Mais en quel sens ?
Cest toute la question, qui guidera lapproche biblique du
rapport entretenu avec largent, telle que nous lenvisagerons
ici.
La Bible ne répudie pas largent,
mais bien le culte quon lui rend et lamour quon en a.
La Bible nexalte pas non plus un idéal ascétique de
pauvreté, mais elle explore et met à jour le mensonge où
senracinent linjustice et lappauvrissement. Ainsi, la
manière dont on traite largent apparaît comme critère
de vérité de la relation à autrui comme à
soi-même.
Pour développer cela, notre point
de départ consistera en une vue à grand angle sur le Récit
biblique, à son commencement (Genèse)
et à sa fin (Apocalypse). La perspective
étant ouverte, nous interrogerons ensuite diverses figures bibliques
du rapport à largent, dans la Sagesse, chez les Prophètes
et dans la Loi. Ce parcours nous conduira alors à lÉvangile,
pour dégager la portée de la parole quil donne à
Jésus :"Vous ne pouvez servir Dieu et lArgent"
(Luc 16,13). Cette parole distingue la relation
à Dieu de tout commerce avec lui. Que devient alors le mot « Dieu »,
lorsque largent monnaie lappauvrissement dinnombrables
êtres humains ?
1. Une vue à grand angle : le partage
dAbraham et la ruine de Babylone
Dans la Bible, largent fait son entrée
avec Abraham, en Genèse 13. Et sa sortie a lieu dans le tableau
de la ruine de Babylone, en Apocalypse 18. Commençons donc par
regarder ces deux extrémités : il sen dégage
une tension significative pour comprendre le rapport biblique à
largent.
"Abram était très riche en troupeaux, en argent
et en or. (
) Loth, qui accompagnait Abram, possédait lui
aussi du petit et du gros bétail, ainsi que des tentes"
(Genèse 13,2. 5) Mais loccupation de
la terre nest pas paisible, et la violence risque de croître
entre les bergers dAbram et ceux de Loth. Abram dit alors à
Loth : "Tout le pays nest-il pas devant toi ? Sépare-toi
donc de moi. Si tu prends le nord, jirai au sud ; si cest
le sud, jirai au nord" (v.9). Contre
la rivalité et laccaparement, Abram pose donc un geste de
séparation, ouvrant sur un espace viable pour les uns et les autres.
Et cest seulement après la séparation que la terre
est donnée par Dieu à Abram et à sa descendance (vv.14-15).
Le don est consécutif au partage : la terre commune aux uns
et aux autres ne peut être reconnue comme donnée si elle
nest pas dabord partagée, dans une séparation
visant à sortir de la violence. Relevons alors ceci :
au commencement du Récit biblique, le geste dAbram symbolise
ce que nous considérons volontiers comme une "utopie",
celle de la terre commune à tous les humains et partagée
équitablement. La richesse et la possession de la terre, vecteurs
de rivalité et de violence, font apparaître lenjeu
biblique : la terre, lieu où vivre humainement, nest
pas une marchandise. Se lapproprier, cest déjà
refuser que dautres puissent la recevoir, puisquelle nest
reçue quen partage. Il nest donc que le partage
comme voie menant à la conscience que lappropriation soppose
à laptitude de recevoir.
À lautre extrémité
de la Bible, le chapitre 18 de lApocalypse présente le tableau
de la ruine économique de Babylone. Nous retrouvons là le
ton dune protestation guidée par la conviction que létat
des choses sur terre, marqué par la violence de léconomie
marchande, ne peut être identifié à la manière
dont Dieu les considère. « Babylone », cest
la grande ville, figurant ici laccumulation des richesses et le
contrôle des échanges, et la voici apostrophée en
ces termes :
"
tes marchands étaient les grands de la terre
tes sortilèges ont séduit toutes les nations
chez
toi on a trouvé le sang des prophètes, des saints et de
tous ceux qui ont été immolés sur la terre"
(vv.23-24). La conception apocalyptique établit
donc un lien entre la souveraineté des marchands et la violence
dun sacrifice proprement idolâtre, comme lindiquent
les mentions du sang humain et de limmolation. Laccumulation
des richesses, leur "concentration babylonienne", prennent
lallure dun sacrifice pervers, dont les victimes sont humaines.
Dun autre côté, le tableau semploie à
souligner la précarité de la puissance de la grande ville.
"Il a suffi dune heure
" pour que Babylone
seffondre et, comme un refrain, cette formule revient trois fois
(vv.10.17.19). La soudaineté de la ruine
fait ainsi ressortir laspect illusoire et trompeur de ce qui était
investi de puissance et de pérennité. Les valeurs marchandes
masquent leur fragilité, et elles ne peuvent se maintenir sans
faire régner la violence. La puissance mensongère des richesses
accumulées avance du même pas que lattrait pour ce
qui fait couler le sang, et cest là ce qui, pour lApocalypse,
appelle le jugement : il ne peut sénoncer que comme
la ruine de ce qui détruit
les humains.
Pour lApocalypse, Babylone na
pas construit sa puissance en vertu dun processus soi-disant naturel.
Elle était habitée dun désir, que sa ruine
permet didentifier : "Le fruit que désirait
ton âme sen est allé loin de toi. Tout ce qui est raffinement
et splendeur est perdu pour toi. Jamais plus on ne le retrouvera"
(v.14). Un désir dévoyé et
trompeur conduit Babylone à sa perte. A travers l'image de Babylone,
nous atteignons une question cruciale : comment se fait-il que l'humain
puisse désirer à ce point ce qui l'enchaîne à
la violence et entraîne sa perte ?Pour chercher une réponse,
nous allons envisager la manière dont la Bible voit le rapport
entre l'argent, le désir humain et les effets qui en découlent
dans la vie sociale. Nous partirons de ce qu'en dit la Sagesse pour nous
tourner ensuite vers les Prophètes. Ceux-ci nous conduiront à
interroger la Loi. Ces questions nous amènent à envisager
divers types, ou figures bibliques, du rapport à l'argent.
2. Figures bibliques du rapport à largent
A. De la Sagesse....
Dun point de vue sapientiel, le rapport
à largent renvoie à lattitude foncière
que lon adopte à légard de la vie et de la condition
humaines. Laffirmation de Qohélet donne le ton : "Qui
aime largent ne se rassasiera pas dargent, ni du revenu celui
qui aime le luxe. Cela aussi est vanité" (5,9).
Autrement dit, ce nest pas largent qui est sans limites, cest
le désir amoureux de largent qui est insatiable. Or pour
la Sagesse, ce problème de limite est crucial. Pourquoi ?
Parce que la vie humaine a une limite, la mort. La méditation sur
la condition mortelle est au cur de la préoccupation sapientielle
relative à largent, comme le montre par exemple ce passage
du Psaume 49 : "Ne crains plus quand un homme senrichit
et quand la gloire de sa maison grandit. Car en mourant, il nemporte
rien, et sa gloire ne descend pas avec lui" (vv.17-18).
Si les possessions noffrent quune jouissance passagère,
et si largent est aimé, il apparaît donc comme lindice
dun conflit entre un désir sans limites et la limite de la
vie. Or la tentation de vivre comme si cette limite n'existait pas est
bel et bien humaine. Le désir de vivre se montre alors aussi insatiable
que celui de posséder. Ce que je produis, ce que j'accumule, voilà
qui dira quelque chose de ma façon d'envisager la vie humaine :
celle-ci finira par ressembler à un capital qu'il me revient de
faire prospérer, et le plus tôt sera le mieux.
Pour la Sagesse biblique, cette attitude
est lidolâtrie même. De quoi sagit-il ? Le
chapitre 15 du livre de la Sagesse le donne à comprendre en recourant,
dans une sorte dapologue, à limage du potier (vv.7-13).
Ce qui est ici en cause, cest quà linstar
du potier faisant sortir de ses mains des objets inanimés, lhomme
façonne et produit limage quil se fait de lui-même
et de sa propre vie. Or le potier ne peut insuffler la vie à ses
produits : les appeler « dieux » ne les rend
pas vivants. Si ce qui sort de ses mains lui ressemble, ce nest
jamais quun double inerte de lui-même : telle
est lidole. "Il façonne de la même argile un
faux dieu, lui qui, né de la terre depuis peu, retournera bientôt
à la terre doù il a été pris, quand
on lui demandera de restituer son âme" (v.8).
Le dieu est faux, dès lors quon lui impute une « vie »
quen réalité lhumain ne peut donner lui-même,
lui qui la reçue (v.11). Il agit alors
comme si il était à la fois lorigine et le possesseur
de la vie. La question vient alors à lidée :
pour quel profit ? Réponse de la Sagesse : "Il
sest dit que notre vie nest quun jeu et lexistence
une foire organisée en vue du gain, car, dit-il, il faut
profiter par tous les moyens, fussent-ils mauvais" (v.12).
Cette façon de voir réduit la vie au profit qu'on peut en
tirer.
Cette attitude, telle que la Sagesse la
voit, nest pas sans effets sociaux. En effet, se considérer
comme producteur et maître de sa vie finie on meurt de toute
façon -, cest légitimer tous les moyens den
jouir présentement - . Il ny a pas dautre norme que
celle par laquelle je me justifie moi-même de vivre : le droit
coïncide avec ma puissance de vivre, jai nécessairement
droit au profit que jentends tirer de la vie. "Notre temps
de vie, écrit ironiquement la Sagesse, ressemble au trajet
de lombre et notre fin ne peut être ajournée, car elle
est scellée et nul ne revient sur ses pas. Eh bien, allons !
Jouissons des biens présents et profitons de la création
comme du temps de la jeunesse, avec ardeur [
] Quaucun de nous
ne manque à notre fête provocante, laissons partout des signes
de notre liesse, car cest là notre part, cest là
notre lot. Opprimons le pauvre qui pourtant est juste, népargnons
pas la veuve et nayons pas égard aux cheveux blancs du vieillard.
Mais que pour nous la force soit la norme du droit, car la faiblesse savère
inutile" (2,5
11).
La dernière phrase de ce passage
critique est évidemment percutante. La perversion du droit se lit
dans la puissance dappropriation des biens, lesquels sont limage,
ou plutôt lidole, formée à partir dun
rapport purement possessif à la vie. De là à estimer
que dautres nont pas droit à vivre, il ny a quun
pas, que linjustice atteste comme souvent franchi. Par là,
le point de vue de la Sagesse rencontre celui des Prophètes.
B.
aux Prophètes
Sil y a bien une constante chez les
prophètes bibliques, cest que la pauvreté nest
ni une fatalité, ni un idéal. Elle résulte plutôt
dun rapport de forces tel que toute appropriation par les uns équivaut
à une spoliation pour les autres. Cest pourquoi il faut bien
voir que toute la critique sociale dont témoignent les Prophètes
repose sur lenchaînement suivant : linjustice recèle
une violence qui procède elle-même dun mensonge. Pour
comprendre cela, nous pouvons nous référer à lune
des images prophétiques les plus parlantes, celle de la balance
faussée.
On trouve en effet cette image dans les
livres dÉzéchiel, dOsée, dAmos
et de Michée, ce dernier soulignant le plus clairement le rapport
au mensonge : "Puis-je supporter, maison diniquité,
des trésors iniques, un éphah [mesure pour le grain] réduit
et maudit ? Puis-je tenir quitte pour des balances iniques ?
Pour un sac de poids truqués ? Ville dont les riches sont
pleins de violence et dont les habitants parlent avec fourberie ;
dans leur bouche, leur langue nest que tromperie" (6,10-12).
En fait, largent est dabord un certain poids, mesuré
à celui de la marchandise : fausser la balance cest-à-dire
déséquilibrer le « juste poids » ,
cest sapproprier indûment largent en spoliant
autrui, ce qui revient au fond à considérer que celui-ci
ne fait pas le poids, quil est quantité négligeable.
La balance faussée, cest une transaction mensongère,
le mensonge portant sur le rapport à autrui. Une expression du
livre dAmos prolonge très bien cela, en disant : "Vendre
/ acheter le pauvre pour une paire de sandales" (2,6 ;
8,6). Au cur du mensonge, cest le pauvre lui-même
qui est considéré comme une marchandise de peu de poids
Chez les Prophètes, la dénonciation
de linjustice némane pas dune « utopie
sociale », au sens moderne de lexpression. Cette dénonciation
renvoie à une double affirmation, que lon peut formuler ainsi :
- "Fausser la balance", cest mentir sur le culte
rendu à Dieu ;
- le Dieu dont il est question est du côté de ceux qui ne
font pas le poids.
Ces deux aspects doivent être tenus
ensemble. En dautres termes, Dieu nest rien qui puisse être
confondu avec le poids de largent, il ny a aucune commune
mesure entre largent et Dieu. Donc, le vrai poids du culte rendu
à Dieu se mesure à des rapports humains et sociaux sortant
dune logique de possession. Derrière la possession de largent
accumulé, les Prophètes dénoncent un « culte »
sacrificiel dévastateur, dont les victimes sont les humains spoliés,
appauvris. Or, pour les Prophètes, le scandale est que ce processus
met complètement en porte-à-faux le culte quon prétend
en même temps rendre à Dieu. Cest pourquoi, dans la
critique prophétique, Dieu dit : "Cessez de me faire
prendre vos offrandes pour ce quelles ne sont pas, et ouvrez les
yeux sur les vraies victimes de vos agissements pauvres, indigents,
humbles du pays, veuves et orphelins" (voir Isaïe
1 ; Amos 8). Le tranchant prophétique passe ainsi entre
lidole exigeant toujours plus de victimes, et Dieu nexigeant
la vie de personne. Autrement dit, le culte rendu à Dieu nest
pas une transaction censée légitimer une pratique marchande
et injuste des rapports sociaux. Les Prophètes déchirent
le voile dun culte qui nest destiné quà
cacher le mensonge de lidole, à laquelle les appauvris sont
sacrifiés.
Une telle pratique, dordre idolâtrique,
équivaut à dévoyer lalliance en prostitution :
un rapport de commerce prend alors la place du pacte libre. "Comment
est-elle devenue une prostituée, lit-on par exemple chez Isaïe,
la cité fidèle, remplie de justice, refuge du droit,
et maintenant des assassins ? Ton argent est devenu de lécume,
ton meilleur vin est coupé deau. Tes chefs sont des rebelles,
complices des voleurs. Tous, ils aiment les présents, ils courent
après les gratifications. Ils ne rendent pas justice à lorphelin,
et la cause de la veuve narrive pas jusquà eux"
(1,21-23). Linjustice, le meurtre, le vol,
lâpreté au gain sont donc autant dexpressions
de la prostitution, métaphore de lidolâtrie. Pourquoi ?
Parce que la prostitution signifie un passage dargent là
où il ne doit pas passer, cest-à-dire là où
lêtre humain est à limage de Dieu, dans la différence
entre homme et femme. Dun point de vue biblique, transformer en
fonds de commerce cette différence où lhumain est
fondé, cest supposer quautrui puisse sacheter
ou se vendre
pour un prix qui « vaudrait » limage de Dieu.
Cela revient à considérer l'humain, et ce dont il est limage,
comme source du profit quil y a à en tirer, ce qui nous ramène
à la racine de lidolâtrie. Aussi la métaphore
biblique de la prostitution enseigne-t-elle ceci :ce nest pas
largent comme tel qui est la cause de lidolâtrie, cest
identifier lhumain à un objet de profit qui aura pour effet
un usage mortifère de largent. Et cest bien un tel
usage, sous ses multiples formes générant linjustice,
qui tombe sous le coup de la critique des Prophètes.
Cest pourquoi lon ne saurait
trop souligner que lalliance, elle, nest nullement monnayable.
Dans un contexte annonçant une alliance éternelle, le livre
dIsaïe écrit ainsi : "Vous tous qui êtes
assoiffés, venez vers les eaux, même celui qui na pas
dargent, venez ! Demandez du grain et mangez ; venez et
buvez, sans argent, sans paiement du vin et du lait " (55,1).
Ici la prudence est certainement de mise, car il est toujours possible
de « monnayer » un discours sur la gratuité :
il suffit pour cela didentifier la gratuité à une
valeur, fût-elle suprême !
Cest pourquoi,
il convient de se confronter à lénoncé même
de la parole biblique dalliance, cest-à-dire à
la Loi. Dans cette perspective, nous pouvons interroger la Loi à
laide de la question suivante : quest-ce que vivre de
manière non-idolâtrique ?
C.
vers la Loi
Nous avons rencontré chez les Prophètes
limage de la balance faussée. On ne sétonnera
donc pas de lire dans la Loi, au livre du Lévitique : "Vous
ne ferez pas dinjustice dans le jugement, dans la mesure, dans le
poids, dans la contenance :vous aurez des balances de justice, un
éphah de justice, un hîn de justice : je suis YHWH,
votre Dieu, qui vous ai fait sortir dÉgypte" (19,35-36).
Il en va donc ici du rapport entre les pratiques
justes et la relation au Dieu qui a délivré son peuple de
la servitude. Or précisément, cette sortie de la "maison
des esclaves", cest ce qui figure en tête des
Dix paroles énonçant lalliance (Exode
20,1-2), et cest suivi immédiatement par les paroles
disant : "Tu nauras pas dautres dieux en face
de moi ; tu ne feras pas pour toi didole
" (20,2-3).
Faire pour soi une idole, cest déjà frapper doubli
la délivrance initiale ; réciproquement, oublier cela,
cest sexposer au risque de lidolâtrie. On peut
alors mesurer la portée de ce qui vient plus loin dans le récit
de la Loi, lors de la scène dite du veau dor : "Aaron
prit lor de leurs mains et le façonna au burin, et il en
fit un veau de métal fondu. Ils dirent alors : Voici
tes dieux, Israël, qui tont fait monter de la terre dÉgypte"
(Exode 32,4). La confusion est extrême :
ce qui est censé libérer, cest ce qui rend esclave.
Ici, en effet, lhomme dit de lidole ce que Dieu dit de lui-même.
Il se présente son dieu avec les mots par lesquels Dieu se présente
à son peuple. Lidole, cest ce quon a produit
et dont on parle soi-même comme si cétait Dieu qui
parlait.Mais de lidole, on ne peut rien dire avant de lavoir
soi-même fabriquée. Et quand elle lest, on se place
alors sous la "loi" de ce quon a produit. Peut-on
donc mieux définir lidolâtrie que par ce consentement
à la "loi de la production", qui feint doublier
qui fabrique le produit, auquel on impute faussement une loi "mimant"
celle de la liberté, alors quen réalité elle
produit la servitude ?
Face à lidolâtrie, le
récit biblique de la Loi réagit toujours en prenant deux
directions, la première étant celle qui va contre la puissance
"productive" de lêtre humain. Cest le sens
de la loi du shabbat, comme limite posée au travail, toujours susceptible
de générer lasservissement dautrui et de soi-même.
Lhumain nest créateur que sil met une limite
à sa puissance de produire, il nest libre quen arrêtant
dasservir. Et si, comme on le dit encore aisément, "le
temps, cest de largent", seule une coupure shabbatique
dans le temps permettra à lhumain de ne pas confondre sa
vie et son produit. La coupure est dautant plus vitale que le temps
confondu avec largent biaise la notion même de travail, confondu
à son tour avec ce qui ne sert quà rapporter de largent.
Lorsque ce travail est dabord celui dautrui, la situation
devient servitude. Cest contre de telles confusions que la Loi biblique
associe étroitement la limite du shabbat à la mémoire
de la délivrance dÉgypte (Deutéronome
5,15).
Lautre direction est celle où
la Loi réagit contre la pulsion humaine dappropriation. Lexemple
le plus significatif en est le récit de la manne (Exode
16), celle-ci figurant ce que lhumain ne se donne pas lui-même,
mais qui pourrit sil se lapproprie indûment, cest-à-dire
au-delà de ce qui convient pour vivre chaque jour. Ce que lhumain
met en réserve de peur den manquer, cela se dégrade
en spoliation dautrui. Cest donc en renonçant chacun
à la peur de manquer que tous trouvent leur juste part. Un autre
exemple apparaît dans la terre donnée au peuple de Dieu (Deutéronome
8). Si loccupation de la terre induit loubli de la
sortie dÉgypte et de lexode au désert, si lon
vient à dire : "Cest ma force et la puissance
de ma main qui mont procuré toute cette richesse"
(v.17), alors la terre et ses fruits se muent en
idole, légitimant lappropriation indue de ce qui nappartient
en propre à personne. Donc, contre lidée et la tentation
de conquête par soi-même, la Loi raconte la terre donnée
comme signe d'altérité, condition qui la rend viable, non
pour un seul peuple,mais pour le peuple appelé à l'alliance
avec les autres.
Au regard de la Loi biblique, la "balance
de justice" sera donc celle où l'on renonce à mettre
quoi que ce soit que l'on imaginait doté d'un poids identique à
sa propre vie et à la vie d'autrui, en termes de production et
d'appropriation. La vie des humains ne se mesure à aucun étalon
préfabriqué, mais la pratique de la Loi trace la voie sur
laquelle vivre humainement est possible, c'est-à;-dire ni de tout,
ni de rien. Car tout pour
soi signifie : rien pour l'autre.
Parvenus à ce point, nous pouvons
entendre la voix de l'Evangile : "Voyez, leur dit Jésus,
gardez-vous de toute cupidité : si quelqu'un a du surplus, sa
vie n'est pas tirée de ses biens" (Luc
12,15).En associant la cupidité et le surplus, l'Evangile
se présente ainsi au point de rencontre entre la Loi,les Prophètes
et les Sages.
III. L'argent maître comme un autre
?...
Précarité des richesses, danger
de l'autosuffisance, priorité donnée aux pauvres, appel
aux pratiques juste, refus d'une religion commerciale, tout cela, nous
le savons, est constitutif de l'Evangile. Cela s'agence aussi autour d'un
axe, qui est en rapport à l'argent. Le bref avertissement que nous
venons de lire dans l'Evangile selon Luc attire notre attention en ce
sens. En effet, il faut donner toute sa portée au mot épleonexia
traduit pas cupidité. Ce mot signifie d'abord avoir plus qu'autrui.
Et c'est de là que le glissement se fait : désirer toujours
plus, pour avoir plus que les autres, ce qui définit bien la cupidité;.
Mais pourquoi ? Parce que, comme la perspective biblique nous a permis
de le voir, en midentifiant à ce que je possède et
produis, si jai plus quautrui, je vaux plus quautrui.
Autrement dit, la pleonexia de lÉvangile consiste
en un déni de légalité foncière entre
ma vie et celle dautrui. Égalité paradoxale cependant,
puisquelle nest équivalente à aucune quantité
qui puisse être produite ou acquise. "Si quelquun a du
surplus, sa vie nest pas tirée de ses biens " ;
la pointe critique ici laccumulation, la thésaurisation,
comme si la vie en dépendait. Cest identifier vivre et "faire
le plein".
Compte tenu de cela, lon peut repérer
les deux voies traçant la perspective évangélique.
Sur la première voie, il apparaît que, pour assurer le plein,
on en vient à « vider » les autres :
les laisser mourir à la porte, comme le raconte par exemple la
parabole du riche et de Lazare (Luc 16,19-31), ou
encore les accuser en se justifiant soi-même, suivant la parabole
du pharisien et du collecteur dimpôts (Luc
18,9-14). Lautre voie conduit, par réponse à
lappel de Jésus, à faire le vide, à se désapproprier
pour quitter la servitude : outre les appels à renoncer aux
richesses, à vendre ses biens, on entend aussi en ce sens le récit
de Zachée (Luc 19, 1-11). Seulement ses deux
voies ne ressemblent pas à des rails qui ne se touchent jamais.
Elles se croisent pour atteindre la transformation essentielle, à
savoir quil ne sagit pas de faire le vide pour soi-même,
mais pour vivre dune manière telle quon ne vide pas
autrui. Lenjeu se précise car, tout en aimant largent,
lon peut néanmoins se croire justifié en donnant quelque
chose aux pauvres ; et lon peut aussi se croire juste en prétendant
ne pas aimer largent, ou même le haïr.
Cest ici précisément,
que l'Evangile pose son tranchant, par la très brève parabole
du serviteur et des deux maîtres : "Aucun domestique
ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra lun
et aimera lautre, ou bien il sattachera à lun
et méprisera lautre. Vous ne pouvez servir Dieu et lArgent"
(Luc 16,13). Dès lors, si je dis : jaime
Dieu et je méprise largent, ou bien le contraire, je reste
encore et toujours dans la logique de deux maîtres, ce qui me divise
entre amour et haine, entre attachement et mépris. Toute la logique
de lidole a cette parole pour butée : lidole nest
que le reflet dune division interne de lhumain. Autrement
dit : vous servirez Dieu si pour vous lArgent nest pas
un maître, cest-à-dire sil nest pour vous
ni aimable, ni haïssable.
Pour
lÉvangile, le service de Dieu est ce qui affranchit de la
soumission à ce qui nest pas lui ; réciproquement,
vivre hors de tout rapport de maîtrise vérifiera que cest
Dieu que lon sert. Dès lors, que Dieu soit le maître
unique, cela ne sera attesté quen vivant des relations humaines
hors du rapport soumission / domination. Hors donc de la pleonexia où,
soumis à la maîtrise de largent, jatteste mon
désir dêtre plus quautrui, en prétendant
par là garantir ma propre vie. Pour lÉvangile, celui
qui vit en parole et en acte le service de lunique maître,
cest le Christ. Telle est la source de la liberté qui lui
permet de dire "Heureux les pauvres"et "Malheur à
vous, les riches", car ni lune ni lautre de ces paroles
ne procède du désir de dominer soit les pauvres, soit les
riches, ni du désir de se soumettre à un ordre social injuste
dans lespoir den toucher les dividendes. Jamais Jésus
ne confond son service de Dieu avec un rapport humain de domination, ce
qui lui donne aussi la liberté de dire : "Faites-vous
des amis avec lArgent trompeur" (Luc 16,9),
linverse exact de "Faites-vous de largent avec le mensonge",
comme le dénonçaient déjà la Loi, les Prophètes
et les Sages. Mais la figure dun rapport fraternel, ni soumis ni
dominant, nétait-ce pas celle dAbraham, lorsque largent
faisait son entrée dans le Récit biblique ? Jésus
confirme Abraham, et porte le geste de celui-ci à lextrême,
en se vidant de sa propre vie (voir Philippiens 2,7),
pour que lespace soit ouvert à la vie dautres. Selon
lÉvangile, la nouvelle en est adressée aux pauvres
en premier lieu, dans lattestation vécue de celui qui, de
manière unique, na rien gardé pour lui. Si le rapport
à largent peut distordre et détruire ce quil
y a de plus humain, et ce en quoi lhumain est image de Dieu, alors
lapparition de ce qui est en vérité le plus humain
ne peut advenir que sans argent. Si dépense divine il y a, elle
ne peut correspondre à aucun appauvrissement de lhumain.
Saint Paul visait-il autre chose en écrivant : "Pour
vous, de riche quil était, (Christ) sest fait pauvre,
pour vous enrichir de sa pauvreté" (2 Corinthiens
8,9) ? Ne lisons pas ici quelque ornement spirituel. Car il
sagit de la manière dont Paul fonde et adresse à la
communauté chrétienne la demande dun partage dargent.
Aujourdhui encore, ce fondement demeure, et la demande nous reste
adressée.
Bernard
Van Meenen
Pour continuer la réflexion :
Paul BEAUCHAMP, Dune montagne à lautre. La Loi de
Dieu, Éd. Seuil, Paris 1999, 251 pages.
Pierre DEBERGÉ, Largent dans la Bible. Ni pauvre
ni riche, coll. Racines,
éd. Nouvelle Cité, Montrouge, 1999.
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