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Le
mythe biblique de la création
La Bible situe la création du monde
"au commencement": c'est le premier mot de la Genèse.
Mais quel est ce "commencement"? Il faut le resituer dans son
cadre littéraire et historique. Pour exprimer leur expérience
la plus fondamentale sur la vie, l'amour, le rapport à la nature,
la souffrance ou la mort, leurs angoisses ou leurs certitudes les plus
profondes, les peuples du Proche-Orient ancien n'écrivaient pas
des traités philosophiques, mais des récits qu'ils situaient
"au commencement". Autrement dit, ces récits sont
des mythes, au sens le plus noble: non des affabulations, mais des textes
fondateurs, par lesquels s'expriment des choses essentielles qu'on ne
peut dire avec d'autres mots. Le mythe dit vrai, mais si nous le lisons
au premier degré, nous passerons à côté de
l'essentiel. Dans ce cadre, le "commencement" n'est pas le "début",
mais le temps "éternel" de Dieu ou des dieux, ce qui
se passe "de l'autre côté du miroir". Il ne dit
pas l'autrefois, mais l'éternel, ce qui est fondement, fondamental
pour notre expérience d'aujourd'hui et de toujours. Les récits
de la Genèse, qui se situent, eux aussi, "au commencement",
ont été écrits dans la même perspective existentielle.
Il faut donc renoncer une fois pour toutes à penser qu'ils parlent
du Big bang, de la production matérielle de l'univers, qu'on l'imagine
en 6 jours ou en 15 milliards d'années. Les recherches scientifiques
à ce sujet sont passionnantes, mais elles se situent sur un autre
plan que les affirmations de la Bible. Entre les deux, nous pouvons discerner
tout au plus un rapport d'homologie: la théorie du Big bang peut
nous aider à nous représenter l'irreprésentable,
servir en quelque sorte de "parabole" de la création
biblique. Mais ne confondons pas les plans!
Un
récit ordonné... avec des failles
A première lecture, le grand
texte de Gen 1 semble ordonné d'une manière rigoureuse,
avec la reprise monotone des mêmes formules. Un examen plus attentif
montre une série d'irrégularités, qui révèle
que ce texte a une histoire. Ainsi, on peut lire en 2,2 que "Dieu
acheva au septième jour l'ouvrage qu'il avait fait"; autrement
dit, il travaillait encore, alors que la suite du verset dit le contraire.
De même, la création des astres au quatrième jour
(1,14-19) perturbe gravement l'ordre du récit.
A cette double anomalie correspond le fait que les troisième et
sixième jours sont surchargés: Dieu y réalise chaque
fois deux uvres. Tout ceci donne à penser que l'auteur du
récit actuel s'est servi d'un texte plus simple, qui parlait d'une
création du monde en sept jours comportant chaque fois une seule
uvre, le dernier jour étant réservé à
l'être humain.
La
création biblique: un combat et une espérance
Au point de départ du
récit sous sa forme première, on ne trouve pas le néant,
mais le Mal: "La terre était désert et vide, et
l'obscurité couvrait l'Abîme". Ce dernier mot (tehôm,
en hébreu) évoque la terrible Tiamat de la cosmogonie
babylonienne, incarnation de toutes les violences; Mardouk, dieu de Babylone,
affronte Tiamat dans un combat dramatique et finit par la vaincre: c'est
avec son corps fendu en deux parties qu'il fera le ciel et la terre. Le
récit biblique rapporte, dans la même ligne, que Dieu crée
en séparant la lumière et les ténèbres, les
eaux d'en haut et les eaux d'en bas, le sec et l'humide. En d'autres termes,
la création est moins un processus de production qu'un combat:
Dieu fait reculer les ténèbres, divise les forces de violence
et fait ainsi du monde mauvais un cosmos. Chacune de ses uvres est
ponctuée par le refrain: "Et Dieu vit que cela était
bon". Le récit de la Genèse est un discours sur
Dieu: il n'est pas l'Etre suprême impassible, mais Celui qui ne
se résigne pas au Mal. Aujourd'hui, nous sommes dans un monde où
tout n'est pas bon, loin de là. En d'autres termes, le récit
ne parle pas du passé, mais du combat actuel et d'un triomphe encore
à venir. Les convulsions de notre monde ne sont rien d'autre que
la création en marche!
L'être
humain, créé à l'image de Dieu
Sous sa forme première, le
récit atteint son sommet avec la formation de l'être humain,
créé à l'image de Dieu. Cette expression (v.
26) est explicitée par la suite de la phrase: l'homme ressemble
à Dieu lorsqu'il domine l'animal. Le verbe utilisé (radah)
renvoie au travail du berger, chargé de prendre soin du troupeau.
C'est ce que confirme le don d'une nourriture végétale (v.29),
l'être humain ne peut verser le sang. Il ressemble à son
créateur par sa non-violence, par son combat contre toutes les
forces du Mal. En d'autres termes, l'être humain ne répond
pas encore à sa vraie vocation.
Création,
liturgie et Loi
Le rédacteur final de Gen 1
en a transformé le scénario, en introduisant notamment la
création des astres et en transformant le septième jour
en jour chômé. Il lui fallait une mo-tivation puissante pour
altérer la belle ordonnance originelle du texte! Désormais,
le sommet du récit n'est pas l'homme, mais le sabbat, et son centre
est occupé par la création des astres qui doivent servir
de "signes pour les fêtes" (v. 14),
c'est-à-dire pour fixer le calendrier liturgique. Célébrer
le sabbat et les fêtes religieuses, c'est vivre au diapason de la
création, c'est vivre avec Dieu son combat pour un monde meilleur.
En outre, le rédacteur a voulu
introduire dans le texte une référence implicite à
la Loi: non seulement il parle des prescriptions liturgiques et alimentaires,
mais on y compte dix fois " Et Dieu dit...". Les dix
paroles créatrices évoquent les Dix Paroles du Décalogue,
cur de la Loi juive. Celui qui fait la volonté de Dieu est
en harmonie avec l'uvre créatrice.
Pour
conclure
Il est des questions auxquelles la
Bible ne répond pas, quelle que soit notre curiosité: d'où
vient l'univers? quelle est l'origine du mal? Mais ce qu'elle affirme
lorsqu'elle parle de la création concerne notre existence d'aujourd'hui:
nous avons reçu de Dieu ce qui nous fait vivre, il est à
nos côtés dans le combat contre toutes les formes de mal
et de souffrance, il nous envoie pour être à son image bergers
de ce monde, c'est-à-dire y être ferment de justice et de
paix: telle est sa loi, inscrite dans notre nature humaine.
Il me paraît illusoire de vouloir
faire coïncider les affirmations de la science moderne et celles
de la foi, comme si elles parlaient de la même chose. Ce chemin,
dénoncé depuis longtemps sous le nom de "concordisme",
ne fait qu'entretenir les malentendus et n'a pas de véritable avenir.
Entre science et foi, il ne peut y avoir contradiction: chacune se situe
dans son ordre propre. Ou plutôt, si une alliance entre lecture
biblique et science moderne doit être scellée, c'est plutôt
sur le terrain des sciences humaines (histoire, psychologie, critique
littéraire...), qui nous ouvre les portes d'une meilleure intelligence
du texte.
Jacques
Vermeylen
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