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AU-DELÀ DU BIG BANG

Les récits bibliques de la création: le mythe et la science

    1. Le mythe biblique de la création
    2. Un récit ordonné avec des failles
    3. La création biblique, un combat, une espérance

   4. L'être humain créé à l'image de Dieu
   5. Création, liturgie et Loi

   6. Pour conclure

         Selon sa présentation classique, la création est la chiquenaude initiale de l'univers, qui correspond, dit-on, au Big bang des physiciens et des astronomes, voici quelque 15 milliards d'années. Même si nous avons dépassé l'idée d'une création du monde en six jours du calendrier, celle-ci reste envisagée comme une production: il n'y avait rien, puis voici tout à coup la matière dont est tissé notre cosmos. Cette vision grandiose sert, encore aujourd'hui , de support majeur à la foi de millions de chrétiens: la nature avec toutes ses merveilles témoigne de l'existence d'un Dieu créateur. En même temps, comment ne pas voir que la même conception de la création fait obstacle à la foi en Dieu? Notre univers porte la vie, mais aussi la maladie, les grands cataclysmes et la mort. La nature est aussi épouvantable qu'elle est magnifique: Dieu serait-il donc responsable d'un univers aussi imparfait? Ne peut-on parler autrement de la création? C'est ici qu'un retour à la Bible me paraît des plus stimulants.

Le mythe biblique de la création
     La Bible situe la création du monde "au commencement": c'est le premier mot de la Genèse. Mais quel est ce "commencement"? Il faut le resituer dans son cadre littéraire et historique. Pour exprimer leur expérience la plus fondamentale sur la vie, l'amour, le rapport à la nature, la souffrance ou la mort, leurs angoisses ou leurs certitudes les plus profondes, les peuples du Proche-Orient ancien n'écrivaient pas des traités philosophiques, mais des récits qu'ils situaient "au commencement". Autrement dit, ces récits sont des mythes, au sens le plus noble: non des affabulations, mais des textes fondateurs, par lesquels s'expriment des choses essentielles qu'on ne peut dire avec d'autres mots. Le mythe dit vrai, mais si nous le lisons au premier degré, nous passerons à côté de l'essentiel. Dans ce cadre, le "commencement" n'est pas le "début", mais le temps "éternel" de Dieu ou des dieux, ce qui se passe "de l'autre côté du miroir". Il ne dit pas l'autrefois, mais l'éternel, ce qui est fondement, fondamental pour notre expérience d'aujourd'hui et de toujours. Les récits de la Genèse, qui se situent, eux aussi, "au commencement", ont été écrits dans la même perspective existentielle. Il faut donc renoncer une fois pour toutes à penser qu'ils parlent du Big bang, de la production matérielle de l'univers, qu'on l'imagine en 6 jours ou en 15 milliards d'années. Les recherches scientifiques à ce sujet sont passionnantes, mais elles se situent sur un autre plan que les affirmations de la Bible. Entre les deux, nous pouvons discerner tout au plus un rapport d'homologie: la théorie du Big bang peut nous aider à nous représenter l'irreprésentable, servir en quelque sorte de "parabole" de la création biblique. Mais ne confondons pas les plans!

Un récit ordonné... avec des failles
      A première lecture, le grand texte de Gen 1 semble ordonné d'une manière rigoureuse, avec la reprise monotone des mêmes formules. Un examen plus attentif montre une série d'irrégularités, qui révèle que ce texte a une histoire. Ainsi, on peut lire en 2,2 que "Dieu acheva au septième jour l'ouvrage qu'il avait fait"; autrement dit, il travaillait encore, alors que la suite du verset dit le contraire. De même, la création des astres au quatrième jour (1,14-19) perturbe gravement l'ordre du récit. A cette double anomalie correspond le fait que les troisième et sixième jours sont surchargés: Dieu y réalise chaque fois deux œuvres. Tout ceci donne à penser que l'auteur du récit actuel s'est servi d'un texte plus simple, qui parlait d'une création du monde en sept jours comportant chaque fois une seule œuvre, le dernier jour étant réservé à l'être humain.

La création biblique: un combat et une espérance
       Au point de départ du récit sous sa forme première, on ne trouve pas le néant, mais le Mal: "La terre était désert et vide, et l'obscurité couvrait l'Abîme". Ce dernier mot (tehôm, en hébreu) évoque la terrible Tiamat de la cosmogonie babylonienne, incarnation de toutes les violences; Mardouk, dieu de Babylone, affronte Tiamat dans un combat dramatique et finit par la vaincre: c'est avec son corps fendu en deux parties qu'il fera le ciel et la terre. Le récit biblique rapporte, dans la même ligne, que Dieu crée en séparant la lumière et les ténèbres, les eaux d'en haut et les eaux d'en bas, le sec et l'humide. En d'autres termes, la création est moins un processus de production qu'un combat: Dieu fait reculer les ténèbres, divise les forces de violence et fait ainsi du monde mauvais un cosmos. Chacune de ses œuvres est ponctuée par le refrain: "Et Dieu vit que cela était bon". Le récit de la Genèse est un discours sur Dieu: il n'est pas l'Etre suprême impassible, mais Celui qui ne se résigne pas au Mal. Aujourd'hui, nous sommes dans un monde où tout n'est pas bon, loin de là. En d'autres termes, le récit ne parle pas du passé, mais du combat actuel et d'un triomphe encore à venir. Les convulsions de notre monde ne sont rien d'autre que la création en marche!

L'être humain, créé à l'image de Dieu
      Sous sa forme première, le récit atteint son sommet avec la formation de l'être humain, créé à l'image de Dieu. Cette expression (v. 26) est explicitée par la suite de la phrase: l'homme ressemble à Dieu lorsqu'il domine l'animal. Le verbe utilisé (radah) renvoie au travail du berger, chargé de prendre soin du troupeau. C'est ce que confirme le don d'une nourriture végétale (v.29), l'être humain ne peut verser le sang. Il ressemble à son créateur par sa non-violence, par son combat contre toutes les forces du Mal. En d'autres termes, l'être humain ne répond pas encore à sa vraie vocation.

Création, liturgie et Loi
      Le rédacteur final de Gen 1 en a transformé le scénario, en introduisant notamment la création des astres et en transformant le septième jour en jour chômé. Il lui fallait une mo-tivation puissante pour altérer la belle ordonnance originelle du texte! Désormais, le sommet du récit n'est pas l'homme, mais le sabbat, et son centre est occupé par la création des astres qui doivent servir de "signes pour les fêtes" (v. 14), c'est-à-dire pour fixer le calendrier liturgique. Célébrer le sabbat et les fêtes religieuses, c'est vivre au diapason de la création, c'est vivre avec Dieu son combat pour un monde meilleur.
      En outre, le rédacteur a voulu introduire dans le texte une référence implicite à la Loi: non seulement il parle des prescriptions liturgiques et alimentaires, mais on y compte dix fois " Et Dieu dit...". Les dix paroles créatrices évoquent les Dix Paroles du Décalogue, cœur de la Loi juive. Celui qui fait la volonté de Dieu est en harmonie avec l'œuvre créatrice.

Pour conclure
      Il est des questions auxquelles la Bible ne répond pas, quelle que soit notre curiosité: d'où vient l'univers? quelle est l'origine du mal? Mais ce qu'elle affirme lorsqu'elle parle de la création concerne notre existence d'aujourd'hui: nous avons reçu de Dieu ce qui nous fait vivre, il est à nos côtés dans le combat contre toutes les formes de mal et de souffrance, il nous envoie pour être à son image bergers de ce monde, c'est-à-dire y être ferment de justice et de paix: telle est sa loi, inscrite dans notre nature humaine.
      Il me paraît illusoire de vouloir faire coïncider les affirmations de la science moderne et celles de la foi, comme si elles parlaient de la même chose. Ce chemin, dénoncé depuis longtemps sous le nom de "concordisme", ne fait qu'entretenir les malentendus et n'a pas de véritable avenir. Entre science et foi, il ne peut y avoir contradiction: chacune se situe dans son ordre propre. Ou plutôt, si une alliance entre lecture biblique et science moderne doit être scellée, c'est plutôt sur le terrain des sciences humaines (histoire, psychologie, critique littéraire...), qui nous ouvre les portes d'une meilleure intelligence du texte.

Jacques Vermeylen