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BIBLE ET HISTOIRE
      1. La Bible un livre d'histoire(s) ?
          2. Bible et archéologie
          3. La question du mythe
 4. Le David de la Bible est le roi idéalisé,
               non le personnage historique
          5. Conclusion
         Le 13 janvier 1902, à Berlin, en présence de l'empereur Guillaume II, le professeur Franz Delitzsch tient une conférence retentissante intitulée " Babel und Bibel ", " Babylone et la Bible ". Il s'appuie sur une découverte sensationnelle faite l'année précédente: on a trouvé à Babylone la grande stèle du Code de Hammurabi, qui expose le droit babylonien du XVIIIe siècle avant notre ère, et ce texte présente des similitudes impressionnantes avec certains textes législatifs de la Bible. La création du monde, le déluge et d'autres récits ont, eux aussi, des parallèles dans les textes sumériens et babyloniens. Le professeur Delitzsch en conclut: la Bible est sans valeur! Elle n'est qu'une pâle imitation de textes bien plus beaux, bien plus anciens, qu'on trouve dans la littérature cunéiforme.
       Cette conférence marque le sommet d'un conflit violent qui opposa, il y a un siècle, deux grandes manières d'interpréter le rapport entre textes bibliques et textes des civilisations environnantes. Si le récit du déluge, par exemple, a des parallèles babyloniens, cela signifie-t-il que la valeur historique du récit biblique est confirmée par un témoin indépendant ou au contraire que la Bible n'est pas inspirée par Dieu, mais par une littérature plus prestigieuse? Ne répondons pas trop vite à la question! Peut-être ne faut-il d'ailleurs pas se laisser enfermer dans le dilemme. Ce conflit révèle quelques dimensions nécessaires d'une réflexion sur les rapports entre Bible et histoire: il y a non seulement les faits et leur interprétation plus ou moins immédiate, mais aussi leur rapport au mythe, et l'éclairage apporté par l'archéologie et la littérature proche-orientales.

1. La Bible est un livre d'histoire(s)
      De la Genèse à l'Apocalypse, la Bible déploie un immense récit, qui raconte l'histoire de l'humanité, puis celle du peuple d'Israël, et enfin celle de l'Eglise naissante et se termine par la perspective de la venue définitive de Jésus-Christ inaugurant un monde nouveau. Ce récit n'est pas homogène. Non seulement on a mis environ un millénaire pour l'écrire, mais surtout il est émaillé de pièces de toutes sortes : non seulement le rapport de divers événements, mais aussi des recueils de Lois, des oracles de prophètes ou des prières. Le tout, cependant, tient une part importante de sa cohérence de sa mise en perspective historique.
       Dans la confession de foi d'Israël, en effet, la mémoire tient la place centrale. Si l'on demande à un Juif quelle est sa foi, il pourra répondre en citant un des résumés historiques du Deutéronome: "Nous étions esclaves de Pharaon en Egypte, et YHWH nous a fait sortir d'Egypte par sa main puissante... Il nous a fait sortir de là pour nous conduire dans le pays qu'il avait promis par serment à nos pères, et pour nous le donner" (Dt 6,21-23). La conscience de former une famille est nourrie par les souvenirs communs, par les traditions qui sont transmises de génération en génération. De même, il n'existe pas de peuple sans mémoire commune. L'histoire de France, telle qu'elle est enseignée à l'école, de Vercingétorix à la Grande Guerre et au-delà, permet à tous les Français de se reconnaître dans un destin commun, et donc dans une solidarité nationale. Cette histoire-là n'est pas objective: elle sélectionne les faits, elle les interprète en fonction de l'actualité et, quelquefois au moins, elle les transfigure. Plus ou moins orientée ou même falsifiée, elle n'en joue pas moins un rôle essentiel, car elle permet d'interpréter le présent et invite à des projets communs. Il s'agit de faire de l'histoire, non pour l'érudition, mais pour en vivre aujourd'hui. (Cf. G. ORWELL, 1984, avec le "Ministère de la Vérité", chargé de réécrire perpétuellement l'histoire en fonction des nécessités politiques nouvelles).
       De même, et d'une manière peut-être plus radicale, le peuple de la Bible ne serait pas un peuple s'il ne racontait pas sans cesse son histoire. Et la Bible est, à cet égard, une mine de renseignements de toute première importance pour comprendre ce qui s'est passé au Proche-Orient entre l'an 1000 avant notre ère et la fin du premier siècle de notre ère. Il s'agit de faits survenus en tel lieu, en telle année, mais, encore une fois, ces faits sont interprétés, reliés les uns aux autres pour faire sens. Israël en témoigne: c'est dans cette histoire que YHWH son Dieu est intervenu, qu'il s'est manifesté comme le Sauveur, le Libérateur. Il n'y a pas l'histoire sainte d'un côté et l'histoire profane de l'autre, mais une seule aventure où Dieu et les hommes sont mêlés. C'est l'histoire d'une Alliance, c'est une histoire d'amour et de trahisons, de châtiment et de pardon. Et cette histoire définit Israël, peuple de l'Alliance.
       Il en va de même pour les chrétiens. Au milieu de la grande confusion qui agite trop souvent les esprits, il faut redire que le Chrétien se définit non pas d'abord par sa générosité ou par son adhésion à un catalogue de vérités à croire, mais avant tout par sa rencontre personnelle avec un certain Jésus de Nazareth, homme en chair et en os d'il y a vingt siècles, en qui il reconnaît le visage même de Dieu. Comme le Juif, le Chrétien est d'abord un homme de la mémoire, et c'est pour cela qu'il lui est vital de revenir sans cesse à la source des évangiles, qui racontent précisément l'histoire de Jésus et de ses premiers disciples. Au cœur le plus intime du christianisme, il n'y a pas quelques idées abstraites, même pertinentes et sublimes, mais l'homme Jésus, Fils de Dieu. Sans la consistance de cet homme, sans son inscription dans l'histoire de son temps, en un lieu précis de la terre, le christianisme n'est que du vent. C'est cet homme-là que les chrétiens reconnaissent comme le Ressuscité, vivant à leurs côtés aujourd'hui. C'est de lui qu'ils font mémoire lorsqu'ils se rassemblent en célébrant l'Eucharistie.
       Il faut insister sur l'originalité de ce rapport vital à l'histoire. Bien sûr, tous les peuples ont leurs souvenirs. Bien sûr aussi, la Grèce et la Rome antiques ont eu leurs historiens; songeons par exemple à Hérodote, à Tite-Live ou à Suétone. Cependant leurs œuvres n'ont pas marqué leurs peuples respectifs comme les récits de la Bible pour Israël ou pour les Chrétiens. Dans les civilisations grecque et romaine, en effet, le temps est perçu, dans une large mesure au moins, comme l'éternel retour, la répétition sans fin des gestes fondateurs ou encore comme le déroulement implacable d'un destin écrit par les dieux. La responsabilité humaine y a sans doute sa place, mais seulement d'une manière seconde. On peut donc écrire de l'histoire, mais l'essentiel est ailleurs. Pour les hommes de la Bible, au contraire, éveillés par la prédication des grands prophètes, le futur dépend des choix qui sont faits par les hommes autant que des interventions divines. Pour eux, la mémoire historique est une nécessité vitale, elle se trouve au cœur même de leur conscience de former un peuple.

2. Bible et archéologie
       Jusqu'au milieu du XIXe siècle, la seule source de renseignements sur l'histoire d'Israël à l'époque biblique était la Bible elle-même. La plupart du temps, on n'imaginait pas que les faits auraient pu se dérouler autrement que ce que dit le Livre. Une observation attentive du texte montrait pourtant déjà que ce n'était pas aussi simple. Car certains événements sont racontés deux ou trois fois, et il arrive qu'il soit très difficile de concilier les différentes versions. Par exemple, Mc 10,46-52 et Lc 18,35-43 racontent qu'en montant à Jérusalem où il livrera son dernier combat, Jésus passe à Jéricho, où il guérit un aveugle assis au bord du chemin. Lorsque Mt 20,29-34 raconte le même événement, il dit que Jésus a guéri deux aveugles assis au bord du chemin. Ce type d'observation est de nature à mettre en doute la vérité historique d'une des deux versions au moins. Mais si l'on commence à mettre en doute un détail, ne faut-il pas mettre en doute l'ensemble du récit? Bref, tant qu'on n'avait aucun autre témoin, il était impossible de trancher.
       Aujourd'hui, les fouilles archéologiques sont nombreuses, tant en Palestine que dans les pays d'alentour, et elles ont mis à jour à la fois des objets et des textes qui éclairent d'une lumière nouvelle nombre de passages bibliques. Parfois, ils permettent de confirmer la Bible, parfois ils la contredisent et parfois ils invitent à regarder les choses sous un angle inattendu.
       L'honnêteté m'oblige ici à mettre en garde contre une manière encore trop fréquente d'envisager les rapports entre archéologie et Bible. L'exemple le plus célèbre est un livre publié dans les années 50, La Bible arrachée aux sables (Die Bibel hat doch recht), de Werner Keller. Le but de ces publications est d'utiliser les données de l'archéologie pour montrer que " la Bible avait raison ", que les faits rapportés sont bien historiques. Par exemple, certains essaient de justifier Ex 14 par la météo de la région des lacs Amers... !
       Un fait est incontestable : l'archéologie permet de voir l'évolution générale de la culture matérielle du pays : finesse et richesse de la poterie, maîtrise technique (métallurgie, travail de la pierre...), évolution de l'habitat ou des coutumes alimentaires, création de villes et de villages, développement du commerce et de l'industrie... (par exemple : portes, lampes, poids, gourdes, pendentifs, flacons à parfum). En d'autres termes, les découvertes archéologiques nous renseignent sur la vie quotidienne des gens, ce dont la Bible ne parle que par la bande. Elles parlent de l'histoire de la civilisation, de l'histoire sociale et économique, avant de livrer des renseignements sur des événements précis, comme des guerres ou des traités.
       L'archéologie est aujourd'hui, avec la sociologie, la base indispensable de toute reconstitution des origines d'Israël, jusqu'à l'avènement du pouvoir monarchique, aux abords de l'an mil. C'est à ce moment-là, en effet, qu'on commence à savoir lire et écrire, et qu'un récit proprement historique peut être écrit; avant l'écriture, il vaut mieux parler de proto-histoire, car il faut compter avec une importante tradition orale, qui précède la fixation des souvenirs par écrit. On le sait bien aujourd'hui: cette tradition orale évolue (cf. le roman de Renart...). De plus, ce qui précède la monarchie, c'est la période fondatrice d'Israël, avec tout ce qu'elle porte comme charge émotive pour ceux qui la racontent. Tout cela invite à la prudence, et l'archéologie comme la critique littéraire obligent dans certains cas à renoncer à certaines reconstitutions proposées par le récit biblique.

3. La question du mythe
       Nous avons déjà pu lire un article de André WENIN sur les dix premiers chapitres de la Genèse (cf ci-dessus). Le mythe est un genre littéraire très important qui révèle le sens qu'un peuple donne à ses origines, à sa place dans le monde, à sa relation à Dieu. Il est une sorte de parabole. En lisant une parabole, nous sommes désireux d'en découvrir la vérité, bien que nous sachions qu'elle n'est pas la relation d'un fait historique comme tel. Cela peut nous aider à ne pas rejeter les récits si significatifs qui relèvent davantage du genre littéraire mythe.
       Dans la Bible, le Commencement et la Fin donnent à l'histoire son sens.
       La Genèse exprime la foi d'Israël dans le dessein de Dieu sur le monde " Et Dieu vit que cela était bon… Faisons l'être humain à notre image et à notre ressemblance… ". L'Apocalypse exprime que ce dessein se réalisera à travers les aléas de l'histoire, les morts et les relèvements des civilisations. Le chapitre 5 parle du livre de l'histoire dont nul ne peut rompre le sceau, sinon le Christ, Agneau immolé mais debout, vivant.
       Le caractère mythique d'un récit ne doit pas faire préjuger de sa valeur historique.

4. De la propagande politique à la théologie ou la distance entre l'apologie d'un roi de Juda et la foi en un Dieu Sauveur. Le David de la Bible est le roi idéalisé, non le personnage historique.
      
  Des livres récents, comme celui de Finkelstein et Silberman (La Bible dévoilée, Bayard, 2002), soulignent que beaucoup de récits dits historiques dans la Bible, sont en fait des récits de propagande politique des rois de Juda, comme Josias par exemple. Ce fait ne doit pas nous surprendre. Les auteurs de la Bible n'échappent pas à l'ambiguïté humaine. Mais il y a une distance très grande entre la première écriture d'un récit biblique et sa permanence dans le corps biblique reconnu comme le "canon" de la foi. Au moment où celui-ci s'est constitué, il n'y avait plus de rois, Israël était sous la domination étrangère. David est devenu le "type" d'un roi selon le cœur de Dieu, comme dit le livre des Actes (Ac 13,22). David n'est plus seulement un personnage historique mais l'acteur d'une geste théologique de grande portée. En disant de Jésus qu'il est le Fils de David, les évangélistes n'entendent pas exprimer une option politique mais leur foi en Jésus, vrai fils d'Israël qui " accomplit " le dessein salvifique de Dieu.

Conclusions   1. La Bible se présente à nous comme un immense récit, dont la valeur historique est, pour l'essentiel, de grande qualité. Mais il s'agit toujours d'un témoignage, d'une histoire interprétée. Cette mémoire historique est essentielle à la conscience des Juifs et des chrétiens.
   2. Les fouilles archéologiques éclairent surtout ce dont la Bible ne parle pas : l'évolution de la vie quotidienne et de la culture du pays d'Israël. Leur apport à la connaissance d'événements précis racontés par la Bible est souvent plus contestable, et pourtant non négligeable.
   3. La présentation théologique des faits historiques n'est pas une trahison, mais au contraire la marque d'une fidélité.
   4. La Bible n'est pas une simple photographie des faits, mais un témoignage de foi et d'espérance. II s'agit de regarder par-delà les faits matériels, pour rendre compte d'une expérience de la rencontre de l'Autre. Comme le disait le Petit Prince: l'essentiel est invisible pour les yeux.

Jacques Vermeylen
 
Arras 1999