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1.
La Bible est un livre d'histoire(s)
De
la Genèse à l'Apocalypse, la Bible déploie un immense
récit, qui raconte l'histoire de l'humanité, puis celle
du peuple d'Israël, et enfin celle de l'Eglise naissante et se termine
par la perspective de la venue définitive de Jésus-Christ
inaugurant un monde nouveau. Ce récit n'est pas homogène.
Non seulement on a mis environ un millénaire pour l'écrire,
mais surtout il est émaillé de pièces de toutes sortes
: non seulement le rapport de divers événements, mais aussi
des recueils de Lois, des oracles de prophètes ou des prières.
Le tout, cependant, tient une part importante de sa cohérence de
sa mise en perspective historique.
Dans la confession de foi d'Israël,
en effet, la mémoire tient la place centrale. Si l'on demande à
un Juif quelle est sa foi, il pourra répondre en citant un des
résumés historiques du Deutéronome: "Nous
étions esclaves de Pharaon en Egypte, et YHWH nous a fait sortir
d'Egypte par sa main puissante... Il nous a fait sortir de là pour
nous conduire dans le pays qu'il avait promis par serment à nos
pères, et pour nous le donner" (Dt 6,21-23). La conscience
de former une famille est nourrie par les souvenirs communs, par les traditions
qui sont transmises de génération en génération.
De même, il n'existe pas de peuple sans mémoire commune.
L'histoire de France, telle qu'elle est enseignée à l'école,
de Vercingétorix à la Grande Guerre et au-delà, permet
à tous les Français de se reconnaître dans un destin
commun, et donc dans une solidarité nationale. Cette histoire-là
n'est pas objective: elle sélectionne les faits, elle les interprète
en fonction de l'actualité et, quelquefois au moins, elle les transfigure.
Plus ou moins orientée ou même falsifiée, elle n'en
joue pas moins un rôle essentiel, car elle permet d'interpréter
le présent et invite à des projets communs. Il s'agit de
faire de l'histoire, non pour l'érudition, mais pour en vivre aujourd'hui.
(Cf. G. ORWELL, 1984, avec le "Ministère de la Vérité",
chargé de réécrire perpétuellement l'histoire
en fonction des nécessités politiques nouvelles).
De même, et d'une manière
peut-être plus radicale, le peuple de la Bible ne serait pas un
peuple s'il ne racontait pas sans cesse son histoire. Et la Bible est,
à cet égard, une mine de renseignements de toute première
importance pour comprendre ce qui s'est passé au Proche-Orient
entre l'an 1000 avant notre ère et la fin du premier siècle
de notre ère. Il s'agit de faits survenus en tel lieu, en telle
année, mais, encore une fois, ces faits sont interprétés,
reliés les uns aux autres pour faire sens. Israël en témoigne:
c'est dans cette histoire que YHWH son Dieu est intervenu, qu'il s'est
manifesté comme le Sauveur, le Libérateur. Il n'y a pas
l'histoire sainte d'un côté et l'histoire profane de l'autre,
mais une seule aventure où Dieu et les hommes sont mêlés.
C'est l'histoire d'une Alliance, c'est une histoire d'amour et de trahisons,
de châtiment et de pardon. Et cette histoire définit Israël,
peuple de l'Alliance.
Il en va de même pour
les chrétiens. Au milieu de la grande confusion qui agite trop
souvent les esprits, il faut redire que le Chrétien se définit
non pas d'abord par sa générosité ou par son adhésion
à un catalogue de vérités à croire, mais avant
tout par sa rencontre personnelle avec un certain Jésus de Nazareth,
homme en chair et en os d'il y a vingt siècles, en qui il reconnaît
le visage même de Dieu. Comme le Juif, le Chrétien est d'abord
un homme de la mémoire, et c'est pour cela qu'il lui est vital
de revenir sans cesse à la source des évangiles, qui racontent
précisément l'histoire de Jésus et de ses premiers
disciples. Au cur le plus intime du christianisme, il n'y a pas
quelques idées abstraites, même pertinentes et sublimes,
mais l'homme Jésus, Fils de Dieu. Sans la consistance de cet homme,
sans son inscription dans l'histoire de son temps, en un lieu précis
de la terre, le christianisme n'est que du vent. C'est cet homme-là
que les chrétiens reconnaissent comme le Ressuscité, vivant
à leurs côtés aujourd'hui. C'est de lui qu'ils font
mémoire lorsqu'ils se rassemblent en célébrant l'Eucharistie.
Il faut insister sur l'originalité
de ce rapport vital à l'histoire. Bien sûr, tous les peuples
ont leurs souvenirs. Bien sûr aussi, la Grèce et la Rome
antiques ont eu leurs historiens; songeons par exemple à Hérodote,
à Tite-Live ou à Suétone. Cependant leurs uvres
n'ont pas marqué leurs peuples respectifs comme les récits
de la Bible pour Israël ou pour les Chrétiens. Dans les civilisations
grecque et romaine, en effet, le temps est perçu, dans une large
mesure au moins, comme l'éternel retour, la répétition
sans fin des gestes fondateurs ou encore comme le déroulement implacable
d'un destin écrit par les dieux. La responsabilité humaine
y a sans doute sa place, mais seulement d'une manière seconde.
On peut donc écrire de l'histoire, mais l'essentiel est ailleurs.
Pour les hommes de la Bible, au contraire, éveillés par
la prédication des grands prophètes, le futur dépend
des choix qui sont faits par les hommes autant que des interventions divines.
Pour eux, la mémoire historique est une nécessité
vitale, elle se trouve au cur même de leur conscience de former
un peuple.
2.
Bible et archéologie
Jusqu'au
milieu du XIXe siècle, la seule source de renseignements sur l'histoire
d'Israël à l'époque biblique était la Bible
elle-même. La plupart du temps, on n'imaginait pas que les faits
auraient pu se dérouler autrement que ce que dit le Livre. Une
observation attentive du texte montrait pourtant déjà que
ce n'était pas aussi simple. Car certains événements
sont racontés deux ou trois fois, et il arrive qu'il soit très
difficile de concilier les différentes versions. Par exemple, Mc
10,46-52 et Lc 18,35-43 racontent qu'en montant à Jérusalem
où il livrera son dernier combat, Jésus passe à Jéricho,
où il guérit un aveugle assis au bord du chemin. Lorsque
Mt 20,29-34 raconte le même événement, il dit que
Jésus a guéri deux aveugles assis au bord du chemin. Ce
type d'observation est de nature à mettre en doute la vérité
historique d'une des deux versions au moins. Mais si l'on commence à
mettre en doute un détail, ne faut-il pas mettre en doute l'ensemble
du récit? Bref, tant qu'on n'avait aucun autre témoin, il
était impossible de trancher.
Aujourd'hui, les fouilles archéologiques
sont nombreuses, tant en Palestine que dans les pays d'alentour, et elles
ont mis à jour à la fois des objets et des textes qui éclairent
d'une lumière nouvelle nombre de passages bibliques. Parfois, ils
permettent de confirmer la Bible, parfois ils la contredisent et parfois
ils invitent à regarder les choses sous un angle inattendu.
L'honnêteté m'oblige
ici à mettre en garde contre une manière encore trop fréquente
d'envisager les rapports entre archéologie et Bible. L'exemple
le plus célèbre est un livre publié dans les années
50, La Bible arrachée aux sables (Die Bibel hat doch
recht), de Werner Keller. Le but de ces publications est d'utiliser
les données de l'archéologie pour montrer que " la
Bible avait raison ", que les faits rapportés sont bien historiques.
Par exemple, certains essaient de justifier Ex 14 par la météo
de la région des lacs Amers... !
Un fait est incontestable :
l'archéologie permet de voir l'évolution générale
de la culture matérielle du pays : finesse et richesse de la poterie,
maîtrise technique (métallurgie, travail de la pierre...),
évolution de l'habitat ou des coutumes alimentaires, création
de villes et de villages, développement du commerce et de l'industrie...
(par exemple : portes, lampes, poids, gourdes, pendentifs, flacons à
parfum). En d'autres termes, les découvertes archéologiques
nous renseignent sur la vie quotidienne des gens, ce dont la Bible ne
parle que par la bande. Elles parlent de l'histoire de la civilisation,
de l'histoire sociale et économique, avant de livrer des renseignements
sur des événements précis, comme des guerres ou des
traités.
L'archéologie est aujourd'hui,
avec la sociologie, la base indispensable de toute reconstitution des
origines d'Israël, jusqu'à l'avènement du pouvoir monarchique,
aux abords de l'an mil. C'est à ce moment-là, en effet,
qu'on commence à savoir lire et écrire, et qu'un récit
proprement historique peut être écrit; avant l'écriture,
il vaut mieux parler de proto-histoire, car il faut compter avec une importante
tradition orale, qui précède la fixation des souvenirs par
écrit. On le sait bien aujourd'hui: cette tradition orale évolue
(cf. le roman de Renart...). De plus, ce qui précède la
monarchie, c'est la période fondatrice d'Israël, avec tout
ce qu'elle porte comme charge émotive pour ceux qui la racontent.
Tout cela invite à la prudence, et l'archéologie comme la
critique littéraire obligent dans certains cas à renoncer
à certaines reconstitutions proposées par le récit
biblique.
3.
La question du mythe
Nous
avons déjà pu lire un article de André WENIN sur
les dix premiers chapitres de la Genèse (cf ci-dessus). Le mythe
est un genre littéraire très important qui révèle
le sens qu'un peuple donne à ses origines, à sa place dans
le monde, à sa relation à Dieu. Il est une sorte de parabole.
En lisant une parabole, nous sommes désireux d'en découvrir
la vérité, bien que nous sachions qu'elle n'est pas la relation
d'un fait historique comme tel. Cela peut nous aider à ne pas rejeter
les récits si significatifs qui relèvent davantage du genre
littéraire mythe.
Dans la Bible, le Commencement
et la Fin donnent à l'histoire son sens.
La Genèse exprime la
foi d'Israël dans le dessein de Dieu sur le monde " Et Dieu
vit que cela était bon
Faisons l'être humain à
notre image et à notre ressemblance
". L'Apocalypse
exprime que ce dessein se réalisera à travers les aléas
de l'histoire, les morts et les relèvements des civilisations.
Le chapitre 5 parle du livre de l'histoire dont nul ne peut rompre le
sceau, sinon le Christ, Agneau immolé mais debout, vivant.
Le caractère mythique
d'un récit ne doit pas faire préjuger de sa valeur historique.
4.
De la propagande politique à la théologie ou la distance
entre l'apologie d'un roi de Juda et la foi en un Dieu Sauveur.
Le David de la Bible est le roi idéalisé, non le personnage
historique.
Des
livres récents, comme celui de Finkelstein et Silberman
(La Bible dévoilée, Bayard, 2002), soulignent que
beaucoup de récits dits historiques dans la Bible, sont en fait
des récits de propagande politique des rois de Juda, comme Josias
par exemple. Ce fait ne doit pas nous surprendre. Les auteurs de la Bible
n'échappent pas à l'ambiguïté humaine. Mais
il y a une distance très grande entre la première écriture
d'un récit biblique et sa permanence dans le corps biblique reconnu
comme le "canon" de la foi. Au moment où celui-ci s'est
constitué, il n'y avait plus de rois, Israël était
sous la domination étrangère. David est devenu le "type"
d'un roi selon le cur de Dieu, comme dit le livre des Actes (Ac
13,22). David n'est plus seulement un personnage historique mais l'acteur
d'une geste théologique de grande portée. En disant de Jésus
qu'il est le Fils de David, les évangélistes n'entendent
pas exprimer une option politique mais leur foi en Jésus, vrai
fils d'Israël qui " accomplit " le dessein salvifique de
Dieu.
Conclusions 1.
La Bible se présente à nous comme un immense récit,
dont la valeur historique est, pour l'essentiel, de grande qualité.
Mais il s'agit toujours d'un témoignage, d'une histoire interprétée.
Cette mémoire historique est essentielle à la conscience
des Juifs et des chrétiens.
2. Les fouilles archéologiques éclairent
surtout ce dont la Bible ne parle pas : l'évolution de la vie quotidienne
et de la culture du pays d'Israël. Leur apport à la connaissance
d'événements précis racontés par la Bible
est souvent plus contestable, et pourtant non négligeable.
3. La présentation théologique des faits
historiques n'est pas une trahison, mais au contraire la marque d'une
fidélité.
4. La Bible n'est pas une simple photographie des faits,
mais un témoignage de foi et d'espérance. II s'agit de regarder
par-delà les faits matériels, pour rendre compte d'une expérience
de la rencontre de l'Autre. Comme le disait le Petit Prince: l'essentiel
est invisible pour les yeux.
Jacques
Vermeylen
Arras
1999
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