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Autrefois
on lisait spontanément les premiers chapitres de la Genèse comme des récits
historiques. L'évolution de la recherche ayant montré qu'ils ne correspondaient
pas aux données scientifiques, on les a souvent rejetés en bloc, les tenant
pour des contes sans valeur. Or l'intention de l'auteur n'est de faire
ni un cours d'astronomie ni une leçon de physique, mais de transmettre
au sujet de l'être humain, du monde et de Dieu, sa vision (et celle de
sa communauté de foi). Il nous faut classer les récits de Gn 1-11 parmi
les légendes mythiques et non parmi les écrits scientifiques ou historiques
et les lire en tant que tels. Mais parler de "mythe" n'est-ce pas porter
atteinte à la valeur de ces écrits? Les mythes ne sont pas des fables
un peu naïves venant d'une culture presque à l'état sauvage. C'est de
la philosophie racontée. Le mythe est un récit qui est situé “au commencement”,
c'est-à-dire hors du temps historique, et qui vise à expliquer ce qui
est expérimenté dans l'histoire. En quelque sorte, il s'agit d'une réflexion
de type philosophique en forme narrative à propos du monde et de l'être
humain dans leurs fondements.
*Contenu
Le
mythe est un récit dans lequel une culture organise un cadre qui permet
de saisir le monde où les humains se trouvent immergés. Ce cadre permet
de repérer les divers éléments du monde, de les situer dans leurs relations
mutuelles multiples et de décrire les lois qui président à ces relations.
Il raconte un événement qui encode la structure du monde. En général,
les mythes situent aussi les êtres humains en parlant de ce qui leur arrive
de fondamental mais aussi ce qui les perturbe: la naissance, la mort,
le destin, l'amour, la sexualité, le mal, la souffrance, la violence,
le travail, le manger, le vêtement. Les mythes situent également ce monde
par rapport aux dieux, c'est-à-dire ces forces qui dépassent l'humain,
sur lesquelles celui-ci n'a pas prise et qui pourtant le déterminent ou
l'influencent dans son existence. Ainsi, par exemple le temps (qui passe
ou qu'il fait).
*
Genre
Au
lieu d'utiliser des notions abstraites, des concepts, le mythe recourt
à des récits, des images, des symboles concrets. Mais les questions auxquelles
il essaie de répondre sont universelles. Ainsi, le chapitre 1 (. création
du monde) est une sorte de méditation sur l'ordre de l'univers, l'harmonie
qui y règne, la place et la responsabilité de l'humanité dans cet univers,
le Dieu que tout cela révèle discrètement. Les chapitres 2 et 3 (l'histoire
du jardin d'Éden) racontent, pour l'éclairer, l'expérience humaine, faite
de bonheur et de malheur, d'harmonie et de violence dans les relations,
de vie et de mort, de vérité et de mensonge. Le récit de Caïn et Abel
(Gn 4) médite sur la difficile fraternité entre les hommes, sur la violence
entre frères et ses conséquences. La longue épopée de Noé (Gn 6 à 9) est
une réflexion sur diverses manières de conjurer la violence, par la destruction
ou l'alliance. Enfin, l'histoire de la tour de Babel (Gn 11) invite à
penser à la vie en société et à la difficile construction de l'unité entre
les hommes.
*
Pourquoi un récit des origines?
Pourquoi
donc ces histoires ne racontent-elles pas la vie de tous les jours, mais
plutôt les origines. Que signifie cette manière de faire? En réalité,
le fait de projeter à l'origine les faits racontés revient à condenser
en un temps primordial, hors-temps, ce qui est censé échapper aux aléas
de l'histoire, à savoir, ce qui apparaît fondamental, ce qui est perçu
comme universel, valable partout et toujours. Tous les humains sont concernés
par ces histoires-là, car si les choses sont telles "au début", tous ceux
et celles qui viennent après les vivent aussi, ou au moins peuvent les
vivre. Leur question, c’est plutôt : comment en Israël percevait-on l’univers,
l’existence humaine et leur mystère en relation avec Dieu ? A nous
de voir si leur vision des choses est pertinente pour nous.
* Un recul salutaire
Mais
étant donné que le mythe vient d’une culture qui est étrangère à la nôtre,
il oblige à prendre du recul par rapport à nos évidences, à nos façons
spontanées, « naturelles », - en fait culturelles, - de penser. Il parle
de ce que nous connaissons, mais il le fait autrement. Pour réaliser cette
tâche, il faut se rendre compte qu’entrer dans la compréhension de tels
récits ne peut se faire par simple regard de l’extérieur. Car ils parlent
de questions essentielles de l’existence humaine qui sont aussi les nôtres.
En réalité, les questions essentielles sont celles auxquelles on ne peut
pas ne pas répondre à moins de cesser de vivre. Autrement dit, vivre,
c’est répondre dans la pratique à ces questions, même si on n’a pas perçu
la question, même si on n’a pas de réponse explicite à formuler ou si
la réponse théorique est différente de ce que l’on vit. Ainsi par exemple,
qu’est-ce qu’être humain ? Quelle différence avec l’animal (et l’animalité
en nous)? Qu’est-ce qu’être fils ou fille ? Qu’est-ce qu’être père ou
mère ? Comment vivre la relation homme-femme ? Comment vivre le temps
? A quoi riment la souffrance, la mort et la violence ? Où situer Dieu
dans tout cela ? Ce sont justement de ces questions que le mythe parle.
Et parce qu’il en parle (sous forme de récit), il pousse le lecteur à
ouvrir les yeux sur la façon dont lui-même répond effectivement à ces
questions, et pas seulement sur ce qu’il en pense. Bref, en offrant sa
propre réponse, il invite le lecteur à expliciter les siennes et à les
confronter à celles du mythe, de cette autre culture. Aussi interpréter
un mythe, c’est confronter deux expériences, deux réponses, deux mondes.
A.Wénin
Pour une interprétation des récits
des premiers chapitres de la Genèse, voir le petit livre d’A.Wénin,
Actualités des mythes. Relire les récits mythiques de Genèse 1-11,
Centre de Formation Cardijn, Namur, 1993. L’article ci-dessus est
paru au début de l’année 2001 dans un nouveau magazine mensuel, publié
par la rédaction de Fêtes et Saisons, appelé BIBLIA. Le projet
de ce périodique est d’offrir le texte de la traduction de la Bible
de Jérusalem, accompagné d’un commentaire de tous les livres bibliques
et de différents articles sur les textes et les thèmes correspondants
au livre commenté. RETOUR
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